‹ La Vie de corsaireChapitre 24 sur 45 · L AIRE · texte numérisé non relu

L AIRE

Ce n'était pas une entreprise aisée que de forcer dans son domicile un homme logé à de telles élévations. Sur trois côtés, le piton formait une muraille verticale où les reptiles mêmes n'auraient pu se frayer un chemin ; sur le quatrième seulement régnait une lande dégarnie qui arrivait à mi-hauteur et ne semblait pas donner accès au delà. Vu du point oîi se trouvaient le capitaine et ses compagnons, c'était comme un écueil escarpé où l'on ne pouvait parvenir qu'en ballon ou avec des ailes. Telles

étaient les réflexions que faisait naître l'aspect des lieux dans l'esprit de Plouéven ; il s'en ouvrit à son guide.

— Il est là-haut, c'est bien, lui dit-il, mais comment y arrive-t-il?

— Comment il y arrive, massa?

— Oui, Barrabas.

— C'est son secret.

— Son secret et celui de ses amis.

— Son secret à lui seul, massa. Le secret de Vulcain ; Il ne s'en est ouvert à personne.

— Allons donc ; tu me joues décidément ; j'en doutais, je n'en doute plus.

— Non, massa, vous m'avez acheté, vous êtes mon maître, je ne vous joue pas. Vulcain est le seul qui sache comment on arrive là-haut. Sans cela , il y a longtemps qu'il serait vendu.

— Mensonges 1 s'écria Plouéven, mensonges et ruses de noirs ! On sait que tu as des relations avec ce bandit, que tu es son ami, son pourvoyeur. Et tu n'aurais jamais pénétré jusqu'à lui? Mensonges, te dis-je!

— C'est pourtant comme cela, répondit avec cakne le nègre accusé. C'est comme cela et pas autrement.

— Voyez s'il en démordra, dit le capitaine en essayant de l'intimider par son regard. Et tes relations avec lui, les nieras-tu ?

— Non, massa.

— Tu le vois souvent ?

— Souvent.

— Tu fais des marchés avec lui.

— Oui, en effet, je fais des marchés avec lui.

— Tu lui apportes des vivres.

— Des vivres, massa, et beaucoup !

— Et les vivres que tu lui fournis, comment les reçoit-il ?

— Il les reçoit.

— Alors explique-toi, nègre maudit, et ne me laisse pas dans les énigmes. Comment se passent les choses, dis?

— Voici, massa. Dans les premiers temps de mon évasion, je faisais tout seul mon petit commerce et m'en tirais assez bien. Quand Vulcain vit cela, il me dit : c'est bien, je te laisse en paix, mais à condition que tu partageras avec moi. Que faire? Il eût fallu se battre et Vulcain m'eût assommé du premier coup.

— C'est possible ! et après ?

— Après? Nous avons vécu comme cela ; mais je me suis promis que le jour où je le pourrais, je le lui rendrais.

— Bien, dit Plouéven ; mais encore une fois comment communiquez-vous ensemble, lui là-haut, toi en bas?*

— C'est juste, massa ; j'allais l'oublier. Voicii Quand j'ai fait une capture et qu'il s'agit départager, j'amène les objets au pied du piton de Guionneau, moutons, volailles, légumes, manioc, tout ce que j'ai pris en un mot.

— Et puis!

— Un peu de patience, massa. Il y a un signal convenu entre nous, un coup de sifflet que je répète cinq fois de suite. Au premier coup, Vulcain met la tête hors du rocher et regarde en bas ; au cinquième coup, il est

déjà auprès de moi. Vous dire par quel chemin, c'est impossible ; je n'ai jamais cherché à le savoir.

— Et les vivres qu'en fait-il?

— Il les emporte, massa.

— Où cela? Et par où?

— Je vous l'ai dit, c'est son secret ; quand je suis parti, tout disparaît.

— Et tu ne l'as jamais épié?

— Jamais.

— Tu n'as jamais cherché à le suivre?

— Dieu m'en garde, massa; il m'en serait arrivé malheur. Le suivre? le suivre là-haut? miséricorde !

Plouéven réfléchissait. Plus il interrogeait cet homme, plus il s'assurait qu'il était de bonne foi : mais s'il était sincère, il était impuissant; en promettant de livrer Vulcain, il s'était engagé à plus qu'il n'était en son pouvoir de faire. Dès que l'hôte du piton restait maître de son secret et n'avait pas de complice, même parmi les maraudeurs, comment le forcer dans sa demeure aérienne? Plouéven y songeait.

— Barrabas, dit-il.

— Massa?

— Vous n'êtes pas de bonne foi, mon garçon.

— Moi, massa?

— Oui, vous. N'avez-vous pas reçu le prix d'un service?

— Sans doute, massa, dit le nègre un peu confus.

— Si vous en avez reçu le prix, vous êtes engagé ; et si vous êtes engagé, il faut que vous teniez votre engagement.

— Assurément, massa.

— Comment le ferez-vous ? en avez-vous les moyens?

— Je les ai, massa.

— Vous nous conduiriez là-haut, vers Vulcain?

— Non, massa, c'est impossible.

— Eh bien, alors!

— J'amènerai Vulcain ici, n'est-ce pas la même chose?

— Vous feriez cela, mon garçon ; oh ! en ce cas, réparation. Vous avez eu dix doublons hier, vous en aurez dix autres quand vous en serez venu à bout.

— Écoutez, massa ; voici ce que je vais faire. Dans quelques minutes, quand je serai bien certain que Vulcain ne nous a point aperçus, j'irai là-bas vers le bouquet de bruyères; et je ferai le signal convenu avec lui. Vous le verrez se mettre à la croisée de son logement, puis descendre, c'est moi qui vous le garantis. A moins qu'il ne se doute d'un piège, il le fera pour sûr : jam.ais il n'y a manqué. D'ici aux bruyères, il n'y a pas bien loin, et je tâcherai de l'amener à portée de vos carabines. Quand il y sera, vous ferez le reste; cela ne me regarde plus.

— A la bonne heure ! Barrabas, c'est parler d'or. Enfants, écoutez.

— Et vous ne direz plus, massa, que je ne tiens pas mes engagements.

— Non, mon garçon, non ! vous êtes de parole. Venez donc, enfants!

Les matelots accoururent et Plouéven leur expliqua la scène qui allait avoir lieu et le rôle qu'ils devaient y jouer. A mesure qu'il s'en ouvrait aux siens, une exprès-

sion d'incrédulité se lisait sur les visages. Le capitaine n'en passa pas moins à l'exécution. Après un délai conseillé par la prudence, il donna la liberté à son captif.

— Va, lui dit-il; nous nous tiendrons prêts. Barrabas sortit de la grotte en rampant et se glissa dans

les bruyères; pendant ce temps, il était l'objet des conjectures les plus malveillantes.

— Se fier à cet homme, quelle imprudence ! s'écriait Actéon.

— Il a vendu nos têtes , ajouta sententieusement le Malouin. Qu'y faire, matelots? Nous serons scalpés; c'est le divertissement ordinaire de ces sauvages.

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