LE DERNIER EFFORT
Cette scène affreuse ne fit que porter au comble la fureur du capitaine Plouéven et de ses compagnons. Point
de doute qu'ils ne fussent cause de la catastrophe ; ce fut un grief de plus contre le maître du piton.
— Pauvre Barrabas ! disait Actéon ; et moi qui le soupçonnais.
— Il est sûr que vous y avez un peu poussé, disait le Malouin : sans vous, noiraud, nous y aurions apporté plus de confiance : mais, ajouta-t-il avec sa philosophie accoutumée, maintenant c'est fait. Les morts sont morts. Reste à pincer le vivant ; si vous en savez les moyens, exposez-les, visage d'ébène.
Et comme Actéon relevait la tête vers le rocher et l'agitait avec un découragement visible :
— Dame ! oui, c'est haut ! reprit le marin ; et l'escalier n'est pas commode ! N'empêche qu'il faut y monter, moricaud. Autrement nous serons la fable des Antilles et autres localités.
Actéon ne répondit pas ; un autre soin l'occupait. Il suivait de l'œil Tamerlan et Bajazet qui, malgré ses appels réitérés , s'obstinaient dans la plus singulière manœuvre. Au lieu de fouiller dans les anfractuosités, ces deux animaux restaient comme enchaînés devant un endroit où le rocher était nu et escarpé et où rien ne signalait les apparences d'une ouverture.
— Mais qu'ont-ils donc à rester là, se disait le piqueur. Voyez donc, capitaine.
— En effet, dit Plouéven, voilà qui est étrange. Ici, Tamerlan !
— Ici, Bajazet t ajouta Actéon.
Les deux Umiers arrivèrent à la voix, mais un instant après ils se remirent sur leur piste et parurent décidés
à n'en pas bouger. Cette opiniâtreté finit par éveiller l'attention de Plouéven.
— C'est là qu'est la clef, dit-il ; c'est là qu'est le mystère. Ces animaux ont plus d'instinct que nous. Enfants f ajoula-il en s'adressant à sa troupe.
— Voici ! dirent les marins en accourant.
— Amusez cet homme qui perche là-haut et brùlezlui de la poudre au nez.
— Ça va être fait, mille pipes, dit Michel.
— Un feu d'artifice, quoi, ajouta le Malouin.
En effet, il s'engagea entre Vulcain et les chasseurs un combat où l'avantage n'était pas du côté de ces derniers. Leurs coups n'arrivaient pas jusqu'à la corniche qu'occupait le nègre, tandis que du haut de son arsenal il envoyait sur les assaillants des blocs de rocher qui les forçaient de se tenir sur leurs gardes.
— Des dragées ! disait le Malouin ; seulement un peu dures sous la dent.
Le but que se proposait Plouéven était atteint : le nègre, occupé de sa défense, allait perdre de vue ce qui se passait au pied du piton ; on pouvait donc sans inconvénient poursuivre et compléter cette reconnaissance. Tamerlan et Bajazet s'acharnaient toujours sur le même point et se refusaient à l'abandonner ; ils se jetaient de temps à autre contre le rocher, comme s'ils eussent voulu le pénétrer et s'y ouvrir un passage.
— A qui en ont-ils ? se demandait Plouéven ; je n'aperçois rien.
Il y avait de quoi se piquer au jeu. Le rocher, à l'endroit où avait lieu cette scène, formait un angle rentrant
derrière lequel un homme pouvait se tenir masqué. Le capitaine s'y engagea et s'appuya sur la pierre. Quelle fut sa surprise, lorsqu'il s'aperçut qu'elle cédait sous la pression ! Il fit un nouvel effort, le bloc s'ébranla et tourna sur lui-même. Plus de doute, cette issue était celle qui conduisait Vulcain sur les sommets du piton ; les mystères de cette existence s'expliquaient ; il devait à cette circonstance sa longue et détestable impunité. Enfin, on le tenait. La brèche était faite; il ne restait plus qu'à livrer l'assaut. Plouéven y réfléchit rapidement. Comment s'y prendrait-il? Une attaque ouverte eût entraîné trop de délais, eût offert trop de difficultés ; il n'y avait de possible qu'une surprise. Entre ses gens et Vulcain, le combat continuait ; le nègre y concentrait tous ses efforts. D'un côté la mousqueterie, de l'autre les projectiles naturels allaient leur train ; les deux partis s'échauffaient et devaient rester longtemps aux prises.
Assuré du fait, Plouéven eut recours aux moyens décisifs ; il pénétra seul dans l'issue avec le dessein de se porter en avant. Comme auxiliaires, il ne voulut que les deux limiers, qu'il attacha et tint en laisse ; il se fiait à leur instinct, qui s'était montré jusque-là si sûr et si intelligent. Guidés par l'odorat, ces animaux devaient trouver leur chemin et le conduire droit à l'ennemi.
Dans ce souterrain, Plouéven s'attendait à des ténèbres épaisses, et ce n'était pas le moindre obstacle de son expédition. Son étonnemenl fut grand quand il y découvrit une clarté : c'était une lampe oîi le génie de Vulcain se révélait. Dans un creux du rocher, il avait versé le suif de ses moutons et avait adapté à ce récipient
naturel une mèche composée d'écorces fibreuses : de là cette flamme qui éclairait les voûtes. Tout à côté se trouvait une provision de torches composées de bois résineux et dont il s'armait pour monter aux étages supérieurs de son domicile. On voyait que le nègre n'avait rien négligé pour rendre cet asile aussi commode qu'il était sûr. Dans cette vaste enceinte, divers compartiments avaient été ménagés, ici pour les approvisionnements, là pour le bétail. C'était à la fois un péristyle et un magasin, et des traces de sang empreintes sur les parois du rocher attestaient qu'il s'y était commis des exécutions sanglantes.
Plouéven ne s'arrêta à ces détails que le temps nécessaire pour prendre ses dernières dispositions. Tout le servait ; il trouvait des instruments sur lesquels il n'avait pas compté et qui rendaient sa tâche bien plus facile. Armé d'une torche, il parcourut le souterrain et en étudia les circuits. C'était une de ces boursouflures intérieures, comme en créent les feux des volcans, et qui s'étendent à l'infini dans les flancs des montagnes. Plus d'un chemin s'y présentait, les uns larges, les autres étroits, ceux-ci escarpés, ceux-là plus praticables ; l'embarras était de choisir. Plouéven n'avait aucun motif pour se déterminer et il aima mieux s'en fier aux sens des animaux qu'il tenait accouplés et qui s'agitaient sous sa main. Tamerlan et Bajazet allaient çà et là, un peu au hasard, le nez à fleur du sol et en quête d'indices, se présentaient à toutes les issues et les abandonnaient successivement, comme s'ils y eussent éprouvé du mécompte. Enfin ils arrivèrent à un escarpement intérieur
OÙ des entailles avaient été pratiquées dans le roc, et où un certain poli attestait des passages fréquents. Là leurs allures changèrent : à leurs élans, il fut facile de voir qu'ils avaient trouvé ce qu'ils cherchaient.
— Nous sommes sur la voie, dit Plouéven; c'est le chemin du piton.
S'il eût hésité, Bajazetet Tamerlan l'eussent entraîné; il entreprit l'escalade. Tout autre qu'un marin n'en serait sorti qu'avec un échec et eût éprouvé des défaillances dès le début. Par intervalles, la pente était si roide qu'il fallait chercher un point d'appui dans les aspérités du rocher; d'autres fois la voûte s'abaissait à un tel point qu'à moins de ramper, il était impossible de s'y frayer un passage. En quelques endroits seulement, l'espace s'agrandissait et offrait comme des lieux de repos, des étages naturels dans cette construction gigantesque. Là se retrouvaient des traces du séjour de Vulcain', des plumes de volaille, des toisons, des débris d'approvisionnement. Parfois même les embrasures du rocher y laissaient pénétrer les rayons du soleil et en faisaient autant d'observatoires d'où l'on découvrait la lande tout entière et au delà les bois, les ruisseaux, les savanes, les habitations, la plage et la mer dans un horizon lointain.
La partie qui restait à gravir était de toutes la plus -escarpée. A la base de la montagne, cet escalier intérieur pouvait se développer sur une plus grande étendue et ^tre adouci d'autant; mais, à mesure qu'on s'élevait, il se changeait en une espèce de vis fort irrégulière ci qui «■"offrait ni rampes, ni marches à l'aide desquell ..■ on
put se soutenir. Pour s'engager dans ces affreux conduits, il ne fallait pas moins que le courage de Plouéven et le désir qu'il avait d'en finir à son honneur. C'était un dernier effort, et il ne s'y épargna pas. Les chiens, qui sentaient leur proie et se promettaient une revanche, n'y allaient pas avec moins d'ardeur. Il y eut donc un élan nouveau dans cette poursuite si pleine de périls.
Que faisait Vulcain, pendant qu'on exécutait ainsi l'escalade de son domicile et qu'on essayait de le prendre entre deux feux? Comment avait-il pu s'oublier ainsi? Par le motif le plus simple du monde. Depuis quinze ans, le nègre avait vu échouer toutes les recherches, et sa confiance dans la sûreté de sa retraite n'avait fait que s'accroître de jour en jour. Jamais personne n'y avait pénétré, et il la croyait impénétrable. Ni la ruse, ni la délation n'en avaient jusqu'alors livré le secret. En vain ceux des planteurs à qui les mornes étaient familiers avaient-ils dirigé contre lui des battues en règle, des expéditions savantes, auxquelles il paraissait impossible qu'il échappât. Tout était venu échouer devant son inaccessible repaire ; on l'avait suivi dans la forêt, dans le ravin même de la lande et jusqu'au pied du pilon; là il avait fallu renoncer. Il croyait qu'il en serait toujours ainsi, et n'admettait pas que le hasard pût le trahir.
De la trahison de Barrabas, rien ne lui avait échappé; il le surveillait depuis la rivière à Goyaves. Il avait vu la troupe de Plouéven marcher sous sa conduite, et nes'était mépris ni sur les intentions du guide, ni sur le but de l'expédition. Le traître une fois connu, Vulcain avait attendu patiemment afin d'assurer l'effi^t de sa ven-
geance et de lui donner un certain éclat. Puis il s'était renfermé dans son fort, d'où il déflait ses ennemis et jouait avec eux à la petite guerre. Voilà ce qui s'était passé et oîi il en était.
Tant que Plouéven gravit les étages inférieurs, aucun bruit ne pouvait dénoncer sa marche aux oreilles du nègre. Mais, en s'élevant, il devenait bien plus difficile qu'aucun mouvement ne le trahit. Des pierres roulaient ;i ses pieds, et il avait bien de la peine à contenir les chiens qui essayaient de donner de la voix. Enfin les choses en vinrent au point que Vulcain s'aperçut du péril qui le menaçait :
— Ah ! mon Dieu ! s'écria-t-il ; du monde chez moi ! dans mon rocher!...
Il tenait un bloc énerme et allait l'envoyer aux assaillants : cette découverte changea la direction du projectile. D'un élan, il se trouva devant l'issue d'oîi le capitaine Plouéven allait déboucher avec ses limiers, et y précipita à tout hasard le rocher qu'il avait dans les mains. Pour les chiens, c'était trop tard ; ils tenaient déjà leur homme : l'un s'était jeté au cou du nègre, l'autre s'attachait à ses flancs; l'un l'étranglait, l'autre le dévorait; mais le capitaine Plouéven ne put esquiver le choc : atteint par cette masse, il roula avec elle et reçut une commotion si vive, qu'il en perdit le sentiment.
LA VIE DE CORSAIRE. 2f9