LE DUEL
Dès ce jour commença, entre le capitaine et le matelot, un combat souterrain qui ne devait plus avoir de trêve. Plouéven craignait que Michel ne lui échappât ; Michel craignait que Plouéven ne se délivrât de lui par un procédé expéditif. Chacun était sur ses gardes et s'entourait de précautions.
Cependant, telle était la fidélité du matelot à tenir ses engagements qu'il ne se croyait pas délié par cet état de guerre. Quelques moyens qu'employât Plouéven
pour le surveiller, ils eussent été insuffisants, si Michel avait eu réellement le désir de quitter l'habitation. Mais le matelot avait promis, et il n'était pas dégagé de sa promesse. D'ailleurs, s'il existait des hostilités sourdes, elles n'avaient point encore éclaté, et il ne voulait pas avoir à se reprocher d'en avoir pris l'initiative. Il se bornait donc à se maintenir dans des termes purement défensifs, plus triste, plus bourru que jamais, fuyant la compagnie, et ne se plaisant qu'au milieu des bois et dans les plus âpres solitudes.
A diverses reprises, il avait pu s'apercevoir que le système de surveillance auquel on l'avait assujetti prenait chaque jour plus d'énergie et plus d'extension. Il ne pouvait s'éloigner de l'habitation qu'il n'eût un ou plusieurs satellites à ses côtés. En vain se cachaient-ils dans les massifs de manière à se dérober à sa vue, il les découvrit plus d'une fois et ne put se méprendre sur leurs fonctions. C'étaient, de toute évidence, des émissaires de Plouéven, et, à force de les voir rôder autour de lui, il finit par s'accoutumer à leur présence. L'habitude et une certaine connaissance des lieux lui avaient même rendu leur recherche familière et facile, et, quand il était en course, il savait presque toujours où étaient ses espions et ce qu'ils faisaient. L'une de ses vengeances était de les conduire dans les endroits les plus inaccessibles, au milieu des ronces les plus épaisses et des rochers les plus escarpés, de manière à les décourager dans leurs poursuites.
Une circonstance pourtant vint lui prouver qu'il s'agissait de dangers plus pressants et plus sérieux. 11 gra-
vissait un jour le Morne-aux-Cabris par ua sentier qu'avant lui on avait regardé comme impraticable. Non-seulement la pente y était rapide, mais toute cette partie de l'éminence était couverte de cierges épineux, au milieu desquels il était presque impossible de se frayer un chemin. Michel se plaisait à de telles tâches. Au risque de s'ensanglanter les mains, il écartait ces tiges rigides et armées de piquants qui ressemblaient à des poignards. D'une plante à l'autre, et en les élaguant à l'aide d'un couteau, il parvint jusqu'à mi-hauteur du morne. Ce fut dans cette situation, et au moment où il se trouvait couvert par cette végétation redoutable, qu'il aperçut au fond du ravin une ombre noire se glissant de plante en plante, d'arbuste en arbuste, de manière à se rapprocher de lui le plus qu'il était possible.
Jusque-là ce n'était rien , si ce n'est une de ces escortes auxquelles il était accoutumé. Plouéven avait envoyé un de ses surveillants sur ses traces; le cas n'avait rien de nouveau. Aussi Michel ne s'y arrêta-t-il pas et continua-t-il son ascension.
— Qu'il essaye de venir me rejoindre ici, se dit-il à part lui ; il aura de la besogne. Voici des plantes qui se chargeront de lui entamer le cuir. Diable de cierges ! je n'aurais jamais cru qu'ils fissent de telles entailles ; on dirait des rasoirs.
Tout en faisant ces réflexions, il continuait son escalade, et jouait du couteau de manière à s'ouvrir un chemin. Au point où il en était, il y avait autant de diflîcultés pour lui dans la retraite que dans l'escalade: entre le pied et le sommet du morne, la distance était égale
à peu près ; seulement, pour descendre, il eût retrouvé le passage qu'il venait de s'ouvrir, tandis que, pour monter, il fallait poursuivre, aux dépens de ses chairs et de ses habits, cette campagne laborieuse contre des milliers de dards. Si obstiné que fût Michel, il éprouva une minute de défaillance et regarda derrière lui.
— Ah ! mon Dieu, qu'ai-je vu? s'écria-t-il tout à coup: est-ce possible?
La découverte qu'il venait de faire termina ses hésitations ; il rebroussa chemin avec un peu d'épouvante. D'où venait ce sentiment et qu'avait-il aperçu? Il lui avait semblé, à travers une éclaircie de feuillage, voir reluire le canon d'une arme. Du point oîi il était à celui où il avait fait cette découverte, la distance était grande encore ; mais s'il eût continué à gravir le sommet, il se fût mis proraptement à portée de l'instrament meurtrier. Sa retraite était donc un acte de prudence. Il l'opéra surle-champ, non sans jeter, de temps à autre, des regards défiants vers le massif où se cachait son ennemi. Rien n'y bougea, rien ne s'y montra; point de bruit, plus d'indice qui pût confirmer le premier ; si bien que Michel, rassuré peu à peu, finit par croire à une vision ou à une de ces illusions qui trompent les regards les plus exercés. Ce qu'il avait pris pour le canon d'un fusil n'était peut-être qu'une branche de ces arbres à écorce lisse qui jettent des reflets lorsque la lumière les frappe obliquement.
Le retour dans ce labyrinthe ne devait être ni prompt ni facile ; il fallait y regarder de près, retrouver la voie que le matelot s'était frayée en le gravissant, l'agrandir
sur quelques points, la dégager sur d'autres. C'était un soin minutieux et accompagné de difFicultés sans cesse renaissantes. L'attention de Michel s'y trouvait presque tout entière absorbée, el il n'en pouvait donner que la moindre part à la surveillance des lieux. Plus libre, moins engagé dans ce dédale, peut-être aurait-il mieux assuré sa marche et éclairé ses pas. La fatahté se déclarait contre lui et le poussait vers un piège.
Au pied même du morne et sur un espace assez étendu, régnait une ceinture de rochers, au milieu desquels s'ouvraient de larges issues. On eût dit une forteresse avec les accessoires que comporte un art savant : ici des baslions, là des redans et jusqu'à des meurtrières et des embrasures. C'était devant cette redoute naturelle qu'allait passer le matelot, et le seul chemin par où il pût rejoindre celui qui le ramenait vers l'habitation. Il s'en approchait, d'ailleurs, sans supposer qu'aucun danger pût venir de ce point. Ces rochers étaient nus et si dégagés du bois qu'on n'aurait pu y chercher un abri sans qu'il s'en fût aperçu. Telle était du moins sa conviction. Aussi marchait-il de ce côté avec confiance et comme s'il avait dû y trouver un point d'appui avant de se remettre en route à travers la forêt.
Tant qu'il se tint hors de portée, aucun mouvement suspect ne vint le troubler dans sa sécurité ; mais, lors- '[u'il ne se trouva plus qu'à trente pas de cette enceinte de rochers, une révélation se fit sur-le-champ :
— Ah 1 mon Dieu ! s'écria-t-il.
Et, par un mouvement instinctif, il se reploya sur luimême, en homme qui cherche à se dérober à un rianger
imminent. Il était trop tard ; un coup de feu retentit, juis un second. Au premier, Michel s'écria :
— Rien ! rien ! Bravo !
Au second, il fallut en rabattre de ce cri de victoire, au moins prématuré.
— Je suis touché, dit-il.
Il venait de recevoir une balle dans le bras. Mais, quelle que fût la douleur que lui causait sa blessure, il cul encore la force de courir droit à l'ennemi. C'était un ]:ôgre qui se démasqua de l'une des embrasures du rocher. Animé par la soif de la vengeance, Michel se mit à sa poursuite et le suivit de près dans le taillis. Celte chasse était si vigoureuse, que le noir se vit au moment d'être atteint, et, pour s'alléger, il jeta son fusil. Michel 11 e poussa pas l'entreprise plus loin ; il s'empara de l'arme ( l la reconnut.
— Un mousquet du capitaine Plouéven, dit-il; cela me suffit. J'ai reçu le coup, ajouta-t-il en montrant son bras, et je sais de quelle main. Capitaine, me voici libre, me voici délié ; il ne me reste plus qu'à compter avec vous. Ce sera bientôt, reprit-il avec un geste de défi ; oui, bientôt, mille pipes !
Et, au lieu de poursuivre son chemin, il se dirigea vers la Pointe-à-Pitre. Ce soir là, et les jours suivants, on l'attendit vainement à l'habitation d'Angremont.