LE PITON DE GUIONNEAU
Tant qu'on put suivre la rivière à Goyaves, les ditlficultés du trajet ne furent pas de nature à rebuter des hommes aussi aguerris que ceux dont se composait la troupe de Plouéven. On était dans la saison sèche, et là où n'existait point de sentier, on suivait le lit des torrents. Les véritables obstacles commencèrent au-dessus de la région des sources, et quand il s'agit de gravir les dernières rampes de ces sommets. Rien de plus âpre et de plus bizarre que leur structure, où tout révélait l'action d'un feu récent. Les coulées de basalte, en se refroidissant, y avaient pris des formes singulières et créé de grandes inégalités de terrain. Ici le rocher se dressait en. aiguilles; là, il offrait des déchirures profondes, des entailles à pic, des arches jetées sur des abîmes. Nulle part le sol n'était sûr ni uni; il ne se composait que de soulèvements, de boursouflures et de vides intérieurs.
On conçoit que, dans une contrée pareille, la marche devînt difficile et exigeât plus d'une précaution. Un autre embarras existait encore : depuis que la troupe avait un guide, les services des deux limiers perdaient de leur prix, et leur présence avait plus d'un inconvénient. Libres, ils se seraient jetés en avant et auraient
enlevé aux chasseurs les bénéfices de la surprise ; enchaînés, ils donnaient une peine infinie à leur gardien et multipliaient les actes de révolte. Comment en eût-il été autrement? Un nègre marron était là, leur gibier naturel, qu'ils avaient poursuivi et forcé la veille, sur lequel ils avaient un droit à exercer, et on ne leur en laissait pas tâter au moins un fragment ! C'était se montrer ingrat jusqu'à l'injustice. Aussi élevaient-ils unconcertde protestations et se jetaient-ils violemment vers Barrabas, toutes les fois que la brise portait de leur côté une odeur qui leur était familière. Pour les apaiser, il fallut qu'Actéon se tînt à l'écart du reste de la troupe, et encore les deux compagnons de chaîne, n'ayant personne à qui s'attaquer, recommencèrent-ils à passer leur mauvaise humeur l'un sur l'autre et à s'entamer à belles dents. L'oisiveté leur pesait : on sait qu'elle est la mère de tous les vices.
Malgré ces petits incidents, la troupe gagnait du chemin ; on avait quitté la zone des arbustes pour entrer dans celle des plantes forestières, dont la taille semblait décroître en raison de l'élévation des terrains. La plaine fuyait dans la perspective, la mer étincelait aux. reflets du soleil levant, tandis que le piton, à chaque instant plus visible, semblait s'avancer à la rencontre des chasseurs et varier d'aspect à mesure qu'on s'en rapprochait. L'œil ne perdait plus un détail et mesurait le colosse avec une entière précision. On apercevait, le long de ses flancs, les sillons grisâtres qu'y avaient tracés les laves, les écartements, les brisures du rocher, tous les vestiges de ces convulsions que les volcans im-
priment à la croule terrestre. Encore quelques minutes de marche, et les chasseurs allaient se trouver au pied même du sommet, l'un des plus élevés de cette chaîne. Quoiqu'il eût lieu de croire à la bonne foi de son guide, Plouéven n'avait négligé aucune précaution pour s'assurer de lui et conjurer les tentatives de trahison. Barrabas n'était pas libre ; on avait donné du jeu à ses entraves sans les lui enlever ; il pouvait marcher, il n'aurait pas pu courir. Puis Michel le tenait sous sa garde, et, sur un signe du capitaine et au moindre mouvement suspect, l'athlète l'aurait infailliblement assommé. Le reste de la troupe s'associait à cette surveillance ; tous les yeux étaient fixés sur le captif. Actéon, de son côté, ne lui pardonnait pas de l'avoir échpsé lui et ses chiens ; il entretenait dans l'esprit des marins un sentiment de défiance, et assurait qu'on aurait à se repentir d'avoir fait dépendre de ce misérable le succès de l'expédition.
— Il joue un jeu double, disait-il au Malouin ; il a vendu Vulcain au capitaine, il va vendre le capitaine à Vuicain.
— Suffit, moricaud, répondait le Malouin avec ses belles formes de langage ; on a l'œil au grain. Et s'il bouge, lâchez vos caniches ; ils mordraient volontiers à même, ça se voit.
Rien n'indiquait pourtant que ces accusations fussent fondées : Barrabas marchait d'un pas ferme et avait le regard assuré. Quand on se trouva aux limites de la végétation, et qu'on n'eut plus devant soi qu'un terrain découvert, ce fut lui qui conseilla une halte.
LA VIE DlE .-JOORSAIRE. 487
— Massa, dit-il, pas 'plus aà^ant. Arrêtons-nous ici. Plouéven voulut sonder son homme, et avec sa voix
de fer :
— Pourquoi cela? dit-il.
— Parce qu'il y aurait du risque à aller plus loin, répondit le nègre marron avec calme.
— Nous sommes donc en vue?
— Qui le sait, massa? Sait-on jamais où est Vulcain? Suis-je bien sûr qu'il n'est pas à nos côtés? Arrêtons-nous ici, croyez-moi.
Plouéven donna ses ordres, et la halte eut lieu.
— Maintenant, Barrabas, ajouta-t-il, que comptezvous faire?
— Rester dans le bois, ne pas se mettre en évidence, c'est le plus sûr. Autrement le coup est manqué ; Vulcain nous échappe.
— Et si nous ne bougeons pas, il nous échappera également, dit Plouéven avec impatience. Barrabas, nous trahiriez-vous? ajouta-t-il en cherchant à pénétrer sa pensée.
— Non, massa, non, dit le nègre, mais voici. Depuis une heure vos gens mènent du bruit et agitent les feuilles. Il est impossible que Vulcain n'ait pas vu cela de là-haut. Il ne se passe pas un mouvement sur les mornes ou dans la plaine qu'il ne sache ce que c'est. Si pendant quelque temps nous restons immobiles, il nous oubliera; il oubhera que le bois a remué; il croira que c'est le vent ou quelque gibier, n'importe. Alors nous pourrons nous remettre en chemin.
— Et nous irons droit à sa caverne? dit Plouéven.
— Nous irons, répondit le nègre avec assurance.
— Décidément cet homme est de bonne foi, se dit le capitaine ; il y mettrait moins d'apprêts s'il voulait nous livrer.
On se reposa tout le temps nécessaire pour assurer le succès de l'opération. La consigne était de ne pas rester à découvert et de garder le silence.
— Vos langues dans vos poches, .avait dit Plouéven. Vous m'entendez, Malouin ?
— Convenu, capitaine, dit celui-ci.
Lorsqu'un délai suffisant se fut écoulé, le nègre marron donna le signal du départ :
— Debout, maintenant, dit-il, et que chacun marche à distance; surtout qu'on ne touche point aux arbres et qu'on assure ses pas. Point de bruit, point de bruit.
— Silence, ajouta le capitaine, d'une voix contenue.
Il fallait se taire bon gré mal gré : c'était le plus grand sacrifice que le Malouin pût faire aux lois de la discipline et aux rigueurs du devoir. Le mouvement qu'on allait exécuter était des plus décisifs ; il s'agissait de s'approcher le plus possible de l'asile de Vulcain, de l'y cerner et de lui couper la retraite. Pour cela, le guide tournait le piton de Guionneau en gardant l'abri des arbres, et conduisait la troupe vers le seul point par où l'ennemi pût s'échapper. Sur tous les autres, le piton était taillé à pic et inaccessible. Par mesure de précaution, de dix minutes en dix minutes, les chasseurs s'arrêtaient afin de tromper la surveillance et de se concerter. Rien d'affreux ni de glissant comme les sentiers dans lesquels ils s'avançaient : c'était un sol de scories
OÙ le tuf même se dérobait sous les pieds, et dont les pentes causaient du vertige.
Enfin on arriva à l'endroit où devait être établi le camp d'observation ; c'était une clairière couverte de bruyères sauvages et qui se prolongeait autour du piton de Guionneau, dans la partie la plus accessible. Par un dernier effort, il s'agissait de ramper dans ces bruyères et de gagner l'abri d'un rocher qui allait servir de poste avancé et de résidence à la petite troupe. Quand on en fit la proposition au Malouin, sa fierté se révolta :
— Nous prend-on pour des lézards? dit-il à Yvon. Qu'il y eût goût ou non, il fallut pourtant s'exécuter.
Les bruyères étaient hautes et en se couchant on y passait inaperçu. Un à un les chasseurs défilèrent et parvinrent à gagner sans encombre l'abri qui les attendait : c'était une grotte où les maraudeurs faisaient parfois des stations, comme on pouvait le voir aux traces d'un foyer adossé au roc. Quand tout le monde y fut réuni, bêtes et gens, le guide jeta les yeux au dehors, afin d'achever la reconnaissance.
— Cachez-vous ! cachez-vous ! s'écria-t-il brusquement; qu'on ne vous voie pas.
— Cachez-vous donc, répéta Plouéven. Obéissez à cet homme.
Il n'y avait qu'à se conformer à cet ordre impérieux : chacun se tapit au fond de l'excavation et à l'abri du rocher. Le nègre continuait à examiner le piton par une échancrure de la voûte :
— Massa, dit-il d'une voix étouffée et en lui faisant signe de venir à ses côtés ; par ici, par ici.
Plouéven se rendit à l'invitation, et Barrabas l'amena près de son observatoire :
— Regardez, lui dit-il.
— Où cela?
— Là-haut. Au plus haut.
— Et puis?
— Vous ne voyez rien ?
— Absolument rien.
— Quoi 1 rien? pas même une petite fumée.
— Une vapeur, vous voulez dire, Barrabas.
— Non, massa, c'est une fumée ; la fumée de la cuisine de Vulcain. Il est chez lui.
— Vous croyez ?
— Et il ne nous a pas vus; nous sommes en règle.
— En êtes-vous sûr?
— S'il nous avait vus, capitaine, il aurait éteint son feu.
Plouéven continuait à regarder ce rocher taillé en cône et ne pouvait se défendre d'un sentiment d'incrédulité.
— Cet homme serait perché là-haut, dit-il au nègre.
— Comme vous dites, massa.
— Ce n'est point croyable, Barrabas ; vous me jouez. Oui, vous me jouez, ajouta Plouéven après un nouvel examen.
Le nègre marron ne put contenir un sourire ; il allait être justifié.
— Je vous joue, dit-il; eh bien, capitaine, regardez de nouveau.
— Qu'est-il besoin ?
— Regardez, vous dis-je, vous verrez.
— Quoi, ce point noir, là-haut, tout au sommet?
— C'est Vulcain ; suivez ses mouvements.
En effet, à l'aide d'un peu d'attention, on pouvait reconnaître une forme humaine dans un des enfoncements du rocher et sur la corniche du piton. Le capitaine en demeura convaincu, et les matelots vinrent s'en assurer par leurs yeux. Plus de doute, c'était leur ennemi. On eût dit qu'il les défiait du haut de sa forteresse ; il allait et venait en homme dont le repos n'est pas menacé et qui distrait ses loisirs par le spectacle de la nature.
— Monsieur prend le frais à son balcon, dit le Malouin qui attendait l'occasion de placer un bon mot.