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LA BLESSURE

Quand Plouéven revint à lui, un combat était engagé au-dessus de sa tête; une voix rauque se mêlait à des aboiements étouffés. C'en fut assez pour lui rendre le sentiment de la situation; il comprit que ses auxiliaires continuaient leur besogne et que Vulcain se débattait sous leurs dents. A cette pensée, Plouéven se releva. Couvert de contusions, la tête meurtrie et l'épaule gauche démise, il eut encore la force de se traîner dans le souterrain et d'arriver sur le théâtre de la lutte. Il était temps ; Tamerlan, étouffé par le nègre, se débattait dans les convulsions de l'agonie. Bajazet, seul, tenait bon encore et poussait l'acharnement jusqu'à l'héroïsme. C'est alors que Plouéven parut : armé d'un poignard, il marcha vers Vulcain et l'étendit à ses pieds. Mais cet effort était le dernier dont le capitaine fût capable; vaincu parla douleur et inondé de sang, il tomba inanimé près du nègre qui rendait le dernier soupir.

Cependant les marins, restés dans la lande et occupés à y faire le coup de feu, ne savaient que penser de l'absence de leur chef. Ils avaient reçu une consigne et l'exécutaient, s'attendant toujours à le voir reparaître et employer des moyens d'attaque plus efficaces et plus

sérieux. En se prolongeant, cette absence devenait inexplicable. Lui serait-il arrivé quelque accident? Serait-il tombé dans une embuscade? Telle étaient les questions que s'adressaient ses gens. Quand Vulcain eut disparu de son poste aérien, les inquiétudes redoublèrent; elles étaient au comble quand Bajazet parut l'oreille déchirée et le museau en sang. A son aspect, il n'y eut qu'un cri. D'où sort-il? D'où vient-il? A qui s'est-il attaqué? Que signiûent ces blessures? L'animal, de son côté, semblait avoir un but ; il allait d'un marin à l'autre et cherchait à les entraîner du côté du souterrain. A part la voix, rien ne manquait à cette indication ; elle était si claire qu'insensiblement chacun s'y rendit. On espérait avoir ainsi des nouvelles du capitaine, connaître le motif de sa disparition. Bajazet marchait en avant, fier d'être suivi; il conduisit la troupe devant l'ouverture que Plouéven avait découverte :

— Ah! enfin, s'écria le Malouin, voici le gîtel le capitaine doit avoir pris les devants. Matelots, suivons le caniche?

Après bien des fatigues et des tâtonnements, ils arrivèrent sur la plate -forme où s'était passée l'action sanglante dont on a lu le récit : spectacle douloureux et fait pour les pénétrer d'horreur ! Le nègre gisait sur le sol; mais près de lui était le capitaine et plus loin Tamerlan, tombé au champ d'honneur. Cependant chez Plouéven la vie persistait; on le reconnaissait à plus d'un symplôme; la peau avait conservé sa chaleur, les membres gardaient leur élasticité; le leint n'avait pas ces altérations qui accompagnent la mort. Ce n'était

qu'une profonde syncope, et bientôt elle cessa. Plouéven ouvrit les yeux, regarda autour de lui, et témoigna un certain étonnement ; sa tête se ressentait de la secousse qu'elle avait reçue :

— Ah! c'est vous, enfants, dit-il.

Il essaya de se lever en s'aidant de ses poignets et de ses coudes; ses forces le trahirent.

— Ne bougez pas, capitaine, lui dirent ses gens, nous -allons vous enlever d'ici.

— M'enlever, reprit Plouéven, soit ; je me sens défaillir ; mais un mot encore, enfanls.

— Dites, capitaine.

— Vous voyez le corps de cet homme, ajouta-t-il en montrant Vulcain.

— Oui, capitaine.

— Eh bien, il faut le transporter aussi. Nous ne pouvons reparaître à l'habitation l'un sans l'autre.

— A la bonne heure, dirent les marins.

La crise survint, et Plouéven tomba dans un nouvel anéantissement. Ses gens exécutèrent ponctuellement ses ordres. On le descendit avec de grandes précautions jusqu'au souterrain inférieur; le corps de Vulcain fut également descendu. Là on construisit une civière que l'on recouvrit de feuilles dans une certaine épaisseur et au-dessus de laquelle des vareuses furent disposées en forme de tente. Les matelots se succédaient aux brancards et mesuraient leurs pas, afin d'éviter les secousses trop vives. Quant au cadavre de Vulcain, on l'enveloppa dans un sac, et un homme le chargea sur ses épaules. Il n'y eut pas jusqu'aux restes de Tamerlan

qui n'obtinrent les honneurs d'une translation ; Actéon ne voulut pas qu'une bête morte si glorieusement restât privée de sépulture; il l'emporta pour l'inhumer sur l'habitation.

Ce fut ainsi que le cortège lugubre quitta la région des mornes et regagna les savanes et les terrains cultivés. Actéon ouvrait la marche, suivi de Bajazet, qui, de temps à autre, le regardait mélancoliquement et semblait lui demander ce qu'était devenu son compagnon de chaîne. Puis venait la civière sur laquelle Plouéven était couché; le corps de Vulcain venait ensuite. Rien ne manquait à ce triste appareil. Le trajet s'accomplit d'ailleurs avec rapidité. On laissa sur la droite la rivière à Goyaves, pour couper dans les bois et abréger la distance.

Aux approches de l'habitation, l'un des marins se détacha afin de prévenir les maîtres et de leur raconter brièvement ce qui était arrivé, le résultat de la campagne contre Vulcain et l'accident fâcheux survenu au capitaine. Les dames d'Angremont en ressentirent une vive douleur, elles allèrent à la rencontre du cortège et donnèrent des ordres pour que rien ne manquât dans le pavillon réservé au blessé. Mademoiselle Rodogune fut chargée de ce soin et en prit la responsabilité. En un clin d'œil, tout se trouva prêt, le lit, les linges pour le pansement, la charpie, les bandages ; un exprès, envoyé en toute hâte, devait ramener le meilleur médecin du quartier.

Lorsque les dames d'Angremont rejoignirent la troupe, le capitaine venait de reprendre connaissance, et, la

tête appuyée sur son bras droit, il essayait de ressaisir, au milieu des troubles de son cerveau, le fil de ses souvenirs. Des événements qui venaient de se passer, il ne lui restait qu'une impression vague et un sentiment confus. Il ne se rendait compte ni d'où il venait, ni du lieu où il se trouvait; il croyait sortir d'un rêve et n'apercevait les objets qu'à travers un nuage. A l'arrivée des dames d'Angremont, il s'imagina que la vision continuait :

— Ah! mon Dieu, s'écria-t-il, que vois-je? Vous ici? Madame d'Angremont s'approcha de la civière et prit

la main du blessé :

— N'est-ce pas notre place, capitaine, quand vous venez de vous exposer pour nous, quand votre vie est en danger peut-être?

— Pour nous, répéta Mézélie d'une voix touchante. Plouéven eût affronté mille morts au prix d'un tel

mot. Son extase se prolongeait; il se sentait heureux et eût voulu fixer le sablier du teiops sur ce moment fugitif. La troupe s'était remise en mouvement; les dames marchaient à côté du blessé et 112 détachaient pas de dessus son visage leurs regards attristés et compatissants. On arriva à la porte du pavillon. Au moment où Mézélie et sa mère allaient se retirer, il se fit comme une révolution dans l'esprit de Plouéven; il se ressouvint, il eut la conscience complète des faits :

— Madame! madame! s'écria-t-il. Moi qui oubliais!

— Qu'est-ce donc, capitaine? répondit madame d'xVngremont. Vous êtes bien agité.

Plouéven trouva la force de se mettre sur son séant

22i LA VIE DE CORSAIRE.

Cl chercha autour de lui un objet qui semblait manquer à son repos ; il ne se calma que lorsqu'il eut aperçu le matelot qui portait le corps de Vulcain. Se tournant alors vers madame d'Angremont, il lui montra celte dépouille :

— Le voilà! ajouta-t-il.

— Qui? dit-elle.

— Votre ennemi, votre implacable ennemi.

— Vulcain?

— Et vous êtes vengée. Vengée! N'est-ce pas que c'est un mot bien doux?

Sa physionomie, sereine jusque-là, prit un caractère farouche qui frappa les assistants ; ce n'était plus le même iiomme. Les dames d'Angremont attribuèrent ce changement à la souffrance qu'il éprouvait et aux efforts qu'il faisait pour la vaincre.

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