‹ La Vie de corsaireChapitre 38 sur 45 · L ARRESTATION · texte numérisé non relu

L ARRESTATION

Michel n'avait point trouvé d'obstacle à son embarquement aux Antilles. Un bâtiment de guerre se trouvait à l'ancre devant l'îlot du Gozier, et allait appareiller pour l'Europe. Il s'offrit au commandant en qualité de matelot auxiliaire, et, comme les fièvres avaient décimé l'équipage, il fut facilement agréé. Deux jours après, il

quiUailla colonie, sans avoir été inquiété ni poursuivi.

Dans le cours de ce voyage, les impressions du matelot se modifièrent plus d'une fois. Au début, il jetait feu et flammes et se promettait de se venger. Sa blessure, quoique légère, était lente à se cicatriser, et, chaque fois qu'il ressentait quelque douleur, il faisait uh retour sur ses haines.

Cependant, à mesure qu'on se rapprochait des côtes de la Bretagne, ses sentiments changeaient de caractère et s'adoucissaient. Michel n'était pas une de ces âmes entières que rien n'entame, ni ne fléchit; c'était iin esprit borné, un bras docile, rien de plus. Or, la vengeance ne fermente pas chez de tels hommes. Elle peut éclater à un moment donné ; ce moment passé, elle s'attiédit. Voilà où en était le matelot ; au bout de quelques semaines, il était plus calme, et s'il pensait à Plouéven, c'était avec moins de colère et d'irritation. Encore un pas, et ill'eiJt regretté. Ce redoutable capitaine avait joué un si grand rôle dans la vie de Michel, que, ne le voyant plus à ses côtés, il sentait comme un vide se faire et un point d'appui lui manquer. Il s'était tellement accoutumé à r.e penser que par lui et à n'agir que sur son ordre, aveuglément, sans hésitation, sans commentaire, qu'il ne savait à quoi rattacher désormais son énergie et oîi placer sa volonté.

D'autres considérations agissaient également sur lui, et toutes dans un sens pacifique. Si borné qu'il fût, il n'était pas sans comprendre qu'il ne pouvait perdre le capitaine Plouéven sans se perdre lui-même, et qu'en le poussant dans l'abîme il courait le risque d'y être

entraîné aussi. Or Michel tenait à la vie, l'instinct de la conservation n'était pas éteint chez lui. Il allait revoir sa Bretagne, et c'était bien le moins qu'il y passât quelque temps tranquille et heureux. Il rapportait de ses courses une ceinture de quadruples qui ne l'abandonnait ni de jour ni de nuit et qui défiait la main des plus hardis voleurs. Avec cet argent, il réparerait sa maison, cultiverait et agrandirait son champ, fei'ait dire des messes pour son salut et offrirait des cierges à l'cglise en expiation des crimes qu'il avait commis. Il aurait ainsi le temps de se réconcilier avec le ciel et de distribuer quelques aumônes sur terre. Tels étaient les calculs du marin dans les dernières semaines de la traversée ; arrivé en vue de Brest, c'était à peine s'il avait conservé le sou- \euir de sa vengeance. Ce cerveau était trop étroit pour que deux idées s'y logeassent en même temps. Il ne songeait qu'à son hameau et à l'emploi qu'il ferait de ses richesses.

A peine eut-on mouillé dans la rade qu'il demanda un permis de débarquement et l'obtint sans difficulté. Il ne figurait pas sur les rôles de l'équipage à titre permanent, et sa santé exigeait le repos. Un congé en règle lui fut délivré et il le plaça dans cette boîte de fer-blanc que tout matelot porte sur lui et qui est son égide contre les recherches de la gendarmerie. Ainsi armé et équipé, avec un paquet de bardes sous le bras, il prit le chemin de Beuzé par la rive droite de l'Elorn. Il aurait pu trouver passage dans les barques qui remontent vers Landerneau; il aima mieux faire la route à pied, à travers la campagne, fouler cette terre bénie, revoir les sites qu'il

aimait, saluer les cloches des villages, et rafraîchir sa vue fatiguée du soleil des tropiques du spectacle de ces champs que baignaient tant d'eaux vives et que tapissait une si belle verdure.

Le trajet fut long, car il s'arrêtait à chaque instant pour mieux jouir de ces scènes et les goûter à loisir. Enfin il arriva devant le hameau natal, où il fit une dernière halte sous un beau pommier qui bordait la route. Quoiqu'il fût de Beuzé, Michel n'y avait point de parent. Toute sa famille s'était dispersée ou éteinte peu à peu ; les uns étaient allés vers la mer, les autres étaient morts. Cependant notre matelot n'était pas en peine d'un gîte ; à peu de distance de là, il avait une maison à lui, une habitation dont il pouvait disposer en maître. C'est là qu'il trouverait un abri, et s'il avait besoin de quelques vivres, il les achèterait en passant dans le hameau. Mais avant tout, et c'était son souci le plus pressant, il devait se rendre à l'église pour implorer le pardon de ses fautes et se mettre en règle avec le curé. Il se promettait donc de déposer une offrande dans chaque tronc et,"de faire un vœu à cause de son heureux retour.

Il en était là de ses bonnes résolutions et allait déboucher dans la principale rue du hameau lorsqu'il fit la renconlre d'un villageois qui poussait vers un champ voisin une paire de boeufs attelés à un chariot. La fatalité s'en mêlait. A peine ce jeune garçon eût-il aperçu le marin qu'il laissa échapper de ses mains l'aiguillon avec lequel il gourmandait son attelage, et poussa un cri où se mêlaient la surprise et l'ciïioi :

— Ah ! Vierge sainte 1 s'écria-t-il.

Et, abandonnant ses bœufs et son chariot, il rebroussa chemin et entra dans une des chaumières avec précipitation et comme s'il eût été en proie à une invincible terreur.

Michel ne s'arrêta pas à cette circonstance ; il se dirigea vers l'église, y fit sa prière et ses offrandes en homme qui remplit consciencieusement ses devoirs. Seulement, lorsqu'il sortit du lieu saint et traversa de nouveau le village, il ne fut pas médiocrement étonné de voir les habitants se ranger sur les portes et l'examiner d'un œil hostile et défiant. De jeunes filles avançaient la tête avec une certaine curiosité et la retiraient ensuite avec un sentiment d'effroi. Que signifiait cet accueil? L'intelligence du marin n'allait pas jusqu'à trouver une explication plausible ; aussi prit-il bravement son parti, et, franchissant rapidement le hameau, il se dirigea vers sa propriété, où il se promettait de vivre à l'abri de semblables démonstrations et loin de voisins si peu hospitaliers. Une fois arrivé dans son gîte, il s'arrangea du mieux qu'il put pour y passer la nuit.

Cependant, lorsqu'il eut quitté Beuzé, l'effervescence y continua et ne fit que s'accroître. Voici quel en était le motif. Le villageois que Michel avait rencontré était celui qui avait assisté comme spectateur et comme témoin au meurtre accompli dans la maison isolée. Or les traits des assassiris étaient profondément gravés dans sa mémoire, et à l'aspect de Michel il avait cru reconnaître l'un d'eux, le plus petit, le trapu, celui qui avait été l'exécuteur. Ni le temps, ni les voyages n'avaient empêché celte soudaine reconnaissance ; il est des scènes

qui laissent dans le souvenir l'empreinte d'un fer brûlant; celle-ci était du nombre. Ce visage sombre et rude avait dû plus d'une fois se montrer au villageois dans ses insomnies ou le poursuivre dans ses rêves ; aussi ne fut-il pas maître d'un premier mouvement. A l'instant tout le hameau fut sur pied :

— L'homme du clos maudit! l'homme du clos maudit! s'écria-t-on de toutes parts.

Et il devint de notoriété publique que l'un des assassins avait paru à Beuzé, et qu'il avait cherché un refuge dans la maison où s'était passée la catastrophe. Dès le jour même, le bruit en arriva à Landerneau, et dans la nuit les magistrats de Brest en furent informés.

Le lendemain, dès la première aube, Michel était debout et jetait sur sa propriété un coup d'œil du maître. Il avait eu bien de la peine à trouver, dans l'intérieur du logis, un coin gui fût à l'abri des insultes de l'air, et où il pût reposer ses membres fatigués d'une longue traite. Enfin il s'était arrangé tant bien que mal, avait fait son lit de la table du rez-de-chaussée, et pris ue repas modeste avec quelques biscuits emportés du bord. Mais, dans sa pensée, c'était le dernier sacrifice qu'il dût faire à la pénurie du local. Il allait dès à présent répandre l'or pour avoir un domicile digne de lui, remplir sa cave de bons vins, son garde-manger de quartiers de bœuf et de porc, se donner le plaisir de coucher sur cinq matelas, tous en crin, enfin se prodiguer à pleines mains les jouissances de la vie. Il avait assez souffert, il avait assez roulé de plage en plage ; il était temps de prendre une revanche de tout cela, de vivre la pipe à la bouche et les

bras croisés, de mener en un mot une existence de sybarite.

C'est de ce beau dessein qu'il alimentait sa pensée en se promenant dans ses domaines et les examinant avec un sentiment paternel. L'illusion n'était guère possible; les plantes parasites, les orties avaient envahi le clos et y avaient étouffé jusqu'aux derniers restes d'une végétation utile. Les carrés de légumes étaient tapissés de folles herbes, les seuls arbres fruitiers qui restassent debout étaient devenus des sauvageons; rien n'avait été respecté, pas même les peupliers de l'enceinte. Tout souffrait du dépérissement qui atteint les cultures délaissées.

— Nous arrangerons cela, nous arrangerons cela, se disait Michel. Avec de l'argent, on a ce qu'on veut, mille pipes !

Tout en faisant sa ronde, il parvint sur le tertre au milieu duquel une victime avait été inhumée dans le cours d'une fatale et douloureuse nuit. Jusque-là rien ne semblait avoir réveillé chez Michel le souvenir de cette catastrophe. Mais quand il fut arrivé sur le point et qu'il y vit le sol bouleversé, quand il eut reconnu les traces d'une exhumation récente, il se fit un retour dans son esprit. Alors il s'assit sur un tronc d'arbre, le front dans ses mains, l'œil fixé sur cette fosse entr'ouverte. Quoique l'air fût vif et le temps froid, des gouttes de sueur coulaient de son front et arrosaient cette terre témoin d'un crime odieux. Il demeura longtemps assis et si complètement absorbé qu'il ne se réveilla qu'en sentant une main se poser sur son épaule. C'était un gendarme avec

tous ses attributs et dans l'exercice de ses fondions. — Au nom de la loi, je vous arrête, dit-il.

Page 1