‹ La Vie de corsaireChapitre 6 sur 45 · L ANSE AU MARIGOT · texte numérisé non relu

L ANSE AU MARIGOT

Quelques semaines après cet événement, deux personnages que l'on a vus figurer dans ce récit s'étaient réfugiés dans l'une de ces cabanes à l'usage des nègres, que l'on nomme des ajoupas, et qui se composent de quelques bambous plantés en terre et surmontés d'une toiture en vacois. Le soleil, alors à son méridien, incendiait l'atmosphère et couvrait le sable du rivage de reflets éblouissants; la mer étincelait au loin, et dans la perspective un brick se balançait sur ses ancres, à l'abri d'un petit îlot. Plus près de là et à l'embouchure d'une rivière flottait une chaloupe montée par cinq ou six marins qui renouvelaient leur provision d'eau douce, et profitaient de l'occasion pour prendre un bain jusqu'à mi-corps.

C'est à l'une de nos Antilles qu'appartenait cette aiguade, et la baie était célèbre dans les annales de la conquête. Là, en eflfet, avaient débarqué, en 1635, Loliveet Duplessis, chargés de faire à la Guadeloupe des essais de culture et d'y fonder un premier établissement. Ils y

construisirent, au confluent de petites rivières, deux fortins, dont on ne voit plus que les ruines, et qui servirent longtemps d'abri aux colons contre les attaques des Caraïbes qui occupaient les mornes environnants. Entre ces deux fortins, et sur le point le plus reculé de la plage, se trouve l'anse aux Marigots, que fréquentent les pêcheurs de Sainte-Rose et du Lamentin, et que bordent de magniûques ohamps de cannes à sucre. L'îlot en vue est celui de Kahouane, et le brick qui s'y balançait alors est un bâtiment de notre connaissance, le Grégeois.

Pour se réfugier sous l'ajoupa, les deux personnages dont nous avons parlé avaient un autre motif que celui de se dérober à une température de feu. Cet ajoupa, vaste et commode, était le domicile légal d'une mulâtresse d'attraits un peu mûrs, mais avenante encore et de nature à exciter l'enthousiasme de gens qui ont six mois de mer. Elle avait établi sur cette plage, à l'intention des pêcheurs qui y jetaient leurs filets, un débit de rafraîchissements, si tant est qu'on puisse appeler de ce nom les rhums, tafias et eaux-de-vie de France qui y formaient la base de l'approvisionnement. Il est vrai qu'au besoin elle tirait des profondeurs du local quelques vieux sirops aigris par l'âge et le clima! ; il est vrai aussi qu'elle ne se refusait pas à composer une limonade pour ses clients et qu'elle y excellait; mais c'était une exception dans son débit ; l'alcool en était la règle, et le plus monté en titre était celui qui obtenait le plus de succès. Ajoutons, à l'honneur de la mulâtresse, qu'elle en servait aux autres et n'en usait pas pour son compte ;

elle n'était pas de ces marchands qui mangent et boivent leur propre établissement. D'ailleurs, dans la situation où elle se trouvait, isolée sur cette plage et sans agent de police sous sa main, elle avait besoin de tout son sang-froid pour se défendre et percevoir ses écots. De \h cette sobriété exemplaire : jamais maman Blanche n'y dérogea. On l'appelait maman Blanche, probablement à cause de son teint de suie.

Y a-t-il lieu de s'étonner qu'un toit si naturellement hospitalier fût devenu l'asile de deux marins du Grégeois ? Ils étaient là dans leur élément, s'abreuvant de sirops, fumant leurs calumets, étendus sur des nattes et en compagnie de la maîtresse du logis.

— Oui, maman Blanche, disait l'un d'eux à la mulâtresse en lui montrant son compagnon, je vous présente mon élève, le jeune Yvon, né natif des côtes de Bretagne, à peu de toises au-dessus du niveau de la mer. Quand je dis mon élève, ce n'est point encore un sujet à avouer; jusqu'ici il ne me fait aucune espèce d'honneur.

A ce langage, à cet incomparable aplomb, on devine sans peine quel est le personnage en possession de la parole, celui qui s'est constitué le précepteur et le guide du jeune matelot : c'était le Malouin. Là comme ailleurs, il n'y en avait que pour lui ; il posriit, il déployait ses grâces. De son côté, la mulâtresse n'était point insensible à de si grands airs ; elle s'agitait, se mettait en quatre, prodiguait les attentions et offrait ce qu'elle avait de mieux. On voyait qu'elle était à la fois honorée et intimidée : la couleur de la peau, l'aisance de l'élocution lui donnaient une grande idée de ses consommateurs, et

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elle craignait que son ajoupa ne fût indigne d'eux. Aussi ne ménageait-elle pas les éclats de rire à chaque saillie du Malouin :

— Dents magnifiques ! disait celui-ci en jouissant de son triomphe et y répondant par un propos galant. Râtelier superbe ! et dont la nature a fait les frais !

Là-des.sus la mulâtresse riait de plus belle, et le jouvenceau se mit aussi de la partie : l'orateur seul conservait son sang-froid ; il s'écoutait. Accoudé sur sa natte, il portait à la bouche tantôt son verre de limonade, tantôt son calumet, et acceptait ces hommages en homme qui y est accoutumé. Ce fut lui qui y. coupa court :

— Assez de jeux et de ris, dit-il ; nous ne sommes point sur ce globe pour y batifoler seulement. Passons au sérieux, tout nous y invite, la chaleur, l'occasion, la vue de la mer, et le reste. Écoutez-moi donc, belle Américaine, ajouta-t-il en s'adressant sous cette forme choisie à la maîtresse de l'étabhssement.

— Je vous écoute, monsieur, répondit celle-ci avec un accent créole des plus caractérisés.

— Et surtout de la discrétion ! De la part d'une personne de votre sexe, c'est beaucoup exiger, je le sais ; mais vous ferez cet excès pour moi.

— Ah ! monsieur, dit la mulâtresse.

— C'est qu'il s'agit d'un pèlerin qui plaisante tout juste et qui expédie les gens sur un mot et sans autre explication. C'est donc convenu : muets tous les deux ! comme la tombe ! comme des poissons ! tout ce qu'il y a de plus muet !

— Soyez tranquille, dirent-ils.

— Et par surcroît de précaution, maman Blanche, allez-vous-en rôder un instant aux alentours, afin de vous assurer qu'il n'y a point d'oreille indiscrète cachée derrière le feuillage. Battez les buissons, battez les buissons.

La mulâtresse crut devoir déférer aux ordres d'un homme qui parlait si agréablement; mais le résultat de sa recherche ne pouvait être douteux : par un soleil à fendre le crâne, les espions n'auraient pas eu beau jeu : aussi maman Blanche reparut-elle peu de minutes après et rassura-t-elle son client.

— Point de mouche? dit celui-ci en insistant.

— Pas l'ombre d'une, répondit l'hôtesse.

— Eh bien, alors, reprit le Malouin, écoutez : il s'agit du capitaine.

— Lequel? demanda la mulâtresse.

— Belle question! Là oii il est, il n'y en a pas deux; le capitaine par excellence, aimable Américaine.

— Mais encore, monsieur?

— Celui du Grégeois, le nôtre, le célèbre, le fléau des mers. Y êtes-vous?

— Oui, monsieur, à présent.

— Eh bien, maman Blanche, j'en viens au mot que j'avais à vous dire. Répondez-moi franchement, et la main sur la conscience. Cette plage est votre domaine, vous y avez l'œil toujours ouvert. N'est-ce pas que le capitaine s'y promène quelquefois et le plus sentimentalement du monde? avouez-le.

— S'y promener? oui, monsieur; sentimentalement? je n'en sais rien.

— A son âge, maman Blanche, et avec sa tournure, on se promène toujours sentimentalement. Le capitaine ! mais il suffit de le voir pour deviner que c'est un véritable conquérant. D'ailleurs, c'est ainsi que nous sommes à bord du Grégeois, tous galants, et accomplis et irrésistibles. Le genre de Paris, le cachet de Paris : ceux qui en reviennent en droite ligne, on les reconnaît-là.

— Vous m'en direz tant, monsieur.

— Comprenez-vous la chose maintenant, belle limonadière des Antilles?

— A peu près, monsieur.

— Vous allez me comprendre tout à fait. Je vais vous inonder de clartés ; vous en serez éblouie. Lorsque le capitaine débarque à deux pas de votre établissement, là, sous vos yeux, dans l'anse au Marigot, où va-t-il? où erre-t-il? où se dirige-t-il? Répondez , déesse de cet ajoupa !

— Mais, monsieur, la réponse est facile, répondit la mulâtresse ; il va à l'habitation d'Angremont, au pied du Morne-aux-Cabris.

— Très-bien ! très-bien ! Voilà le nœud de l'affaire !

— Les d'Angremont, reprit l'hôtesse, ah! monsieur, n'en parlez pas légèrement! Une famille connue, estimée, respectée ; pas très-riche, mais si honorable ! si honorable 1

— Au mieux, continuez, maman Blanche.

— Ce serait long, s'il fallait dire tout le bien qu'on pense d'eux. Interrogez les gens du quartier, pas un ne me démentira. Les d'Angremont ! la crème des humains, et si bons pour leurs esclaves !

— Et puis?

— N'est-ce point assez, monsieur ! Quand je vous dis qu'il n'y a rien d'excellent comme eux.

— Adjugé! D'accord; je ne conteste pas; mais encore faut-il s'entendre. Vous dites que le capitaine va à l'habitation d'Angremont?

— Oui, monsieur.

— Or, de quoi se compose-t-elle cette habitation? Pas de moellons seulement. Il y a des êtres vivants, des êtres animés dans son enceinte...

— Il y a les daaies d'Angremont, monsieur, la mère et la fille !

— La fille! nous y voici; appuyons sur ce mot, maman Blanche : la fille !

— Un ange débouté, monsieur.

— Bravo !

— Belle comme le jour.

— Parfait!

— La grâce même.

— A souhait! Rien n'y manque, et plus c'est complet, plus il y a de chance que le capitaine s'en soit coiffé.

— Ah ! monsieur, quelle supposition ! une enfant ! tout ce qu'il y a de plus pur au monde !

— Raison de plus.

— Élevée dans des principes de vertu, il faut voir !

— Très-bien, maman Blanche, très-bien; vous tenez là un langage que j'approuve et dont je vous sais gré. Vous avez affaire à un troubadour; il ne vous démentira pas. Oui, la petite d'Angremont est une vertu, une ro-

sière, ce que vous voudrez; j'accepte tout; j'irai même au delà; mais enfin ça a un cœur; qui n'en a pas? vous en avez bien un, vous, magnifique Américaine ; pourquoi cette enfant n'en aurait-elle pas?

Le Malouin aurait poussé beaucoup plus loin ces appréciations peu charitables et ces commentaires désobligeants, si un coup de canon n'eût retenti et donné un autre. cours à ses pensées.

— Ah! mon Dieu, s'écria-t-il en ramassant son chapeau et poussant son compagnon hors de l'ajoupa. Nous sommes en retard. Vite, vite! Tenez, notre belle hôtesse, ajouta-t-il en jetant une piastre sur la nalte, comme l'eût fait un millionnaire, voici l'écot. Et maintenant, Yvon, en avant les jambes.

— C'est bien de votre faute, dit le jeune Breton; quand vous démarrez, il n'y a plus moyen d'en finir. Quelle langue ! quelle langue !

— Silence! jouvenceau, et respect à vos maîtres; il arrivera ce qu'il arrivera.

— Des fers et du cachot, voilà notre ration pour ce soir, dit le jeune homme. Vous en tâterez, et moi aussi.

— Eh bien, mon élève, nous aurons souffert à cause des dames, et nous leur ferons hommage de nos douleurs. Les chevaliers n'agissaient pas autrement. A la garde de Dieu, et détalons ; un temps, deux mouvements.

En redoublant de vitesse et ne ménageant pas leurs poumons, les deux marins arrivèrent sur la grève au moment oîi la chaloupe, débouchant de l'aiguade, allait regagner le large. Ils se jetèrent à l'eau pour la rejoindre et s'embarquèrent précipitamment.

— Vive Dieu! s'écria le Malouin en battant un entrechat sur les bancs de la chaloupe, nous voici parés. Hurrah !

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