LES FORTUNES DE MER
Quelques jours après ces événements, l'heure des adieux arriva. Le capitaine Plouéven avait achevé ses dispositions, et le Grégeois était prêt à rentrer en campagne. Le jour du départ, madame d'Angremont et sa fille accompagnèrent leur hôte jusqu'à la plage où il devait s'embarquer et où l'attendait sa chaloupe, montée par les meilleurs marins de l'équipage. C'était le soir, et au moment où se calment les ardeurs du jour; le soleil s'éteignait à l'horizon et se couchait dans un linceul de pourpre; les récifs du rivage étincelaient; et les barques des pêcheurs regagnaient les criques où elles devaient passer la nuit. Le trajet se fit silencieusement; chacun demeurait sous l'empire de ses impressions. Plouéven ne dit que quelques mots, et y mit un accent plein de tristesse ; madame d'Angremont était sérieuse ; IMézélie animait seule la scène par quelques élans de gaieté. Sur le rivage se trouvait maman Blanche , qui avait réglé ses derniers comptes avec les matelots, et qui se promettait celte fois d'assister à un appareillage sérieux.
Enfin on se sépara; la chaloupe regagna le large;
les dames d'Angremont reprirent le chemin de leur habitation.
— Adieu, mes belles heures envolées ! se disait Plouéven, vous retrouverai-je jamais?
— Bonne chance, capitaine, avait dit madame d'Angremont; que la fortune de mer vous soit favorable et vous ramène vers nous.
Plusieurs mois s'écoulèrent sans qu'aucun incident \{nt changer la situation des choses. Sur l'habitation, rien ne pouvait survenir d'imprévu; c'était une existence suivie et régulière, toujours la même, toujours constante dans son uniformité. Il ne s'y mêlait qu'un sentiment de plus, celui de l'attente, favorable à Plouéven, et qui agissait en sa faveur. L'éloignement le servait ; il le faisait voir sous un meilleur jour ; il ajoutait un degré de plus à l'intérêt qu'il avait su faire naître. Les dangers du croiseur, les chances auxquelles il était exposé, n'aidaient pas moins à ce sentiment et lui donnaient une nouvelle force. C'était là-dessus que roulaient les entretiens de ces deux femmes ; c'était ainsi qu'elles animaient et peuplaient leur solitude. Autrefois elles se suffisaient et ne cherchaient rien au delà ; désormais un tiers avait sa part dans leurs pensées.
Quant au capitaine Plouéven, il est inutile de le suivre dans sa croisière nouvelle; ce furent les mêmes combats, les mêmes prouesses qu'autrefois. Il y fit des rencontres où son intrépidité éclata, et qui accrurent sa gloire et sa fortune. Seulement, dans le cours de celte campagne, si heureuse et si brillante, deux circonstances frappèrent ses marins. La première, c'est qu'il ne dirigea
plus de prises sur les ports d'Europe, et se tint constamment dans les parages américains. D'après les bruits qui couraient à bord, il fit plus encore : il donna l'ordre à ses armateurs de la Manche et du golfe de Gascogne de lui expédier par des bâtiments neutres, soit en marchandises, soit en bonnes traites sur les États-Unis, la partie disponible de sa fortune, de manière à ce qu'il pût concentrer dans ses mains tout ce qu'il avait acquis dans le cours de ses longues et fructueuses croisières. Ce souci semblait être dominant chez lui, et plus d'une fois il se détourna de ses poursuites pour aller rejoindre à New-York ou à la Nouvelle-Orléans un envoi de fonds que lui faisaient ses correspondants. Quand il en était muni, il les convertissait soit en lingots, soit en piastres fortes, et les faisait porter à bord du Grégeois. Tels étaient les récits qui circulaient dans l'équipage, et on n'estimait pas à moins de cinq millions la somme qu'il avait ainsi réunie.
La seconde circonstance qui frappa les matelots, c'est que, de temps à autre, sans motif apparent et le plus brusquement du inonde, le capitaine Plouéven se dérangeait de sa route et cinglait vers des parages où rien ne semblait l'appeler, entrait brusquement dans des rades hostiles, au risque de s'y laisser surprendre et sans aucune espèce de profit, se conduisait enfin comme s'il avait eu un but inconnu de ses gens, un dessein auquel il sacrifiait et son intérêt et sa propre sûreté. De là quelques murmures, quelques commentaires désobligeants, que contenaient seules l'attitude résolue du capitaine et les brillantes revanches qu'il procurait de temps
à autre à son équipage découragé. Au moment où ces déviations de route, où ces caprices d'itinéraire étaient arrivés au comble, une riche capture dédommageait les gens du Grégeois, et les rendait de nouveau de dociles instruments entre les mains de leur chef.
Les choses durèrent sur ce pied et dans ces conditions six mois jour pour jour, après que le brick eut quitté le mouillage de l'îlot à Kahouanne. Mais à mesure qu'on se rapprocha du terme de ce délai, l'ardeur du capitaine Plouéven se ralentit et sa pensée fut évidemment occupée d'autre chose que du soin de sa croisière. Au moment où la course fournissait le plus et où les prises se succédaient, il changea de direction et gouverna vers la Guadeloupe. C'était pour l'équipage un nouveau désappointement ; avec Plouéven il n'y avait pas d'objection à faire. Le dernier jour du sixième mois, maman Blanche put revoir son brick favori à l'endroit même où il stationnait naguère, et les dames d'Angremont ne furent pas des dernières à s'émouvoir de ce retour.
On devine ce qui suivit; il y avait entre les maîtresses de l'habitation et le capitaine Plouéven un engagement dont il venait réclamer l'exécution. Il rapportait une fortune entièrement liquide et qui s'élevait à une somme de nature à frapper les imaginations. Non pas que ces deux femmes se laissassent guider par l'intérêt ; mais d'autres motifs, d'autres impressions s'y étaient mêlées, et elles avaient vécu familièrement avec la pensée de cette union. C'était désormais un projet arrêté et une sorte d'habitude ; peut-être à y renoncer eussent-elles éprouvé quelque chagrin et quelque regret.
Plouéven fut donc accueilli au château comme un hôte attendu et désiré. Son retour fut marqué par des fêtes. On sut bientôt sur l'habilation et dans le pays environnant qu'il allait épouser Mézélie, et il n'est personne qui ne s'associât à la joie qu'éprouvait cette famille si cruellement frappée et si inopinément rendue à son ancienne prospérité. On sut en outre que le capitaine Plouéven rapportait des millions, et en passant de bouche en bouche, le chiffre ne fit que grossir. Actéon en était arrivé à la cinquantaine, et d'autres se montraient moins discrets que lui. Mademoiselle Rodogune ne se sentait pas d'aise de voir ses maîtresses rentrer de plainpied dans leur opulence d'autrefois; elle jouissait plus qu'elles des riches présents que leur faisait Plouéven, des robes magnifiques qui arrivaient de la Pointe-à-Pître, des écrins, des châles, des diamants, des dentelles, des meubles précieux, de tout ce que le luxe et l'art pouvaient alors imaginer de plus beau, et que le capitaine trouvait encore indigne de sa belle fiancée.
Au milieu de ces préparatifs, le jour décisif approchait. Tous les cadeaux étaient faits, les formalités remplies; rien ne manquait au bonheur du jeune couple que la consécration de l'Église. Plouéven avait demandé que la cérémonie se fît sans bruit, ni éclat, dans la chapelle du château qu'il avait fait restaurer. Un prêtre de Sainte- Rose devait venir célébrer l'office et unir les époux. Pour témoins, le capitaine avait choisi deux officiers du Grégeois; on ne devait faire part du mariage, dans la colonie, que lorsqu'il serait consommé. Du côté de Plouéven, ces préoccupations s'expliquent sans qu'il soit nécessaire
de s'y appesantir; du côté des dames d'Angremont, elles se justifiaient par un deuil récent et par les habitudes de leur vie isolée.
On arriva ainsi à la veille même du jour fixé pour la cérémonie. Quelques heures à peine séparaient Plouéven de son bonheur, et il ne croyait pas qu'aucune puissance humaine put désormais le troubler. Rentré dans son pavillon, le soir, après avoir quitté sa fiancée, il jetait au destin un dernier défi, lorsque Michel entra chez lui à l'improviste.
— Qu'y a-l-il? qu'est-ce? dit Plouéven. D'où vient que tu tombes chez moi comme une bombe?
— C'est que ça presse, capitaine, dit le marin ; il y a du nouveau; j'arrive de la Pointe-à-Pître en toule hâte. Lisez ceci.
Plouéven décacheta la lettre que lui présentait le matelot; elle était de son correspondant et ne contenait que quelques lignes:
« Paul des Estangs vient d'arriver ; son bâtiment » mouille à l'instant même dans le port. Tenez-vous » sur vos gardes. »
— Encore cet homme! toujours cet homme! s'écria Plouéven. Michel, je te le hvre. Et surtout qu'il n'arrive pas j'usqu'ici. Tu m'en réponds.
— Voilà qui est bon à dire, murmura le matelot. Elle est jolie, la corvée. Merci.