LE MAL DU PAYS
Entre ces deux hommes, suspects l'un à l'autre et liés par une mystérieuse complicité, commença dès lors une lutte sourde qui ne devait plus cesser, et dont l'issue est facile à prévoir. Michel se voyait retenu à la Guadeloupe, comme otage, et il s'y regardait comme en terre d'exil. Que faire sur cette habitation? Comment y employer le temps et cette force musculaire qui était l'un des apanages du matelot? Rosser des nègres : il s'en donna le passe-temps un jour ou deux, puis il finit par trouver cet exercice monotone. L'ennui le gagna, le climat lui porta sur les neifs, il dépérit à vue d'œil. C'est sur des corps vigoureux que de semblables crises exercent le plus de ravages ; au bout de quelques mois, Michel n'était plus que l'ombre de lui-même. L'athlète se consumait, se réduisait à rien. Plus de bons repas ni de nuits tranquilles ; l'appétit s'en alla d'abord, et ensuite le sommeil.
Peut-être la captivité et les ardeurs de la température n'étaient-elles pas les seuls motifs de ce changement
subit. Le passage d'une activité soutenue à une oisi ,elé coniplète ne suffisait pas non plus pour l'expliquer. Que s'y mêlait-il en surcroît? Était-ce un remords, une lévolte de la conscience ? Était-ce un de ces retours dont les âmes les plus abruties ne se défendent pas jusqu'au bout? A la souffrance du corps se joignait-il une souffrance morale ? On ne saurait le dire. Mais, quel q'î'en fût le motif, Michel était frappé ; sa physionomie po: L ;it les traces d'une altération sensible, et qui s'aggravait chaque jour. Son humeur, déjà farouche, n'avait fait qu'empirer; des journées entières s'écoulaient sans qu'il ouvrît la bouche, et si par extraordinaire il rompait ce silence, c'était pour parler de la Bretagne et du hameau de Beuzé, des rives de l'Elorn qu'il avait remontées tant de fois, et de ses prouesses â Landerneau. Lorsqu'il en était sur ce chapitre, son visage s'animait, son œil reprenait de l'éclat, sa poitrine respirait plus librement et comme si les brises du pays natal fussent arrivées jusqu'à lui.
Quand ces accès étaient trop violents, Michel quittait l'habitation aûn d'échapper aux indiscrets. Il n'aimait ni à être plaint, ni à être questionné, et cherchait un abri dans la solitude. Tantôt il s'engageait dans les mornes et en gravissait les sommets, jouant sa vie de propos délibéré, montant sur des cimes qu'aucun pied humain n'avait encore foulées. Là il passait des heures entières, assis sur l'arête d'un rocher, avec un abîme à ses côtés. D'autres fois, c'était vers la plage qu'il se dirigeait, et quand il y avait élu domicile, on ne pouvait plus l'en arracher. Il semblait compter les vagues qui venaient.
une à une, mourir sur la grève, ou bien il suivait au loin, d'un œil envieux, les navires qui se perdaient dans les profondeurs de l'océan. Si maman Blanche n'eût veillé sur lui, il aurait prolongé cette contemplation silencieuse jusqu'à en mourir d'inanition.
Un autre symptôme venait se joindre à ceux-là, et ce n'était pas ce qui causait le moins d'inquiétude à Plouéven. Dans les dissipations de la vie de bord, Michel avait perdu les habitudes religieuses que les paysans bretons sucent avec le lait; il avait oublié ses dévotions à la Vierge, et ces superstitions qui se mêlent, dans l'esprit de ces hommes naïfs, aux pratiques d'une véritable piété. Quand le matelot se trouva brusquement arraché à la vie active, et qu'il n'eut plus d'autre aliment pour son esprit, il en revint le plus naturellement du monde aux croyances de sa jeunesse, à tout ce qu'il avait entouré de ses adorations et de ses respects. Abandonnait-il les mornes ou le rivage, on était sûr de le trouver dans la chapelle du château et en prière devant une image de la mère de Dieu. Dès le matin, il accourait vers le sanctuaire, et il ne se serait pas couché le soir sans y fléchir le genou. Dans son existence dépourvue, c'était un besoin chaque jour plus impérieux et pour son âme souffrante un soulagement dont elle était avide.
Plouéven, il faut le dire, suivait les combats intérieurs et les excursions capricieuses de cet homme avec une impatience mêlée d'appréhension. Cependant, il s'abstenait de tout reproche, de toute plainte, et redoublait de ménagements à son égard. Il espérait vaincre, à force de soins, celte répugnance que témoignait Michel pour
la vie coloniale ; il tenait à le fixer près de lui et essayait de tous les moyens pour qu'il s'en accommodât ; il le traitait en malade et n'épargnait rien pour le guérir. Le marin n'était, dans l'habitation, ni un serviteur, ni un subordonné ; c'était un hôte, et presque un ami : on lui avait donné le pavillon d'honneur, celui que Plouéven avait occupé avant qu'il devint le chef de la famille et s'installât dans le château. Michel y vivait à sa guise, entièrement hbre de ses actions, mangeant à ses heures, se levant et se couchant à ses heures, n'ayant de compte à rendre à personne ni de fonctions à exercer vis-à-vis de qui que ce fût. Pour son service, il avait un nègre toujours à ses ordres et attentif à ses besoins. L'argent ne lui manquait pas ; toutes les distractions lui étaient permises : la chasse, la pêche, les promenades aux environs. Plouéven ne lui demandait qu'une chose en retour : c'était de ne pas le quitter et de se résigner à vivre son commensal.
Eh bien, tant d'avantages, tant de douceurs ne touchaient pas Michel ; parfois même il s'en irritait. Le malheureux nègre qu'on avait affecté à son service fut plus d'une fois à s'en ressentir : ce n'était pas pour des négligences qu'il le châtiait, mais pour des excès de zèle. Le voyait-il trop souvent, la main, à l'instant, lui démangeait : il aimait mieux qu'on le laissât seul, livré à lui-même, et afin de se procurer cette jouissance avec plus de sécurité, il s'enfermait dans son pavillon et n'en ouvrait la porte que lorsque sa fantaisie avait passé.
C'étaitdécidément un esprit malade, et la sollicitude de Plouéven s'en accroissait par degrés. A chaque lubie
nouvelle du marin, le capitaine éprouvait une anxiété plus grande. Jusqu'alors il avait exercé sur cette brute un empire absolu ; c'était, dans sa main, un de ces instruments dociles, dévoués, prêts à tout, comme l'étaient, dans les mains du Vieux de la Montagne, les initiés dont il dirigeait les poignards. Or cet instrument lui échappait, et en lui échappant le laissait à découvert et sans défense. Telles étaient les préoccupations de Ploucven. Arrivé à la limite de ses désirs, n'ayant plus qu'à se reposer dans le succès et dans le bonheur, fatigué de la vie errante, las de frapper et de lutter, ne demandant au destin qu'une trêve et au monde que l'oubli, il allait se heurter à ce grain de sable que le coupable rencontre a;i bout de sa carrière et qui le renverse, même sur le terrain le plus uni. Ses dispositions s'en ressentirent, sa conduite aussi; à son insu, il en vint à regarder Michel comme un ennemi, à s'en défier et à le traiter comme tel. Il le fit suivre, il le fit épier, et l'entoura d'une surveillance dont le cercle se resserra peu à peu.
Cette défiance était injurieuse pour le matelot; rien ne la justifiait. Michel avait promis de ne pas quitter l'île, et sa parole l'engageait mieux que toutes les précautions. S'il l'eût voulu, rien ne lui eût été plus facile que de gagner un port voisin et de s'y embarquer sur le premier navire qui mettrait à la voile. Son séjour sur l'habitation était donc libre; rien ne l'y enchaînait que sa volonté ; il y serait mort plutôt que de manquer à ses engagements. Aussi fut-il vivement blessé lorsqu'il se vit l'objet d'un soupçon. Tout grossier qu'il était il ne pouvait s'y tromper; dans ses promenades vers les mor-
nés, il avait plus d'une fois aperçu des nègres qu'aucun travail, qu'aucune tâche n'appelaient sur des points aussi écartés ; plus d'une fois, au milieu d'un buisson touffu, il avait vu luire les yeux d'un esclave détaché sur ses pas et s'acquittant de cette mission aussi mystérieusement que possible. C'était pour lui autant d'injures et il s'en alïeciait vivement.
Quand la mesure fut comblée, il résolut de s'en ouvrir au capitaine et d'avoir avec lui une explication. C'eût été trop dur que de mourir ainsi à la peine et de n'avoir pas même le mérite du dévouement. Michel n'ignorait pas à quoi il s'exposait; mieux qu'un autre il connaissait Plouéven et le sort qui attendait ceux qui encouraient ses colères. Peu lui importait; il préférait une mort prompte à cette lente agonie; il était résolu à tout affronter plutôt que d'endurer de pareils traitements.
Un jour que Plouéven quittait l'habitation pour aller inspecter des cultures éloignées, il le rejoignit en chemin. Ils étaient seuls; le capitaine l'examina d'un œil défiant et le tint à quelque distance; c'était un dernier affront; Michel en eut le cœur ulcéré.
— Jusque-là, se dit-il, jusque-là! Plus moyen de vivre
Puis, comme s'il se fût affermi dans sa résolution, il ajouta d'un ton brusque :
— Capitaine, j'ai besoin de vous parler.
— C'est fort heureux , répondit Plouéven ; depuis quelque temps tes paroles sont rares. Qu'est-ce que tu me veux, bourru?
— Je veux, je veux, qu'il faut que je parte ; voilà ce que je veux, dit le marin.
— Vraiment! Et c'est pour cela que tu me relances sur les chemins.
Ces mots étaient dits d'un ton d'ironie auquel le regard ne s'associait pas. Pendant qu'il raillait ainsi son interlocuteur, Plouéven ne perdait de vue ni un de ses gestes ni un de ses mouvements. Son œil semblait chercher dans l'âme de Michel le fond même de sa pensée, et jusqu'où il irait dans l'exécution de son dessein. Celui-ci demeurait sombre et froid, en homme qui a pris son parti et s'attend à tout. A l'ironie de Plouéven il opposa les mêmes paroles qui l'avaient provoquée :
— Il faut que je parte, répéta-t-il.
— Décidément, dit Plouéven avec un peu d'humeur, nous n'en sortirons pas. Partir, toujours partir ; et pourquoi cela ?
— Parce que je veux partir. ,
— As-tu à te plaindre de quelqu'un ?
Le marin releva vivement la tête et celte fois fixa ses yeux sur le capitaine; ce ne fut qu'un éclair, un élan ; Plouéven comprit. Cependant Michel ne poussa pas les choses plus loin, et retrouvant le flegme dont il avait fait preuve jusque-là :
— Non, répondit-il.
La scène ne pouvait se prolonger sans amener un éclat; il fallait l'abréger. A aucun prix, Plouéven n'eût consenti au départ. Michel, de son côté, comprenait à la physionomie du capitaine qu'il n'avait rien à attendre
do lui. Ces deux hommes s'observèrent ainsi pendant quelques minutes et marchèrent silencieusement le long du sentier. Ce ne fut qu'aux approches des cultures que Plouéven renoua l'entretien.
— Tu ne peux donc pas t'habituer à vivre parmi nous? dit-il d'une voix affectueuse.
— Non, capitaine, répondit Michel un peu ébranlé par cet accent et ce langage.
— Et pourtant j'y mets du mien, Dieu le sait ; je n'épargne rien pour que tu te plaises ici.
— J'en conviens, capitaine, j'en conviens.
— As-tu quelque fantaisie qui ne soit point satisfaite, quelque désir, quelque caprice? Tu sais bien que je n'ai rien à te refuser.
Plouéven, en s'exprimant ainsi, avait changé de visage et de maintien ; il n'était plus le maître qui menaçait: c'était un ami qui priait. Le matelot en fut remué jusqu'au fond de l'àme ; il était préparé à des tempêtes, il ne l'était pas à des témoignages de bonté. Plouijven revint à la charge :
— Demande, demande, lui dit-il ! Tout ce que tu voudras, pourvu que tu restes ici.
C'était de trop ; l'esprit de retour, un instant vaincu, se réveilla à cette perspective.
— Rester ! Oh ! non, capitaine, s'écria Michel ; vous n'exigerez pas cela de moi !
Il y eut un tel naturel dans ces mots et un élan si vrai que Plouéven en comprit la portée ; il vit que des deux volontés qui étaient aux prises, aucune ne céderait, et qu'il était temps de briser l'entretien.
— Cet homme devient dangereux, se dit-il. Il c.^i temps que j'avise.
— Je suis un garçon condamné, se dit Michel de son côté ; mais je saurai me défendre.
Le marin reprit le chemin du bois, et Plouéven descendit dans la savane où il dirigeait quelques travaux d'amélioration. Des pensées violentes fermentaient dans son cerveau ; jamais il n'avait éprouvé une semblable résistance ni trouvé dans son esprit un dessein plus arrêté de la vaincre, n'importe à quel prix.