L HABITATION D ANGREMONT
Pour trouver l'habitation que le Malouin vient de signaler comme suspecte, il est nécessaire de s'éloigner de la plage et de pénétrer dans l'intérieur de l'île. Les chemins qui y conduisent ne sont en rien semblables à ceux que nous voyons en France ; ils n'ont ni chaussées empierrées, ni fossés d'écoulement; les ingénieurs y mettent peu la main et le nature en fait ordinairement les frais. Ce sont des sentiers créés par les piétons et élargis par le passage des cabrouets qui servent au transport des denrées et des cannes à sucre. Au lieu des ormeaux et des noyers qui bordent nos routes, ces chemins ont une double haie de cierges épineux qui tendent constamment à les envahir et dont on a toutes les peines du monde à se défendre.
(^ En suivant ces sentiers, depuis l'anse au Marigot jusqu'au pied du Morne-aux-Cabris, on traverse un pays parsemé d'accidents, coupé de ravines profondes et où le sol garde les traces de soulèvements volcaniques nombreux et récents. La végétation s'y développe dans les
fentes mêmes du rocher qu'elle sépare et pénètre : ici, dans les bas-fonds, est le domaine des mangliers et des palétuviers, et de toute cette famille de chalefs, dont les branches, en touchant la terre, y prennent racine et poussent de nouveaux jets ; là, dans la zone moyenne, croissent les bois de fer et les acajous, le bois de chandelle et le bois de sandal, tous deux odoriférants, le gaïac à fleurs bleues ou blanches, l'acacia dur et tendre, et ces lataniers d'un aspect si élégant, dont la tige est droite comme la flèche et dont les feuilles se déploient comme les lames d'un éventail ; enfin, dans la zone élevée, commence la région des fougères et de ces mineuses, rampantes pour la plupart, et sujettes à la nutation, qui épanouissent leurs feuilles au lever du soleil et les replient dès qu'il disparaît et que la nuit commence.
De celte partie de l'île, quand le ciel est pur et l'air transparent, on peut embrasser d'un coup d'œil cette suite de mornes qui se dirigent du nord au sud et en forment pour ainsi dire la charpente. Dominant la région inférieure, ils sont dominés à leur tour par un volcan que l'on nomme la Soufrière, et qui était encore, il y a un demi-siècle, en activité. Des flancs de cette chaîne, s'échappent, à l'est et à l'ouest, une foule de rivières et de ruisseaux, qui coulent dans des lits escarpés, avec l'impétuosité que leur impriment la pente et les obstacles du terrain, portent la fertilité dans les savanes et débouchent dans la mer, en élargissant leur cours et formant des marécages, sièges d'une permanente insalubrité.
Pour trouver un air plus sain et à peu près semblable à celui de nos climats méridionaux, c'est à la base même des mornes qu'il faut se rendre; c'est là que se trouvait l'habitation d'Angremont, adossée à la chaîne et planant sur la mer dans un horizon étendu. Rien de plus imposant que ce site, dont la majesté se tempérait par une sorte de grâce rustique et un peu sauvage. Le sol, au lieu de conserver un niveau régulier, était parsemé de blocs moussus et chargés de herre, au sommet desquels se reposait de temps en temps une de ces tourterelles grises, si communes dans nos colonies. Deux ruisseaux enlaçaient la partie supérieure de l'habitation, et, en se confondant, formaient la petite rivière que l'on nomme, à raison de ses bords touffus, la rivière de la Ramée. Dans la presqu'île s'étendait un bois de caféiers, et au confluent même s'élevait le bâtiment de maître, entouré de boulingrins et de parterres dessinés avec un certain art.
Dès le premier coup d'œil, il était facile de s'assurer que cette construction remontait à la grande époque coloniale et aux temps où le faste des créoles ne reculait devant aucune prodigalité. C'était un véritable château d'un grand style et précédé d'une magnifique avenue de tamarins. La matière employée se composait de bois seulement, les tremblements de terre auxquels l'île est sujette ne permettant pas d'employer autre chose; mais on en avait tiré un tel parti, on l'avait couvert de si riches sculptures, que la pierre n'aurait pas eu un plus bel aspect, ni produit un plus grand effet. Un double perron à rampes ornées conduisait à une terrasse
d'où le regard embrassait la Grande et la Basse-Terre, l'isthme qui les sépare, les mers intérieures qui les baignent et les petites îles dont elles sont semées. Sur la façade s'ouvraient dix croisées et autant sur deux pavillons en retour qui servaient à encadrer une sorte de cour d'honneur. Les dépendances de l'habitation étaient en arrière des constructions principales et formaient une espèce de camp circulaire, comprenant les logements des esclaves, les communs du château, les magasins, les moulins à sucre et les basses-cours.
Cependant, si d'un premier coup d'œil on passait à un examen plus attentif et à une revue de détail, il y avait beaucoup à rabattre de l'opinion qu'on s'était d'abord formée. Château, parterre, avenue, dépendances péchaient du côté de l'entretien. On voyait que la fortune des maîtres actuels n'était pas en rapport avec ces magnificences du temps passé et les charges qui en étaient la suite. Les sculptures, souillées par le temps et rongées par le soleil, auraient eu besoin d'une restauration, les façades mêmes offraient quelques lézardes ; les arbres, mal taillés, mal tenus, ne faisaient pas valoir les beautés de la perspective ; les boulingrins étaient négligés, le parterre foisonnait d'herbes parasites ; il n'était pas jusqu'à la cour d'honneur qui n'en fût envahie. Partout se révélait cette négligence, ce délabrement qui trahissent une insuffisance de ressources et inscrivent sur chaque pièce d'un domaine la décadence de ses possesseurs.
C'est sous le dernier des d'Angremont que cette décadence avait eu lieu, et à la suite de circonstances qu'il n'avait pu ni prévenir ni maîtriser. Quand son père
mourut, jamais la fortune de cette maison n'avait été plus grande : non-seulement les d'Angremont occupaient alors le pied des mornes dans un espace considérable, mais ils s'étendaient fort avant dans la plaine et sur le rivage, et touchaient d'un côté à Sainte-Rose, de l'autre au Lamentin. Plus sages que beaucoup de planteurs, jamais ils n'avaient quitté leur habitation et ne se prévalaient pas de leur fortune pour aller faire grande figure à Paris ; ils préféraient rester sur le sol où ils étaient nés, occupés de travaux qu'ils connaissaient, utiles aux autres et à eux-mêmes, cherchant dans des procédés nouveaux de nouveaux éléments de prospérité, les essayant à grands frais, perfectionnant leur agriculture, améliorant leur industrie, choisissant leurs débouchés, enfin apportant en toute chose ce qui seul assure le succès, l'œil et les soins du maître. Telle était la règle de cette maison, et depuis un siècle aucun n'y avait dérogé; sans les événements, son dernier chef n'eût pas fait autrement que les autres.
Cette résidence ininterrompue avait eu un autre avantage, c'était de ne jamais éloigner de leur tutelle les esclaves qu'ils possédaient. De tout temps et sous toutes les générations, cette tutelle avait été douce, paternelle et éclairée ; nulle part le travail n'était mieux exécuté que dans l'habitation ; elle passait, aux yeux des autres planteurs, pour un modèle de tenue : nulle part aussi la discipline n'était plus sévère, et pourtant les châtiments corporels en étaient presque exclus. Les d'Angremont aimaient mieux purger leurs ateliers d'un nègre indocile que de recourir à ces extrémités. Et telle était
la douceur du régime auquel les esclaves étaient assujettis, que celte perspective les contenait mieux que n'auraient pu le faire les plus rudes traitements; le fouet leur eût semblé moins cruel. Où auraient-ils trouvé, en effet, plus de ménagements et plus de soins, une nourriture meilleure, une besogne plus douce et plus d'égards pour leur condition? Ailleurs ils avaient affaire à des intendants ; ici c'était aux maîtres en personne; les hommes visitaient les ateliers, même ceux des champs; les dames delà maison surveillaient l'infirmerie, et paraissaient au chevet des malades pour les soigner et les consoler.
C'est ainsi que cette famille, l'une des plus anciennes et des plus honorées de la colonie, avait traversé un siècle d'existence, sans jamais déroger à la règle que les ancêtres avaient tracée, ni se départir de cette obligation de résidence, à laquelle ils s'étaient assujettis. Les bonnes méthodes portent en elles leurs fruits comme les bonnes actions leur récompense. Grâce à cette conduite, suivie fidèlement, cette maison grandit en richesse, en honneur et en éclat : point de tache sur son nom, point d'ombre dans sa généalogie. D'ailleurs, si les d'Angremont vivaient chez eux, ils y vivaient en seigneurs : aucune hospitalité n'était à comparer à la leur, aucun luxe de service et de table n'égalait celui qu'ils déployaient, même dans la vie habituelle. Quand ils donnaient des repas ou des fêtes, on en parlait longtemps avant et plus longtemps après. Cinq ou six fois dans le cours de l'année, le gouverneur de la colonie devenait leur hôte et passait quelques jours dans leurs domaines. De tous les
points on y accourait, sûr d'être bien accueilli, quel que fût le rang, quelle que fût la condition.
Tel fut l'héritage que recueillit le dernier chef de celle maison ; il n'avait, pour s'élever plus haut, qu'à suivre les exemples qui lui avaient été donnés et dont la vertu était si évidente. Libre d'agir, il l'eût fait; il était du sang des d'Angremont et n'y eût pas menti. C'était une nature droite, austère, trop inflexible seulement, ne transigeant pas sur les devoirs de position. En des temps ordinaires, il eût réglé sa vie comme ses pères avaient réglé la leur, marchant dans leurs voies et suivant strictement leurs traces, sans rester en deçà ni aller au delà, maintenant leur nom à la même hauteur et augmentant encore leur fortune, ajoutant à leurs domaines des espaces nouveaux et à leurs ateliers de nouveaux esclaves; enfin se servant avec sagesse et avec fruit de cette force que donnent la richesse et la considération accumulées d'âge en âge. Voilà ce qu'il eût fait; malheureusement les circonstances ne le lui permirent pas.