L INSTRUCTION
Pendant que ces événements se passaient aux Antilles, en Europe la justice avait son cours et réunissait les éléments d'une procédure criminelle.
On se souvient de l'attentat du cours d'Ajot et de l,i disparition mystérieuse de la première comtesse d;; Plouéven. Si la curiosité publique avait cessé de s'e;i occuper, la magistrature ne s'était pas crue dispensée pour cela de poursuivre ses recherches; il eût été du pln< fâcheux exemple qu'un si grand crime demeurât impuni. De là des enquêtes, des interrogatoires, des descente?, accomplies sans bruit et de manière à ne pas donner l'éveil, enfin tout un ensemble de perquisitions et d'efforts qui avaient conduit à des résultats inattendus. Co ne fut pas d'emblée que l'on put aboutir, mais lentement et à l'aide de découvertes successives. Souvent l'instruction sommeilla pendant une année ou deux et l'on commençait à désespérer de la pousser plus loin, lorsqu'un incident survenait et y répandait de nouvelles lumières. Voici dans quel ordre les faits s'étaient produits.
Au début, la justice n'avait pas d'autre terrain que l'hôtel du cours d'Ajot ; ses recherches y étaient circonscrites. On a vu à quoi elles se réduisirent dans les premiers temps. La chambre de la comtesse n'offrait point de traces de violence ni d'effraction ; rien n'en avait été enlevé ni distrait. Une seule circonstance était de nature à laisser quelque impression dans l'esprit des magistrats : quand on avait ouvert la porte, les verrous se trouvaient mis en dedans; c'était la preuve que la comtesse avait dû quitter sa chambre par une autre issue. Or cette issue, quelques recherches qu'on eût faites, on n'avait pu la découvrir ; ni le marteau ni la sonde n'en avaient livré le secret.
A la suite de l'examen des lieux , les magistrats avaient procédé à l'interrogatoire des personnes. Les gens de la maison avaient tous eu à déposer des faits qu'ils connaissaient; aucune de ces dépositions n'offrit d'intérêt véritable. La femme de chambre de la comtesse fournit seule quelques détails dont l'instruction s'empara. Elle dit que plusieurs scènes de jalousie avaient eu lieu entre les époux, et que le comte s'y était porté à quelques violences. L'objet de celte jalousie était un M. Paul, qu'elle n'avait jamais entendu désigner autrement, et qui paraissait être fort avant dans la familiarité de la comtesse. Elle l'avait connu, disait-on, aux colonies, toute enfant, et avant de venir en Europe : leurs maisons se touchaient, et ils avaient grandi ensemble; aussi la comtesse avait-elle témoigné du plaisir à revoir ce jeune homme. Quant au comte, il lui fit Lon accueil dans les premiers temps
OÙ il vint à l'hôtel ; mais plus tard les façons changèrent. Plus d'une fois on refusa la porte à M. Paul, et les mauvais procédés allèrent si loin, qu'il discontinua ses visites ; seulement on le voyait à cheval sur le cours d'Ajot, ce qui mettait le comte en fureur et occasionnait de nouvelles scènes. Dans ce moment-là, le comte n'était plus le même homme; il écumait, il était hors de lui et semblait avoir perdu la raison.
Telle fut cette déposition, qui éveilla un premier soupçon dans l'esprit des magistrats chargés d'instruire l'affaire. Deux passions bien vives, la jalousie et l'esprit de vengeance, entraient en scène comme éléments nouveaux, et, quoique le comte fût encore hors de cause, on se rappelait combien il s'était montré susceptible en fait de point d'honneur, chatouilleux, irritable, prompt dans ses revanches, et ne pardonnant jamais une offense, même en intention. Pourtant les choses en restèrent là dans cette première période de la procédure : Hector Plouéven était protégé par son absence, ou, comme on dit en termes de palais, par son ahbi. Au moment où la comtesse avait disparu, il était hors de France, et, autant qu'on pouvait le présumer, dans des mers lointaines. Une enquête avait eu lieu dans le port et la rade de Brest pour s'assurer qu'aucune arrivée furtive ne se rattachait à cette date ; cette enquête n'avait pas fourni de reuseigneaients concluants. D'ailleurs, un ob-stacle plus grave existait : la comtesse avait disparu, mais celte disparition pouvait être volontaire et susceptible de plus d'une interprétation. Le bruit public parlait d'enlèvement, de voyage mystérieux ; peu de personnes
croyaient à une catastrophe. De là des doutes qui enchaînaient Taction de la justice. Il lui manquait son vrai point d'appui, le corps du délit.
Celte découverte ne devait avoir lieu que beaucoup plus tard, et après bien des tentatives infructueuses. On se souvient de la circonstance qui a marqué le début de ce récit. Un villageois de Beuzé, hameau situé sur l'Elorn et à peu de distance de Landerneau, avait assisté, comme témoin, à un épouvantable attentat. C'était le meurtre d'une jeune femme, enlevée dans une chaloupe et transportée de force vers une maison soUtaire, où elle était tombée victime de deux assassins qui l'y avaient inhumée. Sur les conseils de sa famille et sous l'empire de ses propres terreurs, ce villageois n'avait rien révélé à la justice de ce qu'il avait vu et entendu. Il s'était abstenu, et, dans les premiers temps surtout, il avait gardé le plus profond silence et opposé aux curieux d'énergiques démentis. Mais peu à peu, et à mesure que le temps s'écoulait, il s'était départi de celle réserve et avait montré plus d'abandon. La scène était remplie d'émotion, et faisait honneur au conteur; il y prit goût, et entra dans les détails. De récit en récit et de bouche en bouche, cette sombre histoire devint populaire dans la contrée, et une sorte d'analhème s'attacha bientôt à l'habitalion qui avait été le théâtre de ce forfait. Les paysans se signaient en l'apercevant, elnejetaienl les yeux dans l'intérieur du clos qu'avec une certaine épouvante. De là, bien des broderies sur ce thème ténébreux et ces fables qui se mêlent à toutes, lee annales du crime.
Il était impossible que le bruit n'en parvînt pas jusqu'à l'autorité judiciaire. On le sut à Brest, et l'attention en fut éveillée. Rien n'indiquait encore qu'entre le drame de Beuzé et celui de l'hôtel du cours d'Ajot il y eût une connexité et un rapprochement possibles, et pourtant ce fut la première pensée qui vint à l'esprit du magistrat chargé de l'instruction. Il se rendit de sa personne sur les lieux, et y ouvrit une enquête. A l'aspect du juge, le villageois regretta son imprudence et voulut se rétracter; mais ce fut en vain. Trop de témoins tenaient le récit de sa bouche et avec des circonstances qui concordaient. On effraya sa famille, on le menaça de la prison, et il se décida à faire des aveux complets. Il raconta ce qu'il avait vu, comment une barque l'avait dépassé surl'Elorn, sa colère, sa curiosité, les précautions qu'il avait prises pour la satisfaire, et l'affreux spectacle dont il avait été témoin. Il dit qu'il avait aperçu deux hommes, dont il donna le signalement, enlever une jeune femme du fond de la chajoupe et l'emporter vers un logis qu'il désigna; l'arrivée dans la salle basse, les paroles qui y avaient été échangées, l'exécution, l'enterrement, enfin tous les détails qu'il importait à la justice de connaître. En l'interrogeant avec soin et en faisant un appel à ses souvenirs, on eut bientôt réuni un faisceau de preuves qui prenaient un caractère de plus en plus décisif.
La suite nécessaire de tout ceci était une descente sur les lieux; c'est là qu'on devait compléter l'interrogatoire du villageois. Le juge y passa une journée entière avec son greffier et les agents de la police judiciaire. On ar-
riva devant l'habitation, oii tout constatait un délaissement qui remontait à plusieurs années. Les intempéries avaient sillonné la façade de léznrdes profondes; les boiseries s'en allaient en débris. Pour ouvrir la porte, il suffit de la pousser avec le pied. La rouille avait dévoré les ferrements : il ne restait plus rien d'intact dans le pignon, ni sur la toiture. L'eau tombait sur tous les planchers. Point de meubles d'ailleurs; quelques ustensiles de cuisine seulement et une table au rez-de-chaussée. A voir l'état des lieux, il paraissait impossible que jamais créature humaine y eût fait un séjour.
Une fois là, le villageois parla de nouveau, et, en répétant les détails de l'événement, mit les acteurs en scène. Il précisa tout, dit oii il était et comment il n'avait rien perdu de leurs paroles ni de leurs gestes, montra le point de débarquement, le chemin que les meurtriers avaient suivi, la pièce oîi ils avaient exécuta' le crime, leur marche dans le clos, enfin l'endroit oîi avait été inhumée la victime. C'était le nœud de l'instruction et ce qui pouvait y jeter le plus de lumière; le juge l'avait réservé pour le dernier acte de la journée. Les fossoyeurs étaient arrivés avec leurs instruments, et, sur l'ordre qui leur fut donné, ils commencèrent la besogne. Le villageois les guidait et l'état du terrain les guidait mieux encore ; il avait moins de consistance sur les points où la fosse avait été creusée.
Ce ne fut pas sans une certaine solennité que celle opération s'acheva. La foule des villageois était accourue des environs et y assistait dans le plus profond silence et tête nue. On voyait éclater partout le respect dû
aux morts. Quand on fut arrivé à une certaine profondeur, on ménagea les coups et on ne fit agir la bêche et la pioche qu'avec précaution. Chaque débris était précieux et pouvait fournir quelque lumière; il n'en fallait rien détruire, rien altérer ; il ne fallait déranger ni l'état des vêtements, ni l'attitude du corps; les moindres indices renfermaient des révélations. Enfin un son clair indiqua qu'on était arrivé à quelque chose de résistant ; c'était la tête de la victime, déjà dépouillée et défigurée. La décomposition avait été rapide, et, de tant de beauté et de perfection, on ne trouva que des restes informes. On recueillit tout avec soin, la terre et les débris, puis quelques morceaux d'étoffe assez bien conservés. C'était une mousseline blanche, et l'on savait qu'au moment où elle avait disparu, la comtesse portait une robe semblable. Cependant les découvertes semblaient s'arrêter là, et s'il en résultait une présomption de plus, ce n'était point une de ces preuves qui entraînent les convictions.
La journée s'était écoulée au miilieu de ces recherches : on avait réuni dans un cercueil les restes de la victime, afin de les transporter dans le cimetière de Beuzé, et, en désespoir de cause, le magistrat se disposait à quitter les lieux, lorsqu'un des fossoyeurs, occupé à dépouiller et à examiner les dernières pelletées de terre, fit entendre un cri. On courut vers lui; il venait de trouver une bague, qu'il remit au juge, et qui allait devenir la principale pièce de conviction. C'était un anneau de mariage, et, en l'ouvrant, on y lut deux noms : Claire et Hector, avec la date de la cérémonie. Dès lors,
plus (le doute : la comtesse était morte, elle avait succombé dans un guet-apens ; c'était bien ses restes auxquels on allait rendre les derniers devoirs. La connexité entre l'assassinat de Beuzé et l'événement de l'hôtel du cours d'Ajot devenait évidente; la victime était trouvée, il ne restait plus qu'à découvrir les coupables.
Pour y arriver, il fallait savoir à qui appartenait cette maison, qui avait été le théâtre de l'attentat. L'information sur ce point fut facile et ne laissa rien à désirer. Des actes existaient; il suffit d'y recourir. C'était un paysan des environs qui avait fait cette acquisition pour le compte et avec les deniers d'un matelot, alors employé à la course, et qui s'était passé la fantaisie de devenir propriétaire. On nommait ce matelot Michel; il était originaire de Beuzé. Depuis qu'il possédait cet immeuble, en vertu d'un contrat, il n'y avait paru qu'une ou deux fois, à l'improviste et sans y faire de séjour, allant et venant dans la même journée, toujours pressé comme le sont les marins. Quant aux soins d'entretien, il n'en avait chargé personne, et personne n'y songeait. Maintenant, quel était ce marin? que faisait-il? où était-il ? Cet éclaircissement avait du prix. Information prise, on sut qu'il appartenait au brick de Plouéven, et que depuis longtemps il naviguait sous les ordres de ce hardi capitaine.
Ainsi, de recherche en recherche, d'induction en induction, on commençait à voir clair dans cette ténébreuse affaire. Plusieurs années y avaient été consacrées, mais chacune d'elles avait apporté quelques clartés. Peu à peu la conviction des magistrats se for-
mait, et elle en arriva par degrés à prendre le caractère de l'évidence. Une dernière circonstance venait de compléter cette série de preuves. On a vu que Plouéven avait fait à sa nouvelle famille le sacrifice le plus grand que puisse faire un homme et un Breton, celui d'un retour dans le pays natal. Cette promesse n'était pas vaine, et il l'avait tenue loyalement. Non-seulement il avait retiré d'Europe la partie liquide de sa fortune, les valeurs mobilières, les soldes en espèces dont ses correspondants lui étaient redevables, mais il avait en outre donné des ordres à ses agents pour que tous ses immeubles fussent vendus. Dans le nombre étaient le domaine patrimonial et l'hôtel du cours d'Ajot. Cette dernière propriété fut d'une défaite facile; sur-le-champ elle trouva un acheteur. Or celui-ci, comme il arrive toujours, n'eut point de cesse qu'il n'eût mis la pioche dans son acquisition et changé l'état des lieux de fond en comble. C'est dans le cours de ce travail qu'était survenu un dernier incident.
L'iiôtel du cours d'Ajot était une de ces anciennes constructions dont les murs massifs semblent avoir été destinés à soutenir un siège. En touchant à l'un d'eux, les ouvriers rencontrèrent un vide pratiqué dans l'épaisseur et un escalier en spirale qui s'y développait sur une hauteur de plusieurs étages. Or cet escalier avait deux issues, l'une sur la chambre de la comtesse, l'autre sur un souterrain qui aboutissait au port par une ruelle solitaire. Ainsi s'expliquait ce que le départ et l'enlèvement avaient encore de mystérieux ; c'était un crime intérieur, un forfait domestique, il n'y avait plus à en douter.
Cependant les juges reculaient encore, afin de mieux assurer l'effet de leurs poursuites. Ils avaient leurs preuves, ils avaient leurs moyens; mais ils ignoraient encore ce quePlouéven aurait à leur opposer. Un homme comme lui n'avait pas dû rester désarmé. Peut-être s'était-il ménagé des témoignages si concluants de son absence, que la conscience des jurés en eût été ébranlée, et qu'au scandale d'un éclat se serait joint le scandale de l'impunité.
Ils hésitaient donc encore et s'en fiaient au bénéfice du temps, qui jusque-là les avait si bien servis, lorsque Michel débarqua sur les côtes de Bretagne et reparut dans le hameau natal.