‹ La Vie de corsaireChapitre 27 sur 45 · LE ROCHER · texte numérisé non relu

LE ROCHER

Celte brusque sortie, ce mouvement, cet élan, ne trompèrent aucun des acteurs et des témoins de cette scène.

Barrabas se vit perdu ; il en avait le pressentiment, il n'en douta plus à l'aspect de Vulcain. On sait quelle fascination exercent sur leur proie certains animaux, et cela au point de lui enlever jusqu'à la volonté et la force d'échapper à la mort. Le malheureux nègre éprouvait une de ces crises ; en vain essaya-t-il de prendre la fuite, ses jambes ne le servaient plus et se dérobaient sous lui ; il chancelait comme un homme ivre, et étendait ses bras dans l'espace pour y chercher un point d'appui.

Plouéven avait compris ; il voyait que la partie se gâtait, et visiblement par sa faute et celle de ses gens. Un excès de précaution et de défiance avait tout compromis. Son allié allait périr sous ses yeux ; Vulcain n'était sorti de sa retraite que pour procéder à cette exécution.

— Enfants, s'écria le capitaine, debout! Actéon, découplez les chiens. Et nous, matelots, droit à cet homme !

En même temps, il prêcha d'exemple et se jeta en

avant, le pistolet au poing; sa troupe le suivit et déboucha sur la lande. Tout dépendait de la célérité de ce mouvement; une minute ou deux suffisaient pour changer l'aspect des choses. Les matelots le sentaient; ils pressaient leur course et s'excitaient à l'envi. De leur côté, les chiens franchissaient l'espace et se rapprochaient à vue d'œil du groupe sur lequel on les avait lancés. Leurs aboiements se confondaient avec les cris des chasseurs et animaient de plus en plus la scène. Les hommes , les animaux bondissaient dans les bruyères ; le bétail que Barrabas avait amené s'en allait à l'aventure et dans diverses directions ; c'était un bruit, une confusion, une mêlée difficiles à décrire, et dont l'issue ne pouvait se prévoir. Sauverait-on Barrabas? S'emparerait-on de Vulcain ?

Si la distance eût été moindre, nul doute que les chances eussent tourné en faveur de Plouéven et de ses marins. Mais de la grotte à la base du piton, l'éloignement était considérable et déjà les événements se pressaient. Vulcain tenait sa victime en arrêt; il n'avait qu'à étendre le bras pour s'en rendre maître : quant à Barrabas, il ne se défendait plus et venait de tomber comme foudroyé en demandant grâce.

Plouéven calcula qu'il n'arriverait pas à temps ; il changea de plan à l'instant même.

— Halte! dit-il à sa troupe.

Tout le monde s'arrêta comme par l'effet d'un ressort. Le capitaine venait de juger la portée des armes ; une décharge était possible.

— Feu ! dit-il.

Qu'une balle frappât Vulcain et l'action était terminée. Malheureusement les coups dévièrent, soit que la distance fût trop grande, soit que l'ardeur de la course eût nui à la justesse du tir.

— Malédiction ! s'écria Plouéven, il va nous échapper. En effet, au bruit des carabines, Vulcain avait relevé

la tête et répondu par un geste de défi. C'est sur Barrabas qu'il allait se venger : d'un bond il atteignit le malheureux nègre, le saisit par les hanches et l'emporta du côté du piton, comme une bête l'eût fait de sa proie. Barrabas poussait des cris déchirants à fendre l'âme ; Plouéven ne se possédait plus.

— Matelots, dit-il, alerte ! alerte ! mes parts de prise à celui qui m'amènera cet homme mort ou vif.

Les marins n'avaient pas besoin de cet encouragement pour redoubler d'ardeur ; ce spectacle suffisait pour les exciter ; ils ne couraient plus ; ils rasaient à peine le sol; on eût dit qu'ils avaient des ailes. Entre Vulcain et eux, les distances s'amoindrissaient; celui-ci, chargé d'un lourd fardeau et obligé de contenir Barrabas qui se débattait entre ses mains, n'aurait pu se dérober longtemps à cette poursuite acharnée; la troupe gagnait sur lui; déjà les chiens s'en trouvaient à quelques pas.

— Bravo Tamerlan! bravo Bajazet! disait Actéon en les animant de la voix.

— Quel dératé! ajoutait le Malouin un peu essoufflé de cette course à outrance.

Il ne s'agissait plus que d'un dernier élan. On était arrivé à la base même du piton, en face d'une muraille

qui ne semblait point avoir d'issue : sur la pierre nue et lisse croissaient, çà et là, quelques buissons chétifs.

— Où diable va-t-il donc? se demandait Plouéven.

— Nous le tenons ! nous le tenons ! s'écriaient les marins.

Il paraissait impossible que cet homme pût s'échapper; une barrière s'élevait devant lui et un cercle de chasseurs l'entourait déjà ; en se resserrant , ce cercle devait infailliblement l'étreindre. Bajazet et Tamerlan livreraient le premier assaut ; la troupe, en survenant, achèverait la capture. Tels étaient les calculs du capitaine Plouéven; ils furent déjoués par le plus étrange incident. On touchait au but, on avait Vulcain sous la main, on croyait le tenir lorsque tout à coup il se déroba aux regards sans qu'on pût dire par quels moyens ni par quelle voie. Ce fut comme un éclair, une vision. Sur le point où il avait disparu, pas d'issue apparente ni rien qui ressemblât à une issue cachée ; nulle part le rocher n'était plus droit et n'olïrait de surface plus unie. A moins d'un prodige, cette circonstance restait sans explication.

— Eh bien, dit le Malouin : excusez. Voilà ce qui s'appelle prendre congé des gens sans aucune espèce de façon.

Plouéven ne savait qu'imaginer ; il examinait le rocher avec défiance :

— Où a-t-il pu passer, se demandait-il.

— C'est cela, répétait le Malouin; où a-t-il pu passer?

Tout en échangeant ces mots , les marins poursui-

valent leurs recherches lorsqu'un cri guttural descendit du sommet du rocher ; ils levèrent les yeux. C'était Vulcain, debout sur la corniche du piton ; il était effrayant à voir. Penché sur l'abîme, il y agitait un fardeau qui, de loin, ne présentait qu'une masse confuse; il semblait attendre le moment favorable pour le précipiter sur les assaillants.

— Ah ! mon Dieu, s'écria Plouéven, serait-ce le nègre marron ?

Il ne se trompait pas, c'était Barrabas. Avant d'en finir avec lui, Vulcain s'en faisait un jouet. La victime n'avait même plus la force de jeter un cri ; elle en était arrivée à un complet anéantissement. Enfin Vulcain imprima au malheureux nègre un dernier balancement et l'envoya dans l'espace.

— Tenez, dit-il d'une voix très-distincte, voici un des vôtres! Ramassez-le.

Le corps de Barrabas, après avoir heurté les aspérités du rocher, vint tomber aux pieds de la troupe, frappée d'horreur et d'épouvante. Ce n'était plus qu'un débris informe et qui n'avait rien d'humain.

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