‹ La Vie de corsaireChapitre 34 sur 45 · LA LUNE DE MIEL · texte numérisé non relu

LA LUNE DE MIEL

Il ne fut bientôt bruit dans la colonie que d'une catastrophe dont les circonstances restaient enveloppées d'un profond mystère.

Sur le chemin du Lamentm à la Pointe-à-Pitre et près de la baie Mahault, des pêcheurs avaient trouvé un cadavre noyé dans un des marécages qui couvrent celte partie de l'île. A en juger par une première inspection, ce cadavre avait fait un long séjour dans ces eaux croupissantes et sous une touffe de palétuviers qui le dérobaienfaux regards. Le visage était méconnaissable, les vêtements étaient souillés de vase, et à peine en rctrouvait-on les lambeaux. Des animaux immondes avaient fait leur pâture de ces débris ; cependant on les recueiUit comme moyens d'information et afin de remonter, s'il était possible, aux causes de l'événement. Rien ne paraissait jusque-là fournir les preuves d'un crime; on était plutôt tenté d'y voir les suites d'une imprudence 0!j d'un accident. Engagé de nuit dans cette contrée pleine de fondrières, un voyageur s'y était probablement englouti et avait expié sa témérité.

Cependant la justice se saisit de l'affaire et rechercha quelle pouvait être la victime. La rumeur publique lui

fournit à ce sujet des éclaircissements qui ne laissaient rien à désirer. Quelques mois auparavant, un officier de marine, arrivé à la Pointe-à-Pître, y avait subitement disparu. Mouillé de la veille, le lendemain on le perOai' de vue sans pouvoir retrouver ses traces. Tout ce qu'on savait, c'est qu'il avait emprunté un cheval et avait quitté la Pointe-à-Pître par le chemin qui conduit au quartier des Abîmes. Depuis lors, plus de nouvelles ni du cheval ni du cavalier; toutes les recherches y avaient échoué. On avait cru d'abord que ce jeune homme se promenait d'habitation en habitation, en y usant de cette hospitalité dont les créoles sont prodigues. C'était un enfant de la colonie, bien vu partout, et qui partout aurait été bien accueilli. Cette conjecture rassura pendant quelque temps les esprits; mais elle tomba bientôt devant une absence prolongée. La découverte du cadavre présenta les choses sous un jour plus vrai, et fournit une explication plus plausible.

Ce cadavre devait être celui de l'officier de marine qui avait disparu. Pour en reconnaître l'identité, les moyens manquaient; mais en rapprochant les circonstances et en s'aidant de quelques vestiges, il était impossible de n'en pas demeurer convaincu. La justice le fut et poursuivit son enquête dans celle pensée. C'était Paul des Estangs qu'on avait retrouvé dans ce marécage et sous celle touffe de palétuviers. Quoiqu^il étonnât quelquefois ses amis par ses absences et ses retours, et qu'il se plût à de pareilles surprises, il y avait dans ces rapprochements un tel degré de probabilité qu'il équivalait à une certitude. Or, l'identité

admise, il ne restait plus qu'à fixer la nature de l'événement. Était-ce un attentat, un accident, un suicide? Un suicide, personne n'y songea. Le jeune homme n'avait nul motif d'y recourir, et il ne serait pas allé l'accomplir si loin. On restait donc parlagé entre un accident ou un crime, et il y avait à balancer entre l'une et l'autre supposition.

Un crime! qui aurait eu intérêt à le commettre? On ne connaissait pas d'ennemis à Paul des Estangs. Il était à un âge où la conscience n'est pas chargée et auquel la haine ne s'attache pas. Il n'était pas riche, et personne ne trouvait de prolît à sa mort. Quant à l'argent qu'il portait sur lui, c'était fort peu de chose, et, en fouillant dans la vase, on avait retrouvé sa bourse intacte; personne n'y avait touché. Il y avait bien, dans la colonie, quelques gens mieux informés que les autres, et toujours au courant de la chronique secrète des salons, qui attribuaient à Paul un nombre infini de bonnes fortunes dont toutes n'avaient été, pour lui, ni sans difficulté ni sans péril. Les uns citaient quelques duels, d'autres quelques embûches qui lui avaient été tendues. Mais tout se bornait à des indications vagues, et, si on y ajoutait quelques noms propres, ils se défendaient par eux-mêm.es et d'une manière si éclatante, qu'ils éloignaient jusqu'à la pensée d'une recherche et d'un soupçon.

Il ne restait donc plus que l'hypothèse d'un accident, et c'est à celle-ci qu'en définitive on s'arrêta. On s'en tint à croire que Paul des Estangs était sorti de la Pointe à-Pître pour une promenade, et qu'entraîné de quar-

iô8 LA VIE DE CORSAIRE.

lier en quartier, de site en site, il l'avait prolongée jusqu'au soir. Divers renseignements en témoignaient; on l'avait vu au Lamentin, on l'avait vu à Sainte-Rose, ses traces se perdaient seulement aux environs de la baie Mahault et sur les terrains qui confinent à la rivière Salée. Là, plus d'indices, personne ne l'avait aperçu. Or, n'y avait-il pas lieu de croire qu'il y était arrivé en pleine nuit, quand déjà les ténèbres l'empêchaient de voir clair dans son chemin, et qu'il y avait trouvé une fin lamentable? Quant au cheval, sans doute il s'était sauvé après s'être débarrassé de son cavalier. Quelques recherches que l'on fît, nulle part on n'en retrouva les traces ; probablement celui qui l'avait rencontré sans maître se l'était adjugé, et n'était pas jaloux de faire un aveu qui l'eût obligé à une restitution.

Tel était l'événement dont la colonie s'entretint dans les premiers mois qui suivirent le mariage de Plouéven. Ce fut à peine si le bruit en arriva jusqu'à l'habitation où s'écoulait cette lune de miel, si douce aux cœurs épris. Un jour seulement, Hector eut à s'en occuper. En entendant raconter, dans un bourg voisin, quelques détails qui se rattachaient à la catastrophe, Actéon se ressouvint de cet inconnu qui, le jour des noces, voulait forcer les consignes et pénétrer jusqu'au château. Ce fut pour lui un trait de lumière, et, disposé comme il l'était à trancher de l'important, il s'imagina que ses déclarations manquaient à cette procédure. Il s'en ouvrit à Plouéven :

— Maître, lui dit-il un jour et avec un certain embarras, j'ai besoin d'aller en ville; vous permettez?

LA VIE DE CORSAIRE. 2§f

— Et pourquoi cela, Actéon ?

— Pourtémoigner; on dit que tout le monde témoigne- On a témoigné à Sainte-Rose, on a témoigné au Lameiitin; il faut que je témoigne aussi.

— Témoigner quoi? Tâche de l'expliquer.

— Témoigner de la chose, maître. J'ai vu le mort, Je l'ai vu.

— Quel mort ?

— Le mort de la justice. On ne m'ôterait pas de l'idéa que je l'ai vu. Il faut que je témoigne; vous permettez?

Plouéven fronça le sourcil comme dans ses plus mauvais jours; il commençait à comprendre de quoi il s'agissait et résolut d'y couper court.

— Voilà bien du radotage, Actéon. Ce sont vos courses au dehors qui vous gâtent. Vous êtes toujours à droite et à gauche, jamais à votre service.

— Moi, maître!

— Vous, oui, vous ! Eh bien, écoutez ce que j'ai à vous dire: de quatre mois, vous ne mettrez plus les pieds hors de l'habitation.

— Oh! maître, parce que j'ai voulu témoigner?

Jamais on n'avait traité ce fi Joie serviteur de cette façon; aussi en demeura-t-il longtemps affecté ; à chaque instant, on l'entendait se redire :

— Mon maître n'aime pas qu'on témoigne. Et pourtant on a témoigné partout, à Sainte-Rose, au Lamenlin ; il n'y a qu'ici qu'on ne témoigne pas.

— Chacun sa manière, lui disait mademoiselle Rodogune en forme de consolation.

Grâce à cette pohce sévère exercée sur l'entourage.

l'iiabitation d'Angremont resta étrangère aux recherclies qu'occasionna la mort de Paul des Estangs. Seulement, dés que Mézélie et sa mère furent informées par le hi'uit public de la perte qu'elles venaient de faire, elles {)iirent le deuil et Plouéven en fit autant. C'était marquer sa place dans sa nouvelle famille et en fournir le témoignage public. Il redevenait le chef des d'Angremont, chargé des devoirs et de la responsabilité qui s'attachaient à ce titre. Cette responsabilité, il l'acceptait tout entière et ne manqua à aucun de ses devoirs. Comme il l'avait promis, il s'occupa, dès les premiers jours, de reconstituer l'ancien domaine, celui des grandes époques de la maison. Tout ce qui était à vendre, il offrit de l'acheter, et à des prix tels que les plus opiniâtres y souscrivirent. Rien ne lui coûta pour recomposer pièce à pièce, morceau par morceau, cette magnifique propriété qui faisait l'orgueil de ses maîtres et laissait les plantations voisines sur un pied évident d'infériorité. Il recouvra à prix d'or, et sans y regarder, les plus belles savanes, les plus beaux champs de cannes à sucre, les bois de caféiers, les forêts % avoisinantes, et jusqu'aux plages où s'étendaient les droits des possesseurs primitifs. Ce fut comme une renaissance qui s'opérait à vue d'œil et inondait de joie le cœur des deux femmes rendues à leurs souvenirs.

Ce n'est pas tout; ce qu'il avait fait pour le rachat des terres, Plouéven le fît aussi pour la restauration du château. Les meilleurs ouvriers de la colonie furent appelés à lui rendre son élégance et son luxe d'autrefois. Les murs furent réparés, les sculptures remises en état, l'ameublement et le décor changés de fond en

comble. Rien d'impossible à Plouéven ; ce mot n'existait pas pour lui. Quoique la guerre eût rendu les communications difficiles, il voulut avoir un ameublement complet et fraîchement venu d'Europe. Il y expédia le Grégeois, sous le commandement de l'officier ensecondj le corsaire était autorisé à faire quelques prises dans son chemin, mais à une condition, c'est que la part du capitame serait employée à augmenter la somme consacrée au mobilier. La dîme en serait prélevée pour les parures et les objets de toilette à l'usage de la nouvelle comtesse. Quand le Malouin eut connaissance de ce plan de campagne et apprit la destination qu'on donnait au brick, sa joie ne se contint pas:

— Yvon, mon élève, dit-il au jeune Breton, nous allons revoir Paris. Mettez-vous à la hauteur de cet événement.

Le Grégeois partit, et, de tout l'équipage, Plouéven ne garda près de lui que Michel. A en juger par l'humeur du matelot et par l'accueil qu'il fit à cette préférence, il y avait lieu de croire qu'elle n'était pas de son goût. Un Breton ne quitte pas volontiers son pays^ sans espoir de retour, et Michel était Breton dans l'âme. Aussi, quand le brick déploya ses voiles et cingla vers la haute mer, le matelot avait-il le cœur gros et la larme à l'œil. Il suivit le bâtiment jusqu'auxlimites de l'horizon, et, quand il l'eut perdu de vue, un soupir s'échappa de sa poitrine :

— Allons, dit-il, bon voyage; moi, je suis cloué ici. El pourquoi? Parce qu'il se défie de moi. Eh bien, soit, nous compterons quelque jour, et ce sera dur.

Page 1