‹ La Vie de corsaireChapitre 22 sur 45 · BARR ABA S · texte numérisé non relu

BARR ABA S

Barrabas était un héros secondaire de la troupe des nègres marrons, et n'avait ni l'importance ni l'audace de Vulcain. Esclave de l'habitation d'Angremont, il s'était enfui à l'époque où le château fut envahi et depuis ce temps on n'avait pu ni le réduire ni le ressaisir. Le bruit courait qu'il n'avait dû qu'aux conseils et à l'assistance de Vulcain cette espèce d'impunité et que celuici s'en servait, en toute occasion, comme d'un agent dévoué qu'enchaînaient des services rendus. De là une sorte de communauté entre ces deux nègres indépendants. Vulcain chargeait Barrabas de ses petites expéditions, de celles qu'il jugeait indignes de son bras; il en usait comme d'un instrument à ses ordres et d'un pourvoyeur au besoin. Barrabas ne commettait pas ua larcin , ne dévastait pas un poulailler qu'il n'eût à

compter avec le seigneur des mornes : c'est ainsi que de leurs aires de vautour les gentilshommes de la féodalité rançonnaient les vassaux dispersés dans la plaine.

A ce point de vue, la capture du nègre marron n'était pas sans utilité, et, dès que Plouéven eut recueilli ces détails de la bouche d'Acléon, il résolut d'en tirer parti. Avant tout il fallait sortir de cette région volcanique, et ce fut à Barrabas que le capitaine eut recours pour le faire avec moins de peine qu'il n'y était entré.

— Tu vas nous guider, lui dit-il ; marche droit à la rivière à Goyaves.

Le nègre marron regarda Plouéven avec un œil faux et en dessous qui distingue les races vouées à l'obéissance et contenues par les rigueurs.

— Je veux bien, dit-il en langage créole et avec un son de voix qui n'avait plus rien d'humain.

— Et si tu nous trompes, voici ce qui t'attend, ajouta le capitaine en lui montrant la bouche d'un pistolet.

Le nègre ne sourcilla pas : dans sa vie sauvage tous les périls lui étaient familiers.

— Marchons, dit-il; vous verrez.

On le suivit , et, en moins d'une demi-heure , il ramena les chasseurs sur les bords de la rivière qu'ils avaient quittée dans h matinée. Quand ils y parvinrent, le jour commençait à baisser ; le soleil s'éclipsait de l'ail Ire côté des mornes, et l'ombre s'étendait sur les paysages situés à l'orient. Que faire? Poursuivre l'expédition, c'était s'exposer à en manquer le but et à en accroître les difficultés. Pour se guider par ces affreux chemins, la clarté du jour n'était pas de trop; aucun

auxiliaire ne valait celui-là. Plouéven se décida donc à camper sur la berge ; elle était découverte dans une certaine étendue, et l'on pouvait facilement s'y garder. En fait de lit de repos, un corsaire n'est pas difficile : il y avait là de l'herbe et des mousses pour matelas, des étoiles pour lampes de nuit et le ciel pour baldaquin. Que pouvait-on désirer de plus?

Il restait pourtant au capitaine, avant de s'endormir, un point à éclaircir et une difficulté à résoudre. Actéon s'était assuré du captif; on lui avait mis des chaînes aux poignets et des entraves aux pieds ; aucun de ses mouvements n'était libre, et, pour plus de sûreté, un homme de la troupe le surveillait constamment. Ploué- . ven donna l'ordre qu'on relâchât ses liens et qu'on l'amenât devant lui; c'était au moment où le soleil se couchait, et il restait encore assez de jour pour qu'on pût suivre le jeu des physionomies. Le capitaine commença son interrogatoire.

— Tu connais Vulcain? dit-il au captif.

— Oui, massa, répondit celui-ci.

— Tu peux nous conduire où il est? ajouta le capitaine.

Le nègre ne répondit pas.

— Cinquante coups de fouet si tu refuses, dit Plouéven. Même silence.

— Cent coups de fouet, et l'on va commencer. Le nègre ne sortit pas de son impassibilité.

— Tu vas mourir sous le fouet, bête brute que tu es ! Actéon 1

Celui-ci accourut.

— Le fouet à ce bandit, jusqu'à ce qu'il en meure.

Actéon s'arma de sa lanière et se mit en mesure d'exécuter l'ordre qu'il venait de recevoir. Pendant ce temps, Plouéven ne perdait pas le captif de vue et cherchait à s'assurer de l'impression que ces menaces produisaient sur son esprit. C'était toujours la même stupeur, la même insensibilité : rien n'y était feint, rien n'y était joué. La crainte du fouet n'agissait plus sur cet homme; Plouéven se ravisa.

— Arrête, dit-il à Actéon, et ramène-moi l'esclave. L'esclave fut ramené et le capitaine continua :

— Tu neveux donc pas nous guider vers Vulcain?lui dit-il.

— Non, massa, répondit le captif enhardi par cette espèce de trêve.

Plouéven ne parut pas se piquer de cette résistance ; il prit, au contraire, un ton bienveillant :

— Écoute, Barrabas, lui dit-il; tu dois être las de cette vie des montagnes. Si l'on te donnait assez d'argent pour te racheter ?

Il se fit, à ces mots, comme une transformation dans la physionomie de l'esclave; son œil s'anima, ses lèvres frémirent, son corps éprouva une sorte de tressaillement.

— J'ai touché la corde sensible, se dit Plouéven ; il n'y a plus qu'à appuyer.

Il plongea les mains dans ses poches et en tira quelpièces d'or.

— Si je te donnais quelques-uns de ces joujoux pour acheter une case et un petit champ !

— Ah ! massa, massa, dit le nègre, comme s'il eût voulu écarter une mauvaise pensée.

— Dix doublons pour toi, si tu nous conduis vers Vulcain, et si nous le surprenons.

Il les étala aux yeux de l'esclave , qui semblait en proie à une sorte de fascination.

— Les veux-tu ? ils sont à toi, ajouta le tentateur.

— A moi, dit le captif, bien à moi?

Et, par un mouvement involontaire, il se jeta sur cette poignée d'or. Le capitaine n'essaya pas de le défendre; il consentait à payer d'avance la tête de son ennemi. Barrabas ne se possédait plus de joie.

— Tu me conduiras vers Vulcain : est-ce convenu? dit Plouéven.

— Quand vous voudrez, massa; vous êtes mon maître à présent : il ne me reste plus qu'à vous obéir.

Le marché était. fait et scellé; Barrabas avait résisté à la menace, il ne résista pas à la séduction. Le lendemain, quand le jour parut, Plouéven interrogea de nouveau l'esclave et, tenant les yeux fixés sur les siens :

— Eh bien, lui dit-il, es-tu toujours décidé ?

— Marchons, répondit résolument Barrabas.

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