‹ La Vie de corsaireChapitre 31 sur 45 · LES PROJETS · texte numérisé non relu

LES PROJETS

A mesure que le comte Hector Plouéven exposait sa demande et en faisait valoir les motifs, madame d'Angremont se recueillait et se consultait avec une préoccupation visible. Rien ne l'avait préparée à cette confidence, qui éclatait dans son existence solitaire. Comment y répondre? Comment l'accueillir? Une mère moins prudente n'eut pas hésité là-dessus. Aux yeux du monde, l'alliance était convenable ; elle réunissait ce qu'il apprécie le plus, la naissance et la fortune ; elle offrait des avantages qui n'étaient pas à dédaigner. Puis elle avait

un autre caractère, celui d'une revanche contre le destin. En un jour, tout le passé pouvait être réparé ; cette maison, arrivée à la limite du déclin, se replacerait, sur le champ et sans effort, au rang d'où elle était peu à peu descendue ; elle irait même plus haut et se parerait d'un nouvel éclat. Si résignées qu'elles soient, les femmes ne se refusent pas à de semblables retours. Madame d'Angremont en était vivement frappée. Pour elle, peu lui importait ; elle avait dans le cœur un deuil qui devait l'accompagner jusqu'au tombeau : mais pour sa fdle l'avenir se présentait sous un aspect inattendu. Mézélie n'aurait plus à pleurer sur des ruines ; elle retrouverait ce qu'avaient toujours eu les héritières de son no)n, l'une des plus grandes existences de la colonie.

Tel était le beau côté de cette alliance ; où en étaient les inconvénients? la profession ? Mais on a vu que l'opinion locale n'y répugnait pas et qu'un certain prestige y était alors attaché. Les hommes de la course passaient pourdesgensdeguerreet étaient traités surle mèmepied. D'ailleurs Plouéven offrait de renoncer à ce périlleux métier, et c'eût été pousser bien loin le scrupule que de lui tenir rigueur à cause de quelques croisières brillantes et heureuses. L'obstacle ne pouvait venir de là, et madame d'Angremont ne s'y arrêta pas longtemps. Ce qui jetait plus d'incertitude dans son esprit, c'était le caractère et la vie antérieure de l'homme qui lui demandait la main de sa fille. Sur ce point les clartés manquaient, et où les chercher ? Les communications avec l'Europe étaient rares, et sur la colonie même, Plouéven n'était connu que comme croiseur. La seule ressource qui restât

était une étude personnelle, et le terrible capitaine n'était pas un de ces hommes qui se livrent à première vue et se laissent facilement pénétrer.

Ces réflexions se pressaient dans la tête de madame d'Angremont pendant que Plouéven achevait de se déclarer. Quand il eut fini et qu'il fallut répondre à sa question si formelle et si précise, l'embarras de madame d'Angremont n'avait pas cessé : Plouéven attendit vainement ; elle gardait le silence; il insista :

— Madame, reprit-il avec tristesse, vous vous taisez. Je suis condamné, je le vois.

— Mais, non, dit-elle avec bienveillance.

— Pourquoi hésiter, alors ?

— Cornent ne pas hésiter, capitaine? Il s'agit du bonheur de mon enfant. Mais, silence, la voici qui revient; nous en reparlerons.

Mézélie arrivait ; il fallut s'en tenir là : ce fut, pour madame d'Angremont, un répit dont elle avait besoin. La soirée s'écoula au milieu d'une sorte de contrainte. La jeune fille seule conservait des airs naturels, et, comme si elle eût voulu ajouter à l'impatience de Plouéven, jamais elle n'avait montré plus de grâces ni plus d'enjouement. Enfin on se sépara, et lorsque le capitaine prit congé de madame d'Angremont, ce fut avec un accent significatif qu'elle lui dit :

— A demain !

Le croirait-on ? Plouéven ne dormit pas de la nuit. Cet homme, qui avait essuyé tant d'orages dans sa vie et dont le cœur devait être de marbre, se sentait pour la première fois dompté ; il (?^dait à une influence ir-

résislible ; il aimait réellement. Cette enfant l'avait touché par sa candeur ; c'était le triomphe des contrastes. Il ne pouvait, sans une sorte d'ivresse, ni l'entendre ni la voir ; quand elle s'éloignait, il éprouvait un vide indéfinissable. Chez un corsaire, le cas était nouveau; aussi madame d'Angremont dut-elle y réfléchir. Peutêtre n'était-ce qu'une surprise passagère, que l'absence devait guérir. Elle résolut donc de mettre de son côté les bénéfices du temps, et de prolonger l'épreuve.

Le lendemain, comme elle l'avait promis, elle eut une explication avec Plouéven, et cette fois décisive : c'était après le déjeuner, et quand de nouveau ils se trouvèrent seuls. De la galerie où ils se promenaient, on découvrait la mer et l'îlot à Kahouanne, devant lequel le Grégeois était à l'ancre depuis si longtemps.

— Pauvre brick 1 pauvre délaissé! dit Plouéven; s'il pouvait parler, comme il se plaindrait de son capitaine !

— Eh bien, répondit madame d'Angremont, entrant d'elle-même dans le sujet: il faut réparer ce tort ; il faut le rejoindre. Vous vous rouilleriez ici.

— Vraiment ! s'écria Plouéven étonné. Et c'est vous qui me dites cela, madame, vous?

— Oui, moi, reprit-elle avec bonté.

— Hier, pourtant, vous me teniez un autre langage, reprit-il avec un peu d'altération dans la voix.

— C'est qu'hier, capitaine, vous n'étiez qu'un hôlc ; aujourd'hui vous êtes un prétendant.

— Ainsi, c'est un refus, n'est-ce pas?

— Non, capitaine.

— Un congé du moins ?

'ioD L.V VIE DE CORSAIRE.

— Cela y ressemble, mais pas dans le sens que vous y attachez. Un congé qui n'a rien de définitif. Écoutezmoi, capitaine.

— Je vous écoute, madame, dit Plouéven avec une résignation qui ne lui était point ordinaire.

— Vous nous otïriez de renoncer à la mer ; était-ce sincère?

— Très-sincère.

— Eh bien, nous acceptons le sacrifice: comprenezvous maintenant?

— Ah ! madame, s'écria Plouéven transporté.

— Ne soyez pas si prompt, dit-elle avec gaieté ; ne me remerciez pas trop tôt. Nous acceptons le sacrifice, mais pour plus tard. Aujourd'hui nous vous rendons à la course.

— Comment dois-je le prendre, madame? est-ce une raillerie ?

— Non, capitaine, c'est très-sérieux ; très-sérieux, reprit-elle, et vous allez en convenir vous-même. Vous vous êtes déclaré ; pour vous et pour nous, je le regrette: votre séjour ici ne peut plus se prolonger.

— Je comprends, madame, dit Plouéven avec fierté ; vous serez obéie.

— Non, capitaine ; vous ne comprenez pas ou vous ne comprenez qu'à demi. Dans six mois d'ici, nous vous attendons de nouveau.

— Dans six mois?

— C'est la tin de notre deuil ; ma fille pourra alors quitter ce triste vêtement pour prendre celui d'une fiancée. Y êtes-vous enfin?

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— Ah ! madame, s'écria Plouéven en lui prenant la main et la couvrant de baisers ; que de grâces !

Cependant madame d'Angremont était redevenue pensive et comme aux regrets de s'être tant engagée ; on eût dit qu'elle éprouvait un combat intérieur et luttait contre un secret pressentiment.

— Capitaine, ajouta-t-elle, un mot encore.

— Dites, madame.

— Je suis libre de disposer de la main de ma fille ; elle s'en remet à moi. Mais plus j'ai de liberté, plus j'ai de responsabilité. Je l'avoue, cette responsabilité m'effraye. Qui êtes-vous pour nous? Un étranger. Nous vous connaissons d'hier. Le hasard vous a amené ici ; le hasard vous a rendu amoureux. Où sont mes garanties ? Qui me répond de vous ?

— Ma parole, dit Plouéven avec une noblesse naturelle.

— J'y crois, reprit madame d'Angremont; sans cela je vous aurais tenu un autre langage. Je crois à votre foi de gentilhomme. Vous ne nous tromperiez pas ; ce serait trop affreux.

Ces paroles agitèrent Plouéven jusque dans les profondeurs de son âme; il sentit s'en élever un remords, et avec une moindre puissance sur lui-même il se serait trahi. Heureusement madame d'Angremont, emportée par ses sentiments, n'attendait pas une réponse ; elle poursuivit :

— Je ne prendrai donc pas contre vous des précautions vulgaires : je n'irai pas, comme l'on dit, aux renseignements.

— Vous le pouvez, madame.

— Cependant, ajouta madame d'Angremont, il est une personne vis-à-vis de laquelle nous ne pouvons tenir la même réserve. La convenance, les devoirs de famille s'y opposent ; c'est notre seul parent ; il faut qu'il soit prévenu.

— Rien de plus juste, dit Plouéven.

— Malheureusement nous ne savons où écrire. Il est absent depuis plusieurs années et n'a pas donné de ses nouvelles. Peut-être l'aurez-vous rencontré?

— Moi qui cours toujours les mers? dit Plouéven.

— Il les court aussi.

— Ah ! et quel est son nom?

— Paul des Estangs.

Si madame d'Angremont avait été plus accessible à la déflance, l'effet que ce nom produisit sur le capitaine aurait suffi pour l'éclairer. Un nuage passa sur ses yeux, CL les plis de son front se creusèrent profondément. C'était un signe bien connu de ses matelots, et qui indiquait un orage intérieur. Rien toutefois n'en éclata au dehors, et ce fut avec une indifférence bien jouée qu'il répéta le nom :

— Paul des Estangs! dit-il.

— Oui, capitaine, un petit cousin à la mode de Bretagne, pas du côté des d'Angremont, mais du mien ; un jeune homme assez fougueux, assez mauvaise tête, et qui avait eu ici quelques aventures.

— Ici? dit Plouéven.

— Oui, capitaine, c'est du moins ce que disait la ma-> lignite publique. Moi, je n'en crois rien. On dénaturfii

tout dans un certain monde. Vous ne l'avez donc pas connu?

— Non, madame, répondit Plouéven en se contenant par un effort de plus en plus violent.

Le lendemain, un matelot frappait à la porte du pa- '>illon où Plouéven avait passé de si douloureuses nuits; c'était un de ceux qui avaient pris part à l'expédition de Vulcain, et qui semblaient être le plus avant dans la familiarité du capitaine. A ses airs bourrus, à son encolure, à la vigueur de ses muscles, on reconnaissait jlichel.

— Ah ! c'est toi, dit Plouéven en lui ouvrant. Qui t'a ■Jonc retenu ? Voici quatre heures que je t'attends.

— C'est que du brick ici la traite est longue, dit le marin en s'asseyant sans en être prié. Sans compter que le soleil verse du feu sur la route, mille pipes!

Il étanchait en même temps, à l'aide d'un mouchoir à carreaux, la sueur qui découlait de son front et fournissait un témoignage à l'appui de ses paroles. Dans tout autre moment, le capitaine aurait mal pris le retard et les manières de son subordonné. Cette fols il y mit de la complaisance.

— Ah ! il fait chaud, lui dit-il.

— Chaud à fendre le crâne, capitaine. C'est pitié d'exposer un chrétien à un pareil soleil.

— Eh bien, Michel, pitié ou non, tu vas t'y exposer de nouveau.

— Pas possible, capitaine, dit le matelot, dont les sueurs redoublèrent à cette perspective.

— Ça sera pourtant, reprit Plouéven d'un ton qui ne

souffrait pas de réplique. Le temps de te sécher avec quelques verres de vieux rhum, et puis tu te remettras en route.

Il y avait là un adoucissement auquel le marin ne fut pas insensible, car il ajouta d'un ton plus résigné :

— A la bonne heure, capitaine; et de quoi s'agit-il? Toujours la même histoire ; ça se voit à votre air, mille pipes !

— Tu l'as deviné.

— Nous n'en finirons jamais, dit le marin d'un ton rude, jamais.

— Eh bien, s'écria Plouéven, dont l'œil lança un éclair. Qu'est-ce donc?

— Dites, répliqua Michel. Puisqu'il le faut, il le faut. Dites.

La soumission était complète; le capitaine reprit la parole et donna ses instructions.

— Tu vas te remettre en route dans une demi-heure d'ici.

— Très-bien.

— On te donnera un cheval et un guide ; la course est longue; tu ne peux la faire à pied.

— Un cheval, va pour un cheval! mais ça n'est pas commode à monter, tout de même! S'il me jette à bas!

— Tu te ramasseras ! Maintenant, fais attention à ce que je vais te dire. Tu iras droit à la Pointe-à-Pître.

— A la Pointe-à-Pître ; c'est convenu.

— Une fois arrivé, tu te rendras chez notre correspondant, celui qui loge sur le port.

— Le correspondant du port, je vois cela d'ici ; c'est comme si j'y étais.

— Tu lui diras que tu viens dp ma part, et pour un objet auquel j'attache le plus grand prix.

— Bien ! le plus grand prix ! J'y suis.

— Il s'agit d'avoir des renseignements sur Paul des Estangs !

— Paul des Estangs! Celui...

— Silence, Michel^, s'écria Plouéven d'une voix sombre.

— A la bonne heure ! Paul des Estangs! Vous voulez des renseignements sur Paul des Estangs, ni plus ni moins, mille pipes !

— C'est cela I Tu comprends enfin, dit Plouéven avec une irritation contenue. J'ai cru longtemps que je serais obligé, pour éclairer ton cerveau, d'y loger quelques onces de plomb ; mais, dès que tu comprends, il n'est pas besoin d'en venir là.

— Merci du moyen, dit l'athlète ; et il ajouta, de manière à n'être pas entendu de Plouéven : C'est bon, c'est bon, nous réglerons ce compte plus tard.

— Maintenant, ajouta Plouéven, continue l'entretien avec cette bouteille, je vais tout arranger pour ton petit voyage.

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