LA CONVALESCENCE
Les blessures du capitaine étaient graves, et longtemps on crut qu'il n'en réchapperait pas. L'épaule était brisée, la poitrine atteinte, le crâne ouvert en plusieurs endroits. Pour se remettre d'un pareil choc, il fallait avoir la trempe vigoureuse et l'excellente constitution de Plouéven. Les soins, il est vrai, ne lui manquèrent pas; nulle
part il n'en eût trouvé de plus affectueux ni de plus vigilants. Enfin le mal céda, et la nature reprit le dessus; les plus graves symptômes disparurent d'abord, puis les autres. Mais que de journées s'écoulèrent avant ce moment, et que de nuits terribles ! Actéon, chargé de veiller le malade, ne pouvait en parler sans effroi. Dans le délire de la fièvre, Plouéven tenait des propos si étranges, que le pauvre noir en frissonnait rien qu'à y songer. Parfois même il se levait du lit, déchirait son appareil et parcourait le pavillon en poussant des cris furieux et en brandissant le poing contre des ennemis imaginaires. Les scènes variaient, les gestes aussi. Tantôt c'était un abordage, et le corsaire se retrouvait; on l'eût dit sur le pont d'un bâtiment, animant les siens et les guidant au combat: Tue! tue! disait-il. D'autres fois, c'étaient des scènes plus mystérieuses que trahissaient des mots entrecoupés. Mais, dans toutes ces visions, dans tous ces rêves, ce qui dominait, c'était une pensée de meurtre et de sang, une soif de vengeance que rien ne pouvait assouvir.
Une nuit, les choses furent poussées si loin, et le spectacle prit un caractère si sombre, que le pauvre gardemalade se vit au moment de défaillir. Un violent accès s'était emparé de Plouéven, et quelque effort que fît le nègre pour le contenir, il sortit de son lit et se mit à parcourir la pièce. Ses yeux, démesurément ouverts, ses cheveux dressés sur son front, son teint mat, lui donnaient l'aspect d'un spectre. Il semblait chercher dans le vide un objet qui fuyait devant lui et y mettait un acharnement incroyable. Sa poitrine était haletante, des
gouttes de sueur découlaient de ses joues et jonchaient le sol. De ses lèvres sortaient des mots entrecoupés, parmi lesquels un seul était distinct et y revenait à chaque instant : Meurs! meurs! disait-il. Le geste était à l'unisson du langage; on voyait ses deux mains se réunir dans une étreinte furieuse, et comme si elles eussent tenu une victime : puis, l'œuvre accomphe, il se mettait à piétiner avec rage jusqu'à ce que la force lui manquât et qu'il tombât affaissé sur le plancher.
Ainsi se passaient ces crises : Aciéon en était seul témoin et ne laissait rien transpirer au dehors. Le nègre avait conçu pour le capitaine une de ces admirations que rien n'ébranle, et qu'accompagne un dévouement absolu. Plouéven était son héros ; il ne voyait et ne jurait que par lui. Déjà, sur le seul récit de ses croisières, il avait pris feu et s'était empressé d'en répandre les détails au sein de ladomesticité et parmi les cases à nègres. Mais ce souvenir s'effaçait devant ceux qu'avaient laissés dans l'esprit d'Actéon la campagne des mornes et 1^ combat contre Vulcain. Il avait vu Plouéven à l'œuvre et savait de quoi il était capable. Cela avait sufTi pour enchaîner le noir et élever jusqu'au fanatisme le culte qu'il professait. A aucun prix il n'eiJt prononcé une parole qui pût faire déchoir le capitaine; de lace silence sur les crises dont il était le spectateur.
Le danger avait cessé: Plouéven marchait vers une guérison chaque jour plus affermie. Cependant l'ébranlement avait été si fort qu'il fallut prendre de grandes précautions afin d'éviter des rechutes. Toute imprudence eût été fatale; aussi les mêmes soins dont le capitaine
avait été l'objet pendant sa maladie entourèrent-ils sa convalescence. Les dames d'Angremont s'y prodiguaient; des sœurs de charité n'eussent pas été plus attentives. On sait combien l'on s'attache à ce que l'on voit renaître; ce sentiment les dominait à leur insu. Ce retour vers la santé était leur ouvrage ; elles en jouissaient à ce litre avec une sorte d'orgueil. Le jour où Plouéven sortit pour la première fois fut une fête pour le château ; quand il put monter à cheval, les dames d'Angremont voulurent l'accompagner et le guider dans ses promenades. Il était devenu l'enfant de la maison, l'hôte, l'ami, le confident de cet intérieur si calme jusque-là, et que maintenant il animait par sa présence.
Pour bien comprendre les impressions de ces deux femmes et les déterminations auxquelles elles furent entraînées, il faut tenir compte de cette existence recueillie et solitaire. Depuis la décadence de leur maison, elles s'étaient tenues à l'écart du monde et ne frayaient avec aucun des planteurs, même les plus voisins. C'est le propre des âmes fières que de cacher leur deuil et de supporter silencieusement leurs revers ; elles n'exhalent pas de plaintes, elles ne cherchent pas de consolations ; elles se résignent ou elles luttent. Les dames d'Angremont s'étaient résignées. Tous les hommes de cette race étaient morts ; du côté des femmes, il ne restait qu'un parent éloigné, un cousin, absent alors, et qu'une vocation décidée avait jeté dans le service naval. On b nommait Paul des Estangs; il courait les mers, et depuis plusieurs années n'avait pas donné signe de vie. Ainsi Mézélie et sa mère avaient vécu seules, au milieu de
leurs noirs, dans cette résidence où tout rappelait leurs grandeurs d'autrefois et leur déchéance actuelle; elles y avaient vécu sous l'œil de Dieu et ne prenant conseil que d'elles-mêmes, loin du bruit, loin des atteintes de l'opinion, et à l'abri des commentaires perfides ou désobligeants.
C'est au milieu d'une existence ainsi arrangée, que le destin avait jeté ce capitaine de corsaire, et y prolongeait fatalement son séjour. Pour cette habitation, c'était un élément nouveau ; pour ces deux femmes, une diversion et une occupation. On comprend que leur pensée en fût remplie; tout y aidait, l'acte de dévouement que Plouéven avait accompli à leurintention, les fatigues qu'il avait essuyées, les dangers qu'il avait courus, ses combats, ses blessures, et surtout cette redoutable crise dont il était à peine remis. S'il en était là, si pendant plusieurs semaines la douleur avait assiégé son chevet, n'était-ce pas à cause d'elles et de représailles où leur nom était engagé ? N'était-ce pas parce qu'il avait épousé leur vieille querelle? Ce qu'aucun d'Angremont n'avait pu faire, Plouéven l'avait fait : il avait vengé dans le sang de ce nègre une suite d'attentats impunis, donné aux mânes du dernier chef de la maison une satisfaction éclatante, purgé la colonie d'un monstre et délivré le château d'un adversaire qui ne reculait devant aucun excès. Une dette pareille n'était pas de celles qui s'oublient, et dont le prix peut être contesté.
De son côté, Plouéven se sentait revivre doublement ; à mesure que chez lui le corps reprenait des forces, l'âme s'épurait aussi. Comment s'en défendre? Comment
résister à un charme si naturel? Il ne l'essaya pas. Peut-être était-il venu à l'habitation avec de mauvais desseins : tant de grâces et de vertus le désarmèrent; il n'eut plus de force pour le mal. Que ce fût un retour sincère ou simplement une trêve avec ses instincts, peu importait; les apparences parlaient pour lui. Il semblait animé d'une sensibilité vraie, il avait tous les airs d'un homme heureux et auquel suffisent de petits bonheurs. Un mot, un geste deMézélie lui causaient des extases ; il passait des heures entières à écouter les chants créoles où elle excellait ; il aimait à la suivre dans ses travaux, s'associait à ses jeux d'enfant, et semblait s'épanouir à sa vue comme aux rayons d'un soleil matinal.
Ces relations de tous les instants, cette habitude de vivre ensemble, de s'asseoir à la même table, sous le même toit, de ne se quitter ni d'un jour ni d'une heure, amenèrent un résultat qu'il était facile de prévoir, et dont madame d'Angremont aurait pu mieux se défendre. Hector Plouéven aima; il aima sérieusement et profondément ; il éprouva, pour la seconde fois dans sa vie, une de ces passions qui ne tiennent compte ni des obstacles, ni des empêchements; il fut subjugué, vaincu et presque transformé. La jeunesse et la candeur opèrent seules de tels miracles. A voir Mézélie si naïve, si confiante, le capitaine de corsaire s'interrogeait avec un certain embarras : il se demandait s'il ne ferait pas mieux de s'écarter du chemin de cet ange , né pour un monde meilleur. Dix fois il fut sur le point de s'ouvrir à madame d'Angremont, dix fois le courage lui manqua : Je remords avec ses doigts de plomb pesait sur sa
bouche et y comprimait un aveu près de s'échapper. Enfin la passion l'emporta et il livra le secret de son cœur. C'était par une de ces belles nuits comme on n'en voit que sous les tropiques. Un air tiède et pur descendait des mornes et apportait sur la terrasse de l'habitation le parfum des plantes sauvages qui en tapissent les somn^ets. Point de lune, mais, en revanche, toutes les splendeurs du ciel et un dais parsemé d'étoiles. Pour jouir de ce spectacle et goûter les premières fraîcheurs du soir, madame d'Angremont et son hôte s'étaient assis sur un canapé de bambous qui garnissait le perron du château. Mézélie était absente; quelques soins l'avaient appelée au quartier des noirs. Resté seul avec sa mère, Plouéven se sentit plus fort ; il parla. Il dit qu'assez longtemps il avait abusé d'une hospitalité généreusement offerte et qui ne s'était pas démentie un instant ; qu'il en était pénétré de reconnaissance et en garderait l'ineffaçable souvenir, mais que l'heure était venue de songer au départ et de reprendre la mer.
— Déjà! dit madame d'Angremont; déjà, capitaine?
— Déjà? oui, madame!
— Quand vous nous donneriez quelques semaines de plus, reprit-elle avec bonté, où serait l'inconvénient? Avez-vous peur que les prises ne vous manquent?
— Ah ! madame, quelle supposition !
— Eh bien, restez dans ce cas, restez pour nous prouver que vous êtes vraiment de nos amis. Je ne suis pas tout à fait rassurée sur votre état, je crains les rechutes. Restez.
Tout cela était dit avec une telle grâce et un tel enjoué-
ment que Plouéven ne savait comment y répondre : l'attendrissement le gagnait.
— C'est convenu, ajouta madame d'Angremont, vous nous restez.
— Mon Dieu, madame, ne me pressez pas davantage; si je parle, vous serez la première à me congédier.
— Vraiment, capitaine !
— Ce serait votre devoir, madame, et vous n'y man- (jueriez pas.
— Alors, expliquez-vous, dit-elle, gagnée par ce Ion sérieux, et allant ainsi au devant d'une confidence.
La glace était rompue; Plouéven se déclara. Il avoua ses sentiments et en parla dans des termes faits pour toucher; il ajouta qu'il n'aurait pas osé songer à celle recherche, s'il ne s'était créé une sorte de lien entre les hôtes de l'habitation et lui. Une fois engagé, il poursuivit; madame d'Angremonl l'écoulait sans l'interrompie. Il exposa avec simplicité ce que cette alliance pouvait avoir d'avantageux. Quant au nom, les nobiliaires de la Bretagne témoigneraient ce qu'il valait, el comme aiicienneté et comme considération. Quant à la fortune, la sienne était de nature à satisfaire des goûts bien plus fastueux que ne l'étaient ceux de Mézélie et de sa mère, et aucune d'ailleurs n'était plus liquide ni plus susceptible de recevoir des destinations variées. Il ajouta que, depuis que la pensée de cette union lui était venue, il avait conçu un dessein qui s'y rattachait et en étaii la suite, c'était de se fixer à la Guadeloupe et d'y vivre, comme les anciens d'Angremont, sur ses domaines, non pas sur le petit domaine actuel, réduit comme il l'était,
mais sur le grand domaine d'autrefois, racheté pièce à pièce, recomposé, agrandi, amélioré, rendu enfin à l'importance qu'il avait eue dans ses plus beaux jours. Voilà quel était son plan, si sa demande était agréée ; voilà ce qu'il ferait pour sa famille d'adoption. Il renoncerait à l'Europeeln'y conserverait même plus d'intérêts, afin de s'enlever toute pensée de retour. Il parla longtemps ainsi, avec un accent sincère et un véritable abandon; puis, se tournant vers madame d'Angremont, qui était demeurée silencieuse :
— Maintenant, madame, lui dit-il, mon sort est entre vos mains. Que décidez-vous ?