LE GRAND J OUR
De toute la nuit, Plouéven ne ferma pas l'œil ; il ne parvint pas à écarter le nuage qui pesait sur son esprit. S'il ne se fût agi que de sa vie, son parti eût été vite pris ; mais il s'agissait de son bonheur, et sa tête se troublait à l'idée qu'il pût être compromis. Michel avait reçu ses dernières instructions, et Plouéven comptait sur cet homme comme sur un docile instrument. Mais la fatalité pouvait s'en mêler et déjouer les précautions les plus savantes. Et pourtant que demandait-il au destin? Le moindre des répits ; quelques heures de trêve, quelques heures seulement.
La nuit s'écoula au milieu de ces perplexités. Plus d'une fois le capitaine quitta son pavillon, croyant entendre dans le lointain des bruits d'un fâcheux augure : c'était tantôt le pas d'un homme, tantôt celui d'un cheval. Il allait du côté de ces bruits, et rien ne se montrait ; ce n'était qu'un jeu de son imagination abusée. Alors il s'obstinait, poursuivait sa ronde, s'embusquait devant le château de manière à ce qu'aucun mouvement ne pût lui échapper, ne perdait pas de vue ni les croisées de sa fiancée, ni celles de madame d'Angremont,
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et se sentait à peine rassuré par l'obscurité ei le silrnce qui y régnaient.
Voici d'où venaient ces alarmes et ce qui justifiait une surveillance poussée si loin. Comme elle se l'était promis, madame d'Angremont avait fait part à Paul des Estangs de l'alliance projetée et des avantages qu'elle offrait; elle avait ajouté que, selon toutes les probabilités, le mariage aurait lieu à l'expiration de leur deuil, et avait assigné ainsi à l'événement une date précise. Cette lettre remontait déjà à une époque assez éloignée, et avait été adressée à l'officier de marine un peu au hasard et dans un port d'Amérique où il était attendu. Depuis lors aucune réponse n'était venue témoigner à madame d'Angremont que la dépêche fût parvenue à son adresse, et elle en avait conclu de deux choses l'une : ou que son parent était introuvable, ou qu'il avait accueilli avec indifférence cette communication. Dans l'un et l'autre cas, il ne restait qu'une chose à faire, c'était de passer outre. Le devoir était rempli, les formes étaient observées; on ne pouvait rien exiger de plus.
Plouéven n'ignorait aucune de ces circonstances, et c'est ce qui le préoccupait à un si haut degré. Puisque Paul des Estangs arrivait, c'est qu'il avait reçu la lettre de madame d'Angremont, et qu'il se rendait à son invitation. Dans la nuit, dans la matinée, dans la journée, on allait le voir; de là ces impatiences, ces inquiétudes et ces factions prolongées devant le château. Plouéven ne voulait pas que l'ennemi y pénétrât, et Dieu sait à quelles résolutions il eût été entraîné pour l'en empêcher.
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Enfin le jour parut et contribua à éloigner ces sombres pensées. Encore une heure, et la cérémonie s'achèverait, et il pourrait jeter un défi à la destinée. Quand il aurait sa femme dans ses bras, bien imprudent serait celui qui viendrait l'en arracher! Déjà tout était sur pied dans le château : la fiancée commençait sa toilette, les cases des noirs étaient en révolution ; chacun s'y parait de son mieux, afin d'assister à cette fête de famille.
Les préparatifs étaient achevés, l'heure était venue, la cloche de la chapelle avait donné le dernier signal. Plouéven entra dans le salon et y trouva Mézélie vêtue de blanc et parée du bouquet virginal. Jamais la jeune fille n'avait été plus belle ni plus touchante. Ce n'était plus l'enjouement ni la vivacité qui l'animaient naguère ; c'était une grâce plus sérieuse et quelque chose d'attristé et de rêveur. Son] regard était moins assuré, sa démarche moins tranquille ; on découvrait chez elle une certaine agitation et presque un pressentiment. A peine osait-elle lever les yeux sur celui à qui elle allait s'unir, et, quand elle les tournait du côté de sa mère, une larme furtive venait mouiller ses cils. Plouéven, de son côté, ne semblait ni uioins sérieux, ni moins mélancolique; il n'avait ni la pétulance, ni le babil des gens heureux. A peine dit-il quelques mots ; seulement il s'était emparé de la main de sa fiancée et la pressait avec force, comme s'il eût craint d'en être séparé.
On marcha vers la chapelle dans un certain ordre et avec lenteur. Le cortège suivait la famille, et mademoiselle Rodogune y figurait au premier rang, avec ses pompons ; puis venait la troupe des négrillons exercés
k chanter l'office. Quant à Actéon, il s'était réservé un rôle important dans la partie extérieure des manifestations. Douze noirs armés de fusils étaient rangés sous ses ordres dans l'avenue et à une distance assez grande pour que la mousqueterie n'affectât pas trop désagréablement les oreilles des maîtres du château. Il avait été convenu qu'au moment où le prêtre bénirait l'union des époux, la cloche retentirait, et qu'à ce signal, le nègre et son bataillon répondraient par une décharge générale. Un acte pareil ne pouvait s'accomplir sans qu'il s'y brûlât un peu de poudre. Ainsi pensait Actéon, trèssusceptible en matière de cérémonial.
Depuis un quart d'heure environ, le nègre était là avec ses fusiliers et il commençait à trouver le temps long et l'attente pénible, lorsqu'il fut distrait de ses opérations par un événement imprévu. Un cavalier venait de s'engager dans l'avenue et paraissait se diriger vers le château de toute la vitesse de sa monture.
— Où va cet étourdi, se dit Actéon. A coup sûr il se trompe! On n'attend personne ici.
Et, s'avançant vers l'étranger, il se mit en travers du chemin.
— Ilalte-là, dit-il. Où allez -vous?
— Parbleu ! vous le voyez bien ! chez les dames d'Angremont.
— Ces dames sont invisibles pour aujourd'hui, dit Actéon d'un air capable. J'ai mes consignes; n'allez pas plus loin.
— Invisibles pour les autres, mais pas pour moi, dit jeune homme en insistant.
Le colloque eût été poussé plus loin, si le son des cloches n'eût averti Acléon qu'il était temps d'entrer en scène et de jouer son rôle dans la cérémonie.
— Ah ! mon Dieu ! s'écria-t-il, ce voyageur malencontreux va me faire manquer mon effet.
En même temps, il se retourna vers les nègres qui attendaient un signal :
— Feu! dit-il.
Les douze coups de fusil partirent à la fois ; l'air fut ébranlé de l'explosion.
— Bravo, mes amis ! s'écria Actéon ; bien tiré. Cependant le cheval du jeune homme, effrayé par le
bruit, venait de faire un écart terrible et se refusait à avancer. Le cavalier, après avoir pris les choses avec modération, en vint à montrer de la colère :
— Nègre de malheur, s'écria-t-il, que signifie donc celte comédie? te jouerais-tu de moi, par hasard?
— Non, monsieur; mais pourquoi venir mal à propos?
— Mal à propos !
— Oui, monsieur; en pleine noce.
— Déjà ! s'écria le jeune homme ; déjà ! ô mon Dieu ! Tl resta comme effrayé de la pensée qui s'offrait à son
esprit:
— Une noce ! reprit-il ; et où en est-on ?
— C'est fait maintenant, fait et béni, monsieur; l'église y a passé.
— Pas possible! Il faut que je m'en assure. Déjà!
— A quoi bon? C'est fait, vous dis-je. Nous n'avons pas tiré notre poudre pour rien. C'était au moment de
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la bénédiction. Tenez, monsieur, regardez plutôt : voilà qu'on sort de la chapelle.
En efîet de l'avenue on pouvait distinguer le liot des assistants qui débouchait du parvis, puis la mère, et ensuite le couple dont l'union venait d'être consacrée. Le jeune homme suivit ce spectacle d'un œil consterné, et, quand il se fut assuré du fait, il tourna bride.
— Trop tard! dit-il; je suis arrivé trop tard : qu'y ferais-je maintenant?
Il reprit le chemin par où il était venu, à la grande satisfaction d'Acléon, qui n'aimait pas à être troublé dans l'exécution de ses programmes :
— A la bonne heure ! dit-il en le voyant s'éloigner. Il a entendu raison. Aussi, que venait-il faire ici, un jour de noce? On n'est pas indiscret comme cela.
Pendant que cette scène se passait dans l'avenue, un autreincident avait lieu dans la vestibule du château. Sitôt la cérémonie achevée et la foule dispersée, Plouéven y avait rejoint Michel, qui était arrivé vers la fin de l'office. Ils causaient à voix basse, rapidement, brusquement, en gens affairés et pour qui toute minute compte :
— Eh bien? dit Plouéven.
— Il m'a échappé.
— Malheureux! s'écrie Plouéven en se contenant avec peine, lu veux donc me perdre!
— Qu'y faire, capitaine? Il est meilleur écuyer que moi.
— Tu vas le chercher, le rejoindre, t'attacher à ses pas. A tout prix, il faut l'empêcher de parvenir jusqu'ici. Tu m'entends?
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— Oui, capitaine.
— Et ne me parle plus d'obstacles, d'empêchements, irimpossibililés. Plus rien de tout cela; il est temps d'en finir.
— A la bonne heure.
-— Nous l'avons cherché partout, sur la terre, sur les
£i.crs, sur tous les points du globe; toujours vainement. Maintenant le hasard le jette dans nos mains et nous le laisserions échopper ! Non, Michel, non, ajouta-t-il d'une Toix sombre, nous n'aurons de repos, toi et moi, qu'à ce prix.
— Puisque c'est votre sentiment, capitaine!
— Ainsi tu vas le retrouver?
— Oui, capitaine?
— Et ne reparais que lorsque nous n'aurons plus rien à craindre de lui?
— Convenu; c'est comme si c'était fait; fait et fait, mille pipes !
La journée s'écoula sans qu'aucun incident fût venu troubler la joie de Plouéven et les fêtes de son mariage. Âctéon continua ses surprises en mousqueterie, et jusqu'à la fin du jour, mademoiselle Rodogune fît une brillante figure. Ce fut déjà, pour Plouéven, un motif de ' recouvrer un peu de sérénité.
Le lendemain le dernier nuage avait disparu de son Iront; Michel était de retour.