LA SORTIE
Cependant la troupe était restée l'arme au bras et attendant l'ordre de son chef; tout semblait annoncer que l'engagement allait commencer. Le balancement des fougères ne faisait que s'accroître et dans une direction à chaque instant plus rapprochée; encore quelques instants et l'ennemi déboucherait dans la lande, presque à portée des carabines des matelots.
— Veillez à vos amorces, disait le Malouin, qui cédait toujours à la démangeaison de parler. Que tout coup porte, les enfants. Cinq carabines, cinq nègres à bas. Et attention à vos pierres à feu ; c'est si traître.
Ces conseils étaient à peine donnés, qu'on vit les fougères s'entr'ouvrir et livrer passage à un homme. C'était Barrabas. Plus de doute, le nègre reparaissait du côté opposé à celui qu'il aurait dû prendre, et après un retard de nature à éveiller les soupçons. Qu'allait-il faire?
Le nègre ne fit que se montrer à la Umite du taillis; à peine avait- on eu le temps de l'entrevoir qu'il s'y enfonça de nouveau et s'éclipsa. Les sommets du feuillage ne s'en agitaien' que de plus belle et avec une sorte de redoublement.
— Que manigancent-ils par là derrière? dit le Malouin au piqueur Actéon.
Celui-ci eût été fort empêché de lui répondre; il avait trop de besogne avec ses limiers. Ces animaux en étaient arrivés à un point d'exaspération qui les ramenait, ou peu s'en faut, à l'état sauvage : on eût dit qu'ils avaient la conscience des torts qu'on avait envers eux et des mauvais procédés dont on les avait abreuvés. Au début, toutes les fatigues et tous les honneurs de la campagne, et maintenant rien, rien que la captivité ! C'était à mettre en fureur le chien le plus débonnaire. Tamerlan faisait des bonds à enfoncer la voûte de la grotte ; Bajazet, plus mélancolique, montrait les crocs à son gardien et semblait lui dire qu'à défaut d'autre chair il pourrait bien s'en prendre à la sienne ; mais tous deux en voulaient surtout à ce nègre dont on les avait frustrés et dont l'odeur arrivait de nouveau jusqu'à eux avec les brises de la lande.
— Contenez donc vos bêtes, Actéon, dit Plouéven, dont la mauvaise humeur redoublait.
— Ma foi, capitaine, répondit celui-ci, je vous en demanderai alors le moyen. Voici bientôt une heure que je le cherche.
Enfin, le problème qui avait tant préoccupé le capitaine et ses gens venait de se résoudre d'une manière inattendue. Pour la seconde fois, Barrabas s'était mis à découvert; il débouchait dans la lande, mais il était précédé cette fois d'un petit troupeau de moutons qui s'arrêtaient à chaque instant pour envoyer un coup de dent aux bruyères. Ce fut pour Plouéven une sorte de
révélation. Ainsi s'expliquaient ce retard, ce changement de direction, cette longue agitation du feuillage, procédant par intermittences et dans des sens variés. Sans doute le nègre marron n'avait pas voulu se présenter devant son compagnon de maraude sans avoir un butin satisfaisant à lui offrir. Plus ce butin serait beau, plus il aurait de chance de l'attirer dans la plaine, et en effarouchant son petit troupeau, d'entraîner Vulcain à sa poursuite, et de l'amener ainsi sous le feu des chasseurs.
— Oui, se dit Plouéven, à qui toutes ces combinaisons se présentèrent à la fois dans un ordre naturel et frappant; c'est cela, c'est cela. Eh bien, vous autres, ajouta-t-il en se tournant vers ses gens, doutez-vous encore?
— Eh ! eh ! répliquèrent les plus incrédules, à la tête desquels était le Malouin.
L'attitude de Barrabas justifiait de plus la confiance que le capitaine venait de lui rendre. Point d'auxiliaires à ses côtés, aucun indice de trahison ; les fougères, dès que le troupeau en fut sorti, reprirent leur immobilité. Sans doute, du haut de son poste aérien, Vulcain l'apercevait déjà ; mais aucune démonstration de sa part n'en fournissait la preuve : il semblait se tenir sur la réserva et avoir des motifs de se défier.
— Voyez si monsieur mettra le nez à son balcon, disait le Malouin ; on voit bien qu'il a peur de se hâler le teint.
— Le bandit nous a vus, disait de son côté Plouéven. Malheureuse idée que j'ai eue là.
Barrabas s'avançait dans la lande en guidant son troupeau et ralliant avec une longue gaule les moutons qui broutaient ça et là.
Quand il fut arrivé au pied du pilon, il fil une courte halte, rallia son bétail et le rangea dans un parc nature! que formaient les bruyères, puis il donna un premier coup de sifflet ; c'était le signal arrêté entre Vulcain et lui. Dans le cours naturel des choses, Vulcain aurait dû se montrer au sommet du rocher; c'est ainsi, du moins, que se passaient ordinairement ces sortes d'entrevues. Cependant personne ne parut; le rocher resta désert; Plouéven et ses gens avaient beau regarder, ils n'y apercevaient aucune forme humaine. Le capitaine assistait à cette scène avec anxiété.
— Nous aurions dû rester tapis comme des marmottes, se disait-il ; notre turbulence nous a trahis.
— Il est aux coups de vent, se dit à part lui le Malouin.
— Il va arriver, poursuivit le capitaine, que si ce drôle reste perché là-haut, s'il ne vient pas se faire fusiller dans ces bruyères, nous serons obligés de mettre le siège autour de son rocher ; un siège en règle, entendez- vous I Toi, par exemple, Yvon, tu le prendras à l'escalade.
— Je le veux bien, dit résolument le Breton.
— Et vous autres, vous garderez la place de jour et de nuit pendant une semaine, deux semaines, un mois, le temps qu'il faudra pour qu'il se rende à discrétion.
— A la bonne heure, dit le Malouin.
— Et s'il s'échappe, malheur à vous ! s'écria Plouéven de plus en plus irrité. Vous payerez pour lui.
Le capitaine se montait ainsi peu à peu, lorsqu'un nouveau coup de sifflet retentit ; la diversion ne pouvait arriver plus à propos. Peut-être Vulcain, endormi ou caché dans le fond de son repaire, n'avait-il pas entendule premier appel, et il était permis de croire qu'on serait plus heureux au second.
— Silence ! dit Plouéven, quoique personne autour de lui n'osât souffler mot.
Quelques minutes s'écoulèrent, pendant lesquelles tous les yeux furent dirigés vers le piton. Rien ne bougea, rien ne se montra. Ce rocher vertical semblait jaloux de garder intacte l'énigme qu'il recelait dans son sein, il ne s'en échappait que des reflets ardents et les teintes lumineuses que prend la pierre sous les rayons du soleil.
Il faut croire que le désappointement de Plouéven était partagé par l'homme qui jouait dans cette scène le rôle principal, et qui devait compter sur des résultats plus conformes à ses promesses. A la distance où l'on était de Barrabas, on ne pouvait avoir de communications avec lui ; la parole n'eût pas porté aussi loin sans inconvénient, et les gestes pouvaient être interceptés au passage. Aussi le nègre marron conservait-il un maintien naturel et comme s'il n'avait pas eu de complices à l'autre bout de la lande. Il savait bien qu'il était sous l'œil de Vulcain et que rien n'échappait à ce redoutable observateur.
Un indice pourtant (du moins le prit-il pour tel) fut recueilli par Plouéven. Il lui sembla, était-ce une illusion ? que le premier coup de sifilet de Barrabas avait
été plus ferme, plus vigoureux que le second. N'était-ce pas la preuve que le nègre marron perdait de son assurance, qu'il éprouvait un mécompte, qu'il doutait de son succès ?
Les coups de sifiQet se succédèrent, et, comme l'avait remarqué Plouéven, toujours en s'affaiblissant ; le quatrième n'arriva qu'à grand'peine jusqu'à la grotte, et il y avait lieu de douter qu'il fût parvenu jusqu'au sommet du piton. Moins engagé vis-à-vis du capitaine, peut-être Barrabas s'en serait-il tenu là. Déjà on pouvait remarquer, même à cette distance, que sa contenance était moins assurée. Son troupeau s'était échappé de l'enceinte naturelle où il l'avait parqué, et, au lieu d'aller à sa poursuite et de le rassembler de nouveau, il le laissait parcourir la lande à l'aventure. Tous ces incidents dénotaient un peu de désordre dans son esprit et de dérangement dans ses projets.
Cependant il se résigna et fit un dernier effort; il lui restait à donner un coup de sifflet, celui à l'appel duquel Vulcain ne manquait jamais de répondre. On eût dit que c'était pour lui un avertissement suprême, tant il mit d'hésitation et tant le son fut étouffé cette fois.
L'effet ne s'en fit pas attendre : à peine le bruit eut-il frappé l'air, que Vulcain parut à la base du rocher, sans qu'on pût dire comment il se trouvait là et d'où il était sorti. Avec l'agilité d'une bête fauve, il fondit sur le nègre marron, de manière à s'en emparer avant qu'il eût le temps de se reconnaître et de s'enfuir.