LA NUIT
Quand la nuit se fut dissipée, le capitaine du Grégeois put juger de l'effet que son artillerie avait produit; malgré les difficultés du tir, il ne s'attendait pas à une déception si grande. Le trois-mâts poursuivait tranquillement sa route, sans avarie apparente, et comme s'il n'eût point essuyé de bordée. Les voiles étaient intactes, les agrès aussi; il ne semblait pas qu'un seul boulet eût atteint les œuvres vives ; rien n'était changé, ni dans les allures ni dans l'aspect; le corsaire avait brûlé sa poudre en pure perte.
Sous l'empire d'une passion moins ardente, Plouéven se serait parfaitement rendu compte de cet échec , et avec son expérience de marin il ne s'y serait pas exposé ; il eût compris que, par un tel temps et une si épouvantable mer, il ne fallait pas demander au canon un service qu'il ne pouvait rendre, et qu'entre ces deux navires, ballottés par la vague, il n'y avait pas de combat possible ni de feu décisif. Los coups porlaient ou
trop haut ou trop bas, plongeaient dans la mer ou passaient par-dessus la mâture.
Mais le capitaine était dans une disposition d'esprit à ne rien voir de ce qui l'eût frappé en toute autre occasion. Il n'avait qu'une idée, idée exclusive, dominante,, c'était d'atteindre le bâtiment ennemi, de s'en emparer et d'y assouvir sa rage. A la façon dont il prenait les choses, il était évident qu'il s'y attachait pour lui plus que l'intérêt d'une simple capture. Une capture ? Il n'en était pas à cela près ; et que lui importait ? Pour une occasion perdue, il s'en serait présenté vingt, et il n'eût pas exposé la vie de ses gens, le salut de son brick, sur des chances aussi incertaines. D'ailleurs, s'il aimait le butin, il aimait encore plus son métier, et l'envisageait en artiste. Or, jeter sa poudre ainsi, à l'aventure, au hasard, aux poissons et aux étoiles, n'était-ce pas se conduire en novice et en écolier, se compromettre aux yeux de ses gens, s'exposer à leurs commentaires et peut-être à leurs railleries ?
Il fallait donc, pour justifier cet acharnement, qu'un motif plus impérieux vînt s'y mêler et qu'il prit sa source dans des ressentiments secrets. L'attitude de Piouéven eût suffi pour donner du poids à cette conjecture. Depuis que le trois-mâts était voisin du brick et que les deux bâtiments marchaient de conserve, ses joues étaient devenues d'un blanc mat pareil à celui du marbre ; on eût dit que tout le sang avait reflué vers le cœur; ses lèvres, siège d'un frémissement continuel, exprimaient la menace et le dètl, et son œil restait obstinément fixé sur ce bois où s'attachait sa poursuite.
Ainsi animé, le capitaine ne s'arrêta pas à un premier feu : malgré l'eau qui entrait par les sabords, malgré la tempête, malgré les lames qui déferlaient sur le pont, malgré le tonnerre, malgré la pluie, il persista. Les bordées se succédaient, et telle était la force du vent, que le bruit du canon parvenait à peine à le dominer. Plouéven espérait toujours que, dans ces décharges répétées, un coup fortuit, un coup plus heureux que les autres, frapperait le bâtiment ennemi, couperait un mât, briserait une manœuvre, amènerait une voie d'eau, l'atteindrait enfin dans un point vulnérable et le mettrait à sa merci. Cette attente fut déçue ; on eût dit que le trois-mâts était à l'épreuve du boulet et se jouait de ces attaques désespérées : à chaque volée, il reparaissait au sommet de la vague plus fier, plus tranquille, plus intact que jamais.
Enfin la nuit arriva et mit un terme à cette canonnade sans objet ; bon gré, mal gré, il fallut y renoncer. Aux obstacles qui existaient déjà, se joignait celui des ténèbres. D'ailleurs, loin de se calmer, l'ouragan redoublait de fureur; l'atmosphère passait d'un embrasement subit à une obscurité profonde; la mer, remuée dans ses abîmes, grossissait à vue d'œil et poussait contre le brick des montagnes d'eau et d'écume ; la pluie tombait en gouttes énormes mêlées de grêlons; une flamme électrique s'était fixée au sommet de chaque mât et le couronnait comme une lampe éclairée à l'espritde-vin. Au milieu d'un tel désordre, il ne restait plus qu'à songer au brick, et pourtant Plouéven s'obstinait dans d'autres pensées.
— La fatalité s'en mêle, dit-il, c'est évident. Mais n'importe, je maîtriserai le sort. Et si je ne le coule pas, ajouta-t-il avec une fureur concentrée, du moins je veillerai sur lui. Enfants, fermez vos sabords!
Avec la rapidité de l'éclair l'ordre fut exécuté.
— La moitié du monde en bas et l'autre moitié sur le pont. Allez !
C'était accorder une trêve à ses gens et uii repos dont ils avaient grand besoin. Lui seul n'en profita pas; il ne devait ni quitter son poste, ni fermer la paupière; il s'agissait de se maintenir en vue du navire poursuivi, et une chasse de nuit exigeait un œil aussi vigilant, aussi exercé que le sien. Rien de plus délicat, de plus difficile, surtout par un temps pareil. Un instant d'oubli suffisait pour séparer les deux navires, les dérober l'un à l'autre, anéantir le prix de tant d'efforts, enlever au capitaine sa derniève illusion et son dernier espoir.
Il n'abandonna donc point le gaillard d'arrière et gouverna de façon à serrer son ennemi le plus possible et à diminuer la distance qui régnait entre les deux bâtiments. Leur marche était presque égale : tantôt l'avantage restait au corsaire, tantôt il passait du côté du trois-mâls. Expérimenté comme il l'était, Plouéven reconnut bientôt qu'il avait rencontré un adversaire digne de lui. Si savante et si hardie que fût sa manœuvre, on lui opposait une manœuvre qui n'était ni moins savante ni moins hardie: il était impossible de mieux défendre ses avantages, ni de se garder avec plus de soin. Jamais de position équivoque; point de ces fautes qui compromettent sans retour: au contraire, des mouve-
ments d'une prudence et d'une habileté consommées. Plouéven en fut frappé.
— Quels manœuvriers I se disait-il ; où ces gens-là ont-ils appris la tactique? Pas moyen de les prendre en défaut. On ne m'avait rien marqué de pareil, ajoutat-il en faisant un retour sur lui-même; me serais-je trompé?
Il essaya d'opposer évolution à évolution, calcul à calcul, ruse à ruse; il força de voiles pour arriver bord à bord avec le trois-mâts et faire servir de nouveau son artillerie; mais au moment où il allait employer cette manœuvre contre son ennemi, celui-ci le gagna de vitesse, laissa porter, le doubla par l'avant et l'élongea en lui envoyant toute sa volée en plein bois.
— Malédiction sur moi ! s'écria Plouéven ; je suis joué. Enfants, tout le monde en haut ! Servants, à vos pièces et feu de bâbord ! La barre au vent !
Il était trop tard ; le trois-mâts, après ce coup hardi, avait repris de l'avance et ne semblait pas d'humeur à pousser ses avantages plus loin ; il s'éloignait, chassé par la mer et par la tempête, et laissait le Grégeois en désarroi avec un mât de hune brisé et cinq boulets à la hauteur de la flottaison. La poursuite était devenue impossible; le brick avait assez de besogne sans cela, et il fallait avant tout s'occuper à panser ses blessures. Quand Plouéven s'en fut assuré, sa fureur se calma tout à coup.
— A la bonne heure, dit-il, je l'ai mérité; la fureur m'a aveuglé; un enfant y aurait vu plus clair que moi. Mais n'importe, tu ne m'échapperas pas. La partie est perdue, mais gare à la revanche.
Le lendemain, quand le jour parut, le Grégeois restait seul sur ce champ de bataille où le beau rôle ne lui était pas échu. Le capitaine était d'une humeur de dogue, et l'équipage ne riait pas.