LE MALOUIN
Les deux navires se trouvaient en présence, et, quoique éloignés encore, ils pouvaient s'observer mutuellement. Le trois-màts était un beau morceau de bois, d'une tournure sévère, d'un échantillon distingué, bien construit, bien gréé, et en apparence bien équipé. Ses lignes ne manquaient pas d'élégance, sa mâture avait de la hardiesse et de la solidité; il était peint en noir avec un liséré orange à la hauteur de la batterie, et de faux sabords sur toute l'étendue des bordages. C'était un mélange du bâtiment de commerce et du bâtiment de
guerre, et l'aspect en était si fier, la tournure si martiale, qu'à une certaine distance le doute était au moins permis.
De moment en moment, la scène s'animait et prenait un caractère nouveau. On eût dit que ces deux corps flottants avaient le sentiment de leur situation et de leur rôle ; suspects l'un à l'autre, ils se traitaient comme tels et semblaient se mesurer de l'œil. Quand la paix règne, une rencontre en mer est une fête ou tout au moins une diversion; on y échange quelques nouvelles, quelques approvisionnements au besoin ; on se salue en amis, on s'aborde et l'on se quitte avec des témoignages de courtoisie : en cas de danger on se secourt. Mais quand la guerre sévit les impressions changent : toute rencontre est un péril et un sujet d'elTroi ; aperçoit-on une voile, on la fuit; un rivage, on s'en écarte; l'homme devient un loup pour l'homme; les lieux les plus sûrs sont ceux qu'il fréquente le moins.
De pareils soucis ne pouvaient atteindre les gens du Grégeois, la mer était leur domaine. Ils étaient de la race des loups et n'avaient à craindre que ceux dont la dent était plus forte que la leur. Aussi l'équipage, rangé sur le pont, était-il en veine de bonne humeur; il sentait la chair fraîche. Les matelots s'y trouvaient tous, même Yvon et Michel; en l'honneur du branle-bas, les consignes avaient été levées. Armés jusqu'aux dents, ces hommes attendaient le commandement de leur chef, et accoudés sur les lisses ils échangeaient leurs observations.
— Belle pièce, disait Michel à son cousin Yvon, en lui moiîtranl le trois-mâts; beau morceau. Il y a longtemps
que le Grégeois n'en a eu le pareil dans ses eaux. M'est avis qu'il y aura du dur.
— Tu crois? répondit Yvon ; un marchand!
— Marchand ! reprit le marin ; tu verras la manœuvre tout à l'heure. Le capitaine ne s'est pas paré pour rien ; il a son idée. Un marchand ! on en a vu qui ont des griffes !
— Et à ton sentiment, de quelle nation est-il ?
— De quelle nation, mon fils?
— Oui, Michel.
— Euh ! euh ! dit celui-ci à qui la question semblait causer quelque embarras.
— Ça, c'est du Brème, répondit une voix à leurs côtés; à moins que ce ne soit du Dantzick, pays de la parfaite eau-de-vie. C'est toujours du Baltique, tout ce qu'il y a de plus Baltique.
Celui qui venait de se mêler à l'entretien était le beau parleur du bord, l'oracle des novices, la joie des mousses, le flambeau du gaillard d'avant. Ses noms et prénoms se perdaient dans la nuit des temps ; lui-même les avait .abandonnés au fleuve d'oubh ; à peine s'en souvenait-il. Le seul nom qu'on lui connût, il l'avait emprunté à sa ville natale, marraine de bonne composition ; on l'appelait le Malouin. C'est sous ce nom qu'il fut apprécié dans les deux Indes et une foule d'autres localités; c'est ce nom qu'il rendit célèbre sur les bâtiments honorés de ses services. Le Malouin ! Qui n'a entendu parler de lui, de ses anecdotes, de ses grands airs et de ses connaissances en mythologie? Il citait les dieux de la fable comme s'il eût vécu dans leur intimité, et ne jurait que par le
père Neptune. Il était très au courant des attributs de ce personnage, et n'ignorait pas quel rôle il avait joué dans l'anliquité. C'était là une des prétentions du Malouin.
11 en avait une autre, celle de connaître Paris sur son tout du doigt, et de réfléchir dans sa personne les agréments de cet(e grande et populeuse cité. Pour être vrai, il faut dire qu'en retournant, par étapes, de Dunkerque à Saint-Malo, il y avait passé vingt-quatre heures; mais que n'acquiert-on pas dans le cours de vingt-quatre heures bien employées.? Ce temps avait suffi au Malouin pour se former aux grandes manières et devenir un homme du bel air. C'est à Paris qu'il avait appris à mettre son chapeau ciré sur l'oreille et à imprimer à ses hanches un mouvement d'un caractère décisif; c'est îà qu'il avait troqué sa prononciation originaire contre un accent des plus raffinés. Quand par une belle nuit il rassemblait les mousses entre le mât de misaine et le beaupré et les tenait sous le charme de sa parole, il leur racontait, non sans quelque orgueil, quelles belles connaissances il avait faites à Paris et de combien d'aventures galantes il avait été le héros. Là-dessus le Malouin ne tarissiit pas : c'était une nomenclature interminable.' Il avait, à l'entendre, obtenu les bonnes grâces de femmes superbes, d'une entre autres, la plus imposante sans contredit, qui lui avait laissé, en manière de souvenir, une bague en diamants, une montre d'or à répétition et "vingt-deux piastres fortes glissées à son insu dans les poches de son paletot.
Disons-le à l'honneur des mousses, ce n'était pas à ces peintures voluptueuses qu'ils portaient le plus d'in-
térêt. Quand le Malouin voulait les captiver d'une façon irrésistible, il se lançait plutôt dans des descriptions de Paris. Alors les petits drôles ne bougeaient plus et seraient restés accroupis devant lui jusqu'au lendemain. Ils aimaient surtout qu'on leur parlât des monuments, et ne perdaient pas un mot des récits qiie le Malouin leur en faisait. Celui-ci y ajoutait quelques broderies afin d'aider à l'effet, et confondait volontiers les noms et les emplacements ; mais ses auditeurs n'étaient pas à cela près. Ainsi, il obtenait un succès fou quand il rendait coaipte d'une représentation au grand Opéra, à laquelle il avait assisté en compagnie de plusieurs souverains. Ils étaient là douze mille personnes, toutes de choix, dont vingt matelots et quatre mousses, auxquelles on avait servi un sorbet dans chaque entr'acte et remis à la sortie une orange enveloppée de papier fou , plus un bouquet de violettes et un cornet de bonbons exquis.
Tel était l'homme qui avait glissé son mot dans la conversation engagée entre Yvon et Michel. Il passait à bord du Grégeois pour un puits de connaissances et y faisait autorité : aussi les deux marins l'écoutèrent-ils avec déférence.
— Oui, ajouta-t-il, après avoir jeté un nouveau coup d'œil sur le bâtiment en vue ; c'est du gibier qui nous arrive droit de la Baltique; pas moyen de s'y tromper.
— De la Baltique? dit Yvon avec naïveté ; où est-ce donc?
— Très-haut dans le nord, jeune homme, répondit le Malouin; latitude des pôles. Ce bois en est; bois du nord, connu pour sa solidité; première qualité de mâts ;
le pays des sapins par excellence. On en voit qui ont deux cents pieds de haut.
— Vraiment! s'écria Yvon.
— Laisse-le donc parler, dit Michel en l'avertissant du coude; il n'a pas besoin qu'on le pousse, il va tout seul.
En efïet, le Maiouin était de ces hommes auxquels le moindre encouragement suffit; il était plus facile de le lancer que de l'arrêter.
— Et puis ces voiles, reprit-il, ces voiles ! chanvre du nord! C'est clair comme. le jour ! Du solide, de l'écru, un peu foncé en couleur! Et la peinture! Peinture du nord! toujours du nord! Oh! là-dessus, mes gars, jamais je ne commets d'erreurs ! Autant de bâtiments vus, autant de bâtiments devinés. Dis-moi comment tu te peins, je te dirai qui tu es. Par exemple, matelots, le liséré. Avez-vous remarqué le liséré?
— Orange, dit Yvon.
— C'est cela, orange. Orange, couleur du nord; plus nord que jamais; tout ce qu'il y a de plus nord. Règle générale, mes enfants, si vous voulez savoir à quelle nation appartient un bois qui flotte, regardez à sor liséré, ça ne trompe point ; seulement, il faut s'y connaître.
— Ah ! voilà ! dit Yvon.
— Eh bien, oui, il faut s'y connaître ! C'est en tout comme cela. Un exemple : la ville de Paris , elle existe, et pourtant bien des gens ne l'ont pas vue. De môme pour les lisérés et la peinture des bâtiments : c'est le pot au noir quand on n'en a pas la clef. Liséré orange, bâtiment du nord, et d'un. Vous faites-vous une idée des autres, matelots ?
— Ma foi, non! dit Yvon.
— Eh bien, liséré blanc : que vous dit le liséré blanc? A quoi rime-t-il? A quoi répond-il; voyons? C'est l'énigme du phinx.
L'homme érudit du Grégeois voulait dire le sphinx; sa mythologie n'en était pas à une lettre près.
— Du diable si j'en sais rien, dit Michel.
— Et moi de même, ajouta Yvon. Tout le monde n'a pas étudié.
— Liséré blanc. Vous renoncez, les enfants?
— Ma foi, oui ! répondirent-ils ensemble.
— Américain; la nuance est connue. Qui dit liséré blanc dit américain. Ces hommes libres ne se barbouillent pas autrement : un beau blanc bien vif, américain ; on ne voit que cela sur les mers ; c'est visible de trèsloin. Passons à une autre couleur..., voulez-vous?
— Volontiers, dit Yvon.
— Allez ! ajouta Michel; c'est gai tout de même.
— Gai et bon à savoir, matelots ; on gagne à s'instruire. C'est ce que je me disais dans mon séjour à Paris : puisque j'y suis, voyons ses monuments ; ils sont là pour qu'on les regarde. De même pour les couleurs des bâtiments : dès qu'elles y sont, il faut les connaître ; jamais on ne meurt d'en trop savoir, et on peut mourir de n'en pas savoir assez. Voyons, que pensez-vous du liséré rouge, mes gars? Que vous dit cette nuance?
— Rouge? dit Yvon.
— Oui, rouge, mon garçon; écarlate, sang de bœuf, cramoisi, tout ce qu'il y a de plus rouge. Qu'esl-ce que cela représente à vos yeux, matelots ?
— Qui sait, dirent-ils.
— Barbaresque, matelots, barbaresque! Rouge et barbaresque, ça marche de front. Il n'y a que les forbans pour cette couleur : tout n'est pas profit à s'y frotter ; ceux qui leur tombent sous la main, ils les abreuvent d'ignominies. Moi, qui vous parle, je les ai vus, et d'un peu près : j'étais sur un marchand...
Le Malouin allait entreprendre ce nouveau récit et le débiter avec sa volubilité accoutumée, quand une voix devant laquelle les autres se taisaient se fit entendre sur l'arrière du brick : c'était celle du capitaine Plouéven.
— Les canonniers à leurs pièces, dit-il; les gabiers en haut, et soyez parés.
Dès ce moment toutes les conversations cessèrent ; le Malouin lui-même eut la force de se contenir. Après une chasse où les avantages s'étaient balancés et que la tempête avait troublée plus d'une fois, le Grégeois était arrivé à portée de son ennemi ; un engagement devenait possible. Deux obstacles restaient pourtant à vaincre, l'état de la mer et l'approche de la nuit ; un esprit moins audacieux eût reculé devant l'un et l'autre. Mais Plouéven en était arrivé à ce point où la prudence n'a plus d'empire et où le cerveau s'enivre de ses propres désirs. Il lui semblait que sa volonté suffisait pour dompter les éléments, forcer le destin et assurer le succès. Debout sur l'arrière, l'œil plein d'éclairs et la mam appuyée sur ses armes , il ressemblait au dieu des batailles et communiquait son ardeur à tout ce qui l'approchait. Quand il crut le moment arrivé, il prit lui-même le gouver-
nail, fit évolutionner le brick de manière à assurer l'effet de ses coups; et une fois en ligne :
— Feu ! dit-il.
La batterie entière vomit du fer et le brick s'enveloppa d'un nuage de fumée.