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COMMENT FINIT UNE MAISON

Lorsque le dernier des d'Angremont resta seul charge du poids de ce nom et de cette fortune, rien ne laissait prévoir que les jours de déclin fussent proches, et que

l'heure arrivait où il faudrait compter avec le destin. Onétait en 1783, et, sauf un échec du comte de Grasse, la France avait eu le beau rôle dans la campagne qui venait de finir. Elle avait tenu son pavillon d'une main fermeet contribué à l'affranchissement des États insurgés de l'Amérique du nord. La paix était signée, la mer était libre, le commerce respirait; rien ne faisait obstacle aux prospérités coloniales. De ce côté, tout souriait aux d'Angremont et ne pouvait qu'ajouter à l'éclat de leur éloile.

Sous d'autres rapports, ils n'étaient pas moins favorisés. Leur opulent hérilier venait de s'allier à unefamille considérable, à celle qui marchait immédiatement après la leur : grand nom, grands biens, rien ne manquait à cette union, et si la dot d'argent était belle, la dot de vertus ne l'était pas moins. Ce fut un beau moment, beau autant qu'éphémère. L'habitation avait alors pour maîtres un couple charmant, dans les grâces de l'âge et les feux d'un premier amour; bon parce qu'il était heureux; ne se refusant à aucun plaisirni à aucune aumône; jouissant de sa richesse et la rendant sensible par ses bienfaits ; grand, généreux, hospitaUer, aimant le luxe et en usant avec goût, tenant table ouverte et n'y épargnant pas les raffinements; répandant, en un mot, autour de lui la gaieté, l'aisance et le bonheur. Astreint à la résidence, le jeune ménage se donna la distraction de l'embellir; chaque jour c'était une surprise nouvelle : tantôt un jardifi anglais avec ses accidents, tantôt une serre garnie de plantes rares, tantôt des jets d'eau et des cascadest

empruntées aux ruisseaux voisins, puis des fêles dans le camp des noirs, ou bien des illuminations et des feux d'artifice qui émerveillaient la population des environs et frappaient même les bâtiments qui cinglaient versl'Europe ou en arrivaient.

Au milieu de ces petits bonheurs, il leur en échut un bien plus grand ; la jeune femme devint mère et accoucha d'une fille qui allait être l'orgueil et la joie de la maison. On la nomma Mézélie, et son baptême fut un événement; il en fut question dans la Grande et la Basse- Terre, tant il y eut de pompe déployée à cette occasion, d'argent distribué, de fêtes données. Le tafia et l'arack coulèrent pendant un mois dans les cases à esclaves ; dix d'entre eux furent affranchis, vingt mariés; les enfants nés le même jour eurent leur liberté et une dot. Jamais l'habitation n'avait vu une telle liesse, des cérémonies plus belles, des repas plus somptueux. La fille d'un souverain n'eût point été accueilli^p à son entrée dans le monde avec plus de bruit ni d'honneur. Parmi les gens de service, c'était à qui préviendrait ses fantaisies; son père s'enivrait à la regarder; sa mère ne pouvait s'en séparer ni de jour ni de nuit; elle grandit ainsi au milieu des extases et des caresses.

Que pouvait désirer désormais d'Angremont? Il avait toutes les joies d'ici-bas ; celles de la famille, celles de la fortune ; son esprit ne s'ouvrait pas à d'autres ambitions. Sur ses terres mêmes, il avait su trouver des aliments nouveaux à son activité. Ce fut lui qui amena à un certain degré de "précision les distilleries du tafia, qui, jusqu'alors, avaient été abandonnées aux procédés

rudimentaires des nègres. Ce fut lui aussi qui cr^a le premier haras que l'on eût vu dans la colonie, et où il s'étudia à améliorer la race des chevaux du pays, race excellente, appréciée en Amérique et douée de brillantes qualités. Rien ne lui échappait, et à toute chose il apportait un perfectionnement. Les instruments qu'il mettait dans les mains de ses noirs étaient les meilleurs que l'on connût et les moins pénibles à manier; il s'appliquait à ménager leurs forces, en même temps qu'à accroître leur bien être : c'était une tradition, un devoir de race, et celui que d'Angremont remplissait avec le plus de scrup,ule et le plus de fidélité.

Ainsi s'écoulaient pour cette maison des jours d'une sérénité constante, lorsque la foudre l'atteignit inopinément. On touchait à 1789 ; la révolution venait d'éclater en France, et la nouvelle, arrivée aux Antilles, y éveilla des ressentiments et des espérances qui sommeillaient depuis longtemps. Les blancs y virent une menace, les gens de couleur une revanche; la politique se compliquait d'un privilège de sang. Pour un d'Angremont, la conduite à suivre était toute tracée ; il devait être de sa race et avec sa race, en partager les périls, succomber avec elle s'il l'eût fallu. Qu'elle commît des fautes, qu'elle cédât trop à ses passions ou à ses préjugés, il ne pouvait se séparer d'elle sans déshonneur. D'ailleurs, à cette union était attaché le salut même; désunie, qu'aurait pu cette poignée de blancs en face d'une population de cent mille noirs et mulâtres, toujours frémissante et attentive aux événements? Le drapeau était là où était la couleur, et ainsi s'explique le parti

qu'adopta d'Angremont dans celte crise inattendue.

Puis, il faut le dire, ses principes et ses habitudes répugnaient aux nouveautés dont on parlait alors. Il était de ceux qui n'admettaient pas que la France pût être autre chose qu'une monarchie; il ne reconnaissait qu'une cocarde, celle que ses ancêtres avaient portée. C'était un royaliste dans toute l'acception du mot, ne transigeant pas avec ses opinions et les mettant sur la même ligne que ses croyances ; aussi ne fut-il pas des derniers à entrer dans le mouvement de résistance qu'opposèrent les Antilles aux événements métropolitains. Brave, ardent, dévoué, il ne paya pas seulement de sa fortune, il paya de sa personne et de son exemple. Tant qu'il le put, il lutta dans les assemblées locales, et quand cet instrument ne le servit plus à son gré, il tint la campagne comme chef de milices et en imposa aux populations des villes, plus dociles à l'esprit du temps. La métamorphose était complète : le planteur avait disparu ; il ne restait plus que le capitaine de partisans, toujours armé, toujours sur la défensive, ne relevant que de son épée depuis qu'il ne recevait plus d'ordres de son roi.

Une fois engagé dans celte vie d'aventures, d'Angremont y apporta cette opiniâtreté héréditaire qui avait distingué les siens : argent, efïorts, il ne ménagea rien pour le triomphe de sa cause, arma ses noirs, fit de son habitation une espèce de camp retranché qui eût arrêté des troupes régulières, se déclara hardiment contre les commissaires que la métropole avait envoyés, s'unit à tous les révoltés des Antilles, entrelint des correspondances avec les comilés de planteurs réfractaires comme

lui, se livra enfin à des actes de rébellion ouverte, dont sa tête devait répondre en cas d'échec. Peu lui importaient ses ateliers, ses cultures, le soin de ses terres, tout ce qui naguère avait pour lui tant de prix; cet intérêt devenait secondaire : il n'en avait plus qu'un présent à l'esprit, celui de sa race, celui de sa couleur, la cause de son Dieu et celle de son drapeau.

Aussi son nom fut-il mêlé à toutes les agitations dont les îles du Vent devinrent le théâtre. Pendant deux ans il maintint, dans le nord de la Guadeloupe, un régime qui semblait avoir succombé ailleurs, balança l'autorité du gouvernement, intimida M. de Clugny, et entraîna M. de Béhague; et lorsque enfin le moment parut opportun et qu'il s'agit de rompre d'une manière ouverte, quand on eut trouvé un point d'appui dans l'assemblée coloniale et un instrument dans des 'corps de fédérés, quand on eut découragé les agents fidèles à leur devoir et séduit quelques officiers de la flotte, il descendit de ses mornes à la tête d'un corps dévoué, l'épée haute et la cocarde blanche au chapeau, et entra ainsi dans la Pointe-à-Pître, pendant que la frégate la Calypso arborait le drapeau blanc et l'appuyait de vingt et un coups de canon. Ce fut un beau jour pour lui; l'insurrection était accomplie; les deux grandes îles du Vent reprenaient possession d'elles-mêmes et s'affranchissaient par un acte éclatant. L'aventure fut poussée plus loin encore : deux mois après, la Guadeloupe et la Martinique déclaraient la guerre à la France : la folie s'en mêlait.

On sait ce qui survint; ce triomphe fut de courte durée. Dès le lendemain il devint un embarras pour les

vainqueurs, et dans la colonie même, un parti se forma contre eux. Les soldats du régiment de Forez refusèrent de prêter un nouveau serment; les bâtiments de commerce mouillés dans les ports et dans les rades gardèrent les trois couleurs au sommet de leurs mâts ; les citadins et les marins de la station ne déguisèrent jpas leur répugnance pour le retour à l'ancien régime ; les gens de couleur ne le supportaient qu'impaliemment. De là un mouvement en sens inverse qui eut lieu de lui-même et que seconda l'arrivée d'un nouveau commissaire du gouvernement, le capitaine Lacrosse, envoyé de Brest sur la frégate la Félicité. Dès lors, les deux opinions se dessinèrent nettement : les royalistes d'un côté, les républicains de l'autre; les planteurs contre les commerçants, la campagne contre la ville. La ville l'emporta ; quelques forts tombèrent en son pouvoir; c'en fut assez pour rendre la partie inégale. Le commissaire du gouvernement fut reçu à la Pointe-à- Pître au milieu de vives acclamations ; tout se soumit, tout demanda grâce. D'Angremont tint bon néanmoins ; il engagea de nouveau le combat avec les débris de sa petite armée; mais, battu par un corps nombreux, abandonné des siens et poursuivi à outrance, il eut toutes les peines du monde à gagner, avec quelques amis, un point du rivage où les attendait un bâtiment qui les débarqua à la Trinité espagnole. Ainsi cet homme si heureux naguère et que le sort avait comblé de ses faveurs, le maître de si beaux domaines et d'esclaves si nombreux, n'était plus qu'un fugitif et un proscrit. Pour la première fois les d'Angremont dérogeaient à

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leurs habitudes de résidence ; le devoir avait parlé, et pour celui-ci le sacrifice était bien rude : il abandonnait sa femme et son enfant.

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