‹ La Vie de corsaireChapitre 25 sur 45 · LE SIEGE · texte numérisé non relu

LE SIEGE

Dans la position où se trouvaient le capitaine Plouévenetses compagnons, les minutes comptaient pour des heures, et, en mesurant le temps à leur impatience, ils le trouvèrent bien long. Ceux d'entre les chasseurs à qui Barrabas était suspect y voyaient un motif de plus à l'appui de leurs défiances et s'en entretenaient tout bas. Plus il s'écoulait de temps, plus ces suppositions acquéraient de vraisemblance; bientôt personne ne s'en défendit, Actéon triomphait; le Malouin disait qu'il fallait lâcher les caniches; Yvon s'associait à l'opinion de son profes-

LA VIEDECORSAIRE. 197

seur; Michel grognait en dessous ; le capitaine lui-même, jusque-là rassuré, commençait à concevoir des doutes. Depuis le départ de Barrabas, il n'avait pas quitté l'embrasure du rocher par où il pouvait, sans être vu, embrasser du regard le piton de Guionneau et la lande qui régnait à sa base. C'est ainsi qu'il avait suivi le nègre marron dans les détours de sa marche et jusqu'à l'entrée d'un bois d'acacias où il avait disparu. Au delà de ce point, aucun mouvement sensible n'avait eu lieu; rien ne bougeait ni dans les gorges, ni sur les sommets. En se prolongeant, cet état de choses donnait des inquiétudes à Plouéven.

— M'aurait-il trompé? se disait-il. Je l'ai pourtant étudié avec soin : il a au cœur un vieux levain ; c'est une garantie. Mais ces nègres! ces nègres! est-on jamais sûr d'eux ?

Dans les calculs de Plouéven, c'était par les bois d'acacias que le nègre marron devait rentrer dans la lande et s'y montrer à découvert : aussi teoait-il les yeux fixés de ce côté. Ce bois s'étendait à la droite de la grotte et allait rejoindre, par une pente rapide, les massifs d'arbres qui garnissaient le fond du ravin. Vers la gauche, il n'y avait que des rocs dégarnis et un taillis, mêlé de quelques fougères. La lande était au milieu, entre les fougères et les acacias : le piton occupait le dernier plan. Ces circonstances expliquent l'étonnement du capitaine, lorsqu'il entendit une voix dire à ses côtés :

— Les voici.

Il se retourna ; c'était Yvon qui avait donné l'alerte.

— Où cela? lui demanda le capitaine.

— De ce côté, dit le jeune Breton.

Il désigna le taillis qui régnait sur la gauche et à une certaine distance de l'enfoncement où la troupe se cachait.

— De ce côté? répéta le capitaine avec un accent et des gestes qui dénotaient beaucoup d'incrédulité. Impossible !

— N'empêche, capitaine, reprit le Breton, qu'il y a du monde là. Le nègre ou d'autres, je ne sais au juste; mais il y a du monde, croyez-le bien.

Et il désignait toujours le taillis.

— Voyez-vous ? ajouta-t-il, comme si un nouvel inx dice lut venu confirmer son opinion.

Plouéven examina les choses avec plus de soin, et son front se rembrunit; la troupe entière s'associait à cet examen.

— Ah! mon Dieu, s'écria le Malouin, que se passet-il donc là-bas.

— Silence! dit brusquement le capitaine.

— Comme ce feuillage s'agite! poursuivit le Malouin, dont la langue ne désarmait pas au premier avertissement. Ce n'est point un homme qui nous arrive, c'est un bataillon.

Il était temps de prendre un parti.

— Debout, enfants! s'écria Plouéven, et que vos carabines soient prêtes. Point de bruit ; point de mouvement; ne faites feu qu'au signal.

La troupe obéit, et chacun sulbientôt à quoi s'en tenir. Le balancement des fougères devenait de plus en plus distinct et s'étendait sur un espace trop grand pour qu'un

seul homme en fût cause. Le mouvement n'était pas régulier comme celui de gens qui auraient marché vers un but fixe; il y avait des temps d'arrêt, des retours, des déviations inexplicables : c'était à ne savoir que penser. Rien d'ailleurs n'indiquait que Vulcain eût pris l'alarme de ce qui se passait sous ses yeux et presque au pied de son domicile; il restait invisible, il ne se montrait plus ; nouveau motif pour se tenir en garde contre les surprises. Plouéven commit alors une faute qu'il eut à regretter peu d'instants après. Du point où il était, son regard n'embrassait qu'une portion de la contrée ; tout ce qui était adossé à la grotte lui échappait. Le capitaine crut donc prudent d'envoyer un de ses hommes en reconnaissance et de s'assurer qu'aucun ennemi n'essayait de prendre la position à revers. Il choisit le plus agile de tous.

— Y von, dit-il, venez ici.

Le jeune Breton accourut.

— Il faut que vous alliez voir s'il ne se passe rien par là derrière.

— A l'instant, capitaine.

Il était déjà hors de la grotte, lorsque Plouéven le retint.

— Pas à découvert, mon garçon ; au nom du ciel, pas à découvert! Rampez s'il le faut ; mais qu'on ne vous aperçoive pas.

— Bien, capitaine.

— Et quand vous aurez tout vu, tout examiné, vous reviendrez par le même chemin, à plat ventre, entendezvous?

— Oui, capitaine.

— Genre du lézard, ajouta le Malouin. Il n'y a rien d'humiliant quand on sert sa patrie.

Yvon partit et s'effaça du mieux qu'il put ; on eût dit une couleuvre glissant dans les touffes des buissons. Pendant qu'il exécutait cette manœuvre, Plouéven ne perdait pas de vue le piton de Guionneau et surtout la corniche élevée où Vulcain avait fait son apparition. Un incident le frappa alors : une ombre noire se détacha du rocher et s'y enfonça de nouveau ; ce fut l'affaire d'une seconde et comme une vision, et pourtant le capitaine en reçut une atteinte profonde.

— Est-ce une illusion? se demanda- t-il. Pourquoi ce brusque mouvement? Nous aurait-il aperçus?

Malgré lui, il en resta préoccupé; il eut du regret d'avoir cédé aux défiances de ses gens, et il lui sembla qu'il venait de compromettre, d'une manière irréparable, le succès de son opération ; son esprit en était encore affecté, lorsque Yvon reparut.

— Eh bien? dit Plouéven.

— Rien à craindre de ce côté, dit le jeune homme.

— Et t'es-tu bien couvert en marchant? ajouta Plouéven avec inquiétude.

— Voyez plutôt, répondit le matelot en montrant ses habits souillés de sable ; voilà mes témoins.

— A la bonne heure, dit le capitaine, et Dieu veuille que nous n'ayons pas péché par excès de précaution.

Page 1