‹ La vie de Jean-Arthur RimbaudChapitre 16 sur 25 · VI · texte numérisé non relu

VI

Fin 1881, fatigué des tiraillements avec ses directeurs, il donne sa démission d'agent du comptoir à Harrar; puis, au bout de quelques mois, il retourne à Aden pour rompre ses enga~ ments avec ces messieurs Mazeran, Viannay,

TIB DE BIMBAVD

■' iM

■iî

Bardey, et entreprendre quelque chose d'aussi avantageux, mais de moins absurde, de plus intéressant, que le commerce.

C'est d'abord un ouvrage pour la Société de Géographie, sur le Harrar et les Gallas explorés, qu'il projette.

A cet effet, il prie sa famille, à qui il a confié 2500 francs, d'employer cette somme au paiement d'instruments pour l'établissement de cartes, instruments dont il charge son ami Ernest Delahaye de faire l'acquisition à Paris. Mais madame Rimbaud a cru, de sa fâcheuse autorité, devoir placer l'argent de son fils en terrains. Et celui-ci, qui ne veut plus contredire sa mère, est par cela forcé d'ajourner ses projets scientifiques.

Encore, c'est la chasse à l'éléphant qu'il voulait entreprendre, aux Grands-Lacs. Il commençait de former une troupe de chasseurs. Il avait écrit à un fabricant d'armes pour demander celles spéciales en ce genre d'exploits.

Pour la même raison que ci-dessus, il est, hélas t • obligé d'abandonner aussi cette idée.

Dans la nécessité, donc, de continuer le tra-

TIE DK ItlMBAUD 155

fie et ne pouvant, à cause des troubles actuels d'Egypte, qui s'y sont répercutés, retourner au Harrar, il se résigne à contracter un nouvel engagement avec la c botte » d'Aden. D'ailleurs ses patrons ont pactisé et offert de se- . rieux avantages; puis, aussitôt l'arrangement des affaires égyptiennes, il doit aller reprendre la direction de l'agence de Harrar, avec cinq mille francs par an d'appointements, logement, nourriture et déplacements payés.

Il ne cesse, nonobstant, ses études ni ses expériences; il fait venir de Lyon un appareil complet de photographie ainsi que tous les produits nécessaires à la manipulation des épreuves, et sa correspondance avec sa famille, qui lésine, est semée encore de commissions pour l'achat de livres et d'instruments de toutes sortes savantes.

tM

TIB M BIMBAUD

C'est aux premiers mois de Tannée 1883 que, le conflit anglo-égyptien apaisé, Rimbaud put, par Zcilah et le désert du Somal , venir rentrer en possession de son agence à Ilarrar.

Je suis toujours mieux ici qu'à Aden — écrit-il, le 6 mai, à sa famille, en lui demandant de lui lui faire envoyer le Coran et en expédiant des photographies de lui-même par lui-même. — Il y a moins de travail et bien plus d'air, de verdure, etc.. J'ai renouvelé mon contrat pour trois "ans; mais il se peut que l'établissement ferme bientôt. Le pays n'est pas encore tranquille,,,

Et son état d'âme, à ce jour, est inattendu.

La solitude — dit-il—- est une mauvaise chose ici*

TIB DE RIMBAUD 1ft7

bas et je regrette de ne pas être marié et d'avoir une famille à moi. Mais à présent je suis condamné à errer, attaché a une entreprise lointaine ; et tous les jours je perds le goût pour le climat et les manières de vivre et même la langue de l'Europe.' Hélas 1 à quoi servent ces allées et venues, et ces fatigues, et ces aventures chez des races étranges, et ces langues dont on se remplit la mémoire, et ces peines sans nom, si je ne dois pas, un jour, après quelques années, pouvoir me reposer dans un endroit qui me plaise à peu près et trouver une famille, et avoir au moins un .fils que je passe le reste de ma vie a élever a mon idée, à orner et à armer de l'instruction la plus complète qu'on puisse atteindre a notre époque, 'et que je voie % devenir un ingénieur renommé, un homme puissant et riche par la science? Mais qui sait combien peuvent durer mes jours dans ces montagnes-ci ? Et je puis disparaître au milieu de ces peuplades sans que la nouvelle en ressorte jamais*.. Vous me ■ . ' \ parlez de nouvelles politiques. Si vous saviez comme ça m'est indifférent'! Plus de deux ans que je n'ai pas touché un journal. Tous ces débats me sont incompréhensibles à présent. Comme les musulmans, jo sais quo ce qui arrive arrive, et c'est tout. , ij

Cependant, les affairés de la factorerie allant mal, à cause de la guerre qui vient d'éclater

TIC Dl RIMBAUD

entre l'Egypte etl'Abyssinie, notre paternel (i) Arthur emploie son activité en explorations lointaines et périlleuses, ordonnées par les négociants d'Aden, ses patrons, dont les opérations générales périclitent et qui veulent se rattraper en utilisant, auprès de la Société de 'Géographie, les aptitudes et la science de leur agent.

c M. Rimbaud — écrivait Monsieur Bardey à

(I) Peu après cette, date, en 1884, Rimbaud contractera une liaiton avec une abyssine, et 11 vivra maritalement avec elle. , Noos nous sommes enquis, auprès des personnes qui à Aden lui ont connu cette femme, sur la façon dont il la traitait; et voici, entre autres, une lettre de* renseignements d'autant plus précieux qu'ils sont dictés par la naïveté. La signataire de ce document fut, en Arabie, la servante de monsieur Alfred Bardey et donna des leçons de couture à la compagne de Rimbaud .

« Marseille, le 22 Juillet 1807.

« Monsieur,

« C'est avec plaisir que je réponds à votre lettre. 11 est vrai, « j'allais presque tous les dimanebes après dîner cbes monsieur « Rimbaud: j'étais même étonnée qu'il m'autorisât d'aller cbes -s- lui. Je crois que j'étais bien la seule personne qu'il recevait. Il « causait très peu ; il me paraissait très bon pour cette femme, « Il voulait l'instruire ; il me disait qu'il voulait la* mettre quel- « que temps cbes les sœurs, à la mission, cbes le père François, • et qu'il voulait se marier parce qu'il voulait aller dans l'Abye- « sinie, et qu'il ne reviendrait en France que lorsqu'il aurait « gagné «ne grosse fortune, sinon il no reviendrait jamais. H

VIE DS MMRAUD 159 *•

ladite Société, le 24 novembre 1883 — dirige il

toutes nos expéditions du Somal et du pays Galla. L'initiative de l'exploration du Wabi f dans le pays d'Ogaden, lui est due. Vous savez sans doute que, dans une expédition parallèle, M . Sacconi , explorateur italien, vient de trouver la mort. M. Sottiro, notre agent, fut retenu . quinze jours prisonnier et ne fut mis en liberté qu'après les démarches d'unOgas, ou grand

a écrivait beaucoup ; Il ma disait qu'il proparait do beaux ouvra- y

« ges. Je ne toit pat par qui j'ai tu que tout tôt livret et papiers . f

« avaient été dépotét cbei la père François : je vout dirai que la « mémoire me fait beaucoup défaut depuis quelques années.

a Pour quant à cette femme, elle était très douce; mais elle . a parlait si peu le français que nous ne pouvions guère bien cau- « ter. Elle était grande et très mince ; une attei jolie figure, det « traitt nttei réguliers ; pat trop noire. Je ne connaît pat la « race abyssine : à mon idée je lui trouvai tout à fait la figure « européenne. Elle était catholique. Je ne me souviens plut de « ton nom. Pendant quelque temps elle avait eu avec elle ta *~

« sœur. Elle ne sortait que le toir, avec monsieur Rimbaud ; elle — , a était habillée à l'européenne, et leur intérieur était tout à fait . « comme let gent du pays. Elle aimait beaucoup fumer la ciga- « rette.

« Je ne . tait pat trop quoi vout dire de plut, car voilà bien « quatorae ant de cela, et turtout que j'étais très discrète à leur a égard. Je regrette, monsieur, de ne pouvoir vout donner de « plut amplet renseignements. . <

a Recevei, monsieur, mot salutations empressées, i a Françoise Obisau». »

if il"

chef, que M. Rimbaud envoya de Harrar pour le délivrer. »

Sur cette expédition au Wabi, notre lecteur sera sans doute satisfait de connaître les pages suivantes, qui l'intéresseront au moins par leur style nu, strict, autoritaire :

Rapport sur l'ogadinb, par M. Arthur Rimbaud,

AGENT DE MM. MaZBRAN, VlANNAYET BaRDBY, A

Harrar (Afrique-Orientale). [Communiqué par M.Bardey).[l)

Harrar, 10 décembre 1883,

Voici les renseignements rapportés par notre première expédition dans l'Ôgadine.

Ogadine est le nom d'une réunion de tribus ii somalies, d'origine .et de la contrée qu'elles oc*

j v. * cupent et qui se trouve délimitée généralement

sur les cartes entre les tribus somalies des Habr- Gerhadjis, Doulbohantes, Midjertines et Hawla au

(1) Comptes rendus de U Société de Gtogfphit, année 1S84.

La dite société, presque aussitôt la réception de ce rapport, faisait auprès de son auteur cette démarche, à laquelle sa modestie ne crut pus devoir répondre :

VI* DE ftlMfeAUD 161

80CI*TtDI6É00RArail

FONDS ■ IN mi

tNMBM d*atUIM sebUeu* en I8t7

Ikmtr. St-Girm ain, 181

PARIS

Monsieur,

« Ara , lt I** Février £$84.

cr La Société de Géographie, de Parie, s'efforce de réunir « dans ses Albums les portraits des personnes qui se sont a fait un nom dans les sciences géographiques et dans les « voyages.

« Elle tous sera reconnaissante de vouloir bien lui faire parvenir votre photographie, portant au revers a l'indication de vos noms et prénoms et les renseigne* a menti que tous jugeries convenable d'ajouter, tels que a le lieu et la date de votre naissance, l'énoncé succinct de « vos travaux, etc.

« Dans l'espoir que vous voudra bien accueillir fevo- « rablement cette demande, noua vous prions d'agréer, «monsieur, l'expression de nos sentiments les plus dis* a tingués. »

j 14 SeerëUtir+fémérmL . VmehirUiê-hibUoikéemirê. G. Mauhoib. Jambs Jackson.

Nord, à l'Est et au Sud. — A l'Ouest, l'Ogadine ■■ \

confine aux Gallas, pasteurs Ennyas, jusqu'au Wabi, . J

et ensuite la rivière Wabi la sépare de la grande * tribu Oromo des Oroussis.

« Monsieur Arthur Rimbaud, aux soins obligeants de

MM. Massbam, Viakhay et Bau>xt, Marseille. t ' |'

▼IK OB MIMBAUD

* il'

Il y a deux routes du Harrar à l'Ogadine : Tune, par l'est de la ville vers le Boursouque et au sud du mont Condoudo par le War-Àli, comporte trois stations jusqu'aux frontières de l'Ogadine. C'est la route qu'a prise notre agent, M. Sottiro; et la distance du Harrar au point où il s'est arrêté dans le Rère-Hersi égale la distance du Harrar à Biocaboula sur la route de Zeilah, soit environ 140 kilomètres. Cette route • est la moins dangereuse et elle a de l'eau.

L'autre route se dirige au sud-est du Harrar par le gué de la rivière du Hérer, le marché de Babili, les Wara-Heban et ensuite les tribus pillardes somali-gallas de l'Hawïa.

Le nom de Hawïa semble désigner spécialement des tribus formées d'un mélange de Gallas et de Somalis, et il en existe une fraction au N.-O., en dessous du plateau du Harrar, une deuxième au sud du Harrar sur la route de l'Ogadine, et enfin une troisième très considérable au sud-est de l'Ogadine vers le Sahel, les trois fractions étant donc absolument séparées et apparemment sans parenté.

Comme toutes les tribus somalies qui les environnent, les Ogadines 'tônt entièrement nomades et leur contrée manque complètement de routes ou de marchés. Même de l'extérieur, il n'y » p*» spécialement de routes y aboutissant, et les routes

TIR Dl miMBAVD

tracées sur les cartes, de l'Ogadine à Berberah, Mogdischo (Magadoxo) ou Braoua, doivent indiquer simplement la direction générale do trafic

L'Ogadine est an plateau de steppes presque . sans ondulations, incliné généralement au S.-E. Sa hauteur doit être à peine la moitié de celle (1800 m.) du massif du Harrar.

Son climat est donc plus chaud que celui du Harrar. Elle aurait, parait-il, deux saisons de pluies; Tune en octobre, et l'autre en mars. Les pluies sont alors fréquentes, mais assez légères.

Les cours d'eau de l'Ogadine sont sans importance. On nous en compte quatre, descendant tous du massif de Harrar: l'un, le Fanfan, prend sa source dans le Condoudo, descend par le Boursouque (ou Barsoub), fait un coude dans toute l'Ogadine, et vient se jeter dans le Wabi au point nommé Faf, a mi-chemin de Mogdischo; c'est le cours d'eau le plus apparent de l'Ogadine. Deux autres petites rivières sont: le Ilérer, sortant également du garo Condoudo, contournant le Babili et recevant, a quatre jours sud du Harrar dans les Ennyas, le Gobeiley et le Moyo descendus des Àlas, puis se jetant dans le 'Wabi en Ogadine, au pays de Nokob ; et la Dokhta, naissant dans le Wara Heban (Babili) et descendant au Wabi, probablement dans la direction du Hérer.

Les fortes pluies du massif Harrar et du Bour-

•li'l

.lit'

souque doivent occasionner dans l'Ogadine supérieure des descentes torrentielles passagères et de légères inondations qui*, à leur apparition , appellent les goums pasteurs dans cette direction. Au temps de la sécheresse il y a, au contraire, un mouvement général de retour des tribus vers le Wabi.

L'aspect général de l'Ogadine est donc la steppe d'herbes hautes, avec des lacunes pierreuses ; ses arbres, du moins dans la partie explorée par nos voyageurs, sont tous ceux des déserts somalis : mimosas, gommiers, etc. Cependant, aux approches du Wabi, la population est sédentaire et agricole. Elle cultive d'ailleurs presque uniquement le dourah et emploie même des esclaves originaires des Aroussis et autres Gallas d'au delà du fleuve. Une fraction de la tribu des Malingours, dans l'Ogadine supérieure, plante aussi accidentellement du dourah, et il y a également de ci de là quelques villages de Cheikhaches cultivateurs.

Comme tous les pasteurs de ces contrées, les Ogadines sont toujours en guerre avec leurs voisins et entre eux-mêmes.

Les Ogadines ont des traditions assez longues de leurs origines. Nous avons seulement retenu qu'ils descendent tous primitivement de Rère Abdallah et - Rère Ishay (Rére signifie : enfants, famille, maison ; en galla, on dit Warra). Rère Abdallah eut la postérité de Rère Hersi et Rère Hammadèn : ce sont

m DS RIMBAUD 16*

les deux principales familles de l'Ogadine supé- *

rieure. % *

Rère Ishay engendra Rère AU et Rère Aroun. / \

• Ces rërea se subdivisent ensuite en innombrables ç familles secondaires. L'ensemble des tribus visitées . " / i

• par M. Sottiro est de la descendance Rère lierai, •• . et se nomment Malingours, Aïal, Oughas, Semen- i

tar, Magan. ■ ' •' ; ï

Les différentes divisions des Ogadines ont à .. ï!

leur tête des chefs nommés oughaz. L'oughaz de • • •[

Malingour, notre ami Amar Hussein, est le plus > i-

puissant de l'Ogadine supérieure, et il parait avoir autorité sur toute les tribus entre l'Habr-Gcrhadji et le Wabi. Son père vint au Harrar du temps de Raouf Pacha qui lui fit cadeau d'armes et de vêtements. Quant à Amar Hussein, il n'est jamais sorti de ses tribus où il est renommé comme guerrier, et il se contente de respecter l'autorité égyptienne à distance. *

D'ailleurs, les Egyptiens semblent regarder les i .- • Jj Ogadines, ainsi du reste que tous les Somalis et - Dankalis, comme leurs sujets ou plutôt leurs alliés naturels, en qualité de musulmans, et n'ont au- '■■-•;

cune idée d'invasion sur leurs territoires. *

Les Ogadines, du moins ceux que nous avons ' - I vus, sont de haute taille, plus généralement rouges que noirs; ils gardent la tète nue et les cheveux courts, se drapent de robes assez propres, portent \ ■' l

à l'épaule. la sigada, à la hanche le sabre et la gourde des ablutions, à la main la canne, la grande et la petite lance, et marchent en sandales.

Leur occupation journalière est d'aller s'accroupir en groupes sous les arbres, à quelque distance du camp, et, les armes en main, de délibérer indifféremment sur leurs divers intérêts de pasteurs. Hors de ces séances et aussi de la patrouille à cheval pendant les abreuvages et les razzias chez leurs voisins, ils sont complètement inactifs. Aux enfants et aux femmes- est laissé le soin des bestiaux, de la confection des ustensiles de ménage, du dressage des huttes, de la mise en route des caravanes. Ces ustensiles sont les vases a lait connus du Somal, et les nattes des chameaux qui, montées sur des bâtons, forment les maisons des gacias (villages) passagères.

Quelques forgerons errent par les tribus et fabriquent les fers de lances et poignards.

t H Les Ogadines ne connaissent aucun minerai

chez eux.

\ jfls sont musulmans fanatiques. Chaque camp

! a son iman qui chante la prière aux heures dues.

jj ■ » ~ Des wodads (lettrés) se trouvent dans chaque

Ij | tribu; ils connaissent-Je Coran et l'écriture arabe

jj . et sont poètes improvisateurs.

Les familles ogadines sont fort nombreuses.

Uabban.de M. Sottiro comptait soixante fils et

▼Il DE RIMBAUD 167

petits-fils. Quand l'épouse d'un Ogadine enfante» *

celui-ci s'abstient de tout commerce avec elle jusqu'à . : f

ce que l'enfant soit capable de marcher seul. Natu- J

rellement, il en épouse une ou plusieurs autres •" jf

dans l'intervalle, mais toujours avec les mêmes réserves.

Leurs troupeaux consistent en bœufs à bosse, *

moutons à poil ras, chèvres, chevaux de race infé- J

. rieure, chamelles laitières, et enfin en autruches r

dont l'élevage est une coutume de tous les Oga- . ?

dînes. Chaque village possède quelques douzaines ?

d'autruches qui paissent à part, sous la garde des enfants, se couchent même au coin du feu dans les * )

huttes, et, mâles et femelles, les cuisses entravées, f

cheminent en caravanes à la suite des chameaux ' |

dont elles atteignent presque la hauteur. ■ . ï

On les plume trois ou quatre fois par an, et J

chaque fois on eu retire environ une demi livre de I .

plumes noires et une soixantaine de plumes jj

blanches. Les possesseurs d'autruches les tiennent |j

en grand prix. ' V

Les autruches sauvages sont nombreuses. Le . |

chasseur, couvert d'une dépouille d'autruche fe- - |

melle, perce le mâle qui s'approche.

Les plumes mortes ont moins de valeur que les plumes vivantes. Les autruches apprivoisées ont / été capturées en bas âge, les Ogadines ne laissant pas les autruches se reproduire en domesticité.

VI K DP. RIMBAUD

Les éléphants ne sont ni fort nombreux, ni de forte taille, dans le centre de l'Ogadine. On les chasse cependant sur le Fan fan et leur vrai rendezvous, l'endroit où ils vont mourir, est toute la rive du Wabi. Là, ils sont chassés par les Dônes, peuplade Somalie mêlée de Gallas et de Souahélis agriculteurs et établis sur le fleuve. Us chassent à pied et tuent avec leurs énormes lances. Les Ogadines chassent à cheval: tandis qu'une quinzaine de cavaliers occupent l'animal au front et sur les flancs, un chasseur éprouvé tranche, à coups de sabre, les jarrets de derrière de l'animal.

lis se servent également de flèches empoisonnées. Ce poison, nommé oi/a/>ay, et employé dans le Somal, est formé des racines d'un arbuste pilées et bouillies. Nous vous en envoyons un fragment. Au dire des Somalis, le sol des alentours de cet arbuste est toujours couvert de dépouilles de serpents, et tous les autres arbres se dessèchent autour de lui. Ce poison n'agit d'ailleurs qu'assez lentement, puisque les indigènes blessés par ces flèches (elles sont aussi armes de guerre) tranchent la partie atteinte et restent saufs.

Les bêtes féroces sont assez rares en Ogadine. Les indigènes parlent cependant de serpents, dont une espèce à cornes et dont le souille même est mortel. Les bêtes sauvages les plus communes sont les. gazelles, les antilopes, les girafes, les rhinocé-

Y1E Dl RIMBAUD 1S9

ros dont la peau sert à la confection des boucliers. Le Wabi a tous les animaux des grands fleuves : éléphants, hippopotames , crocodiles, etc. .. i

Il existe chez les Ogadines une race d'hommes . §

regardée comme inférieure et assez nombreuse, . î

les Mitgancs (Tsiganes); ils semblent tout à fait {

appartenir à la race Somalie dont il parlent la lan- ï

gue. Ils ne se marient qu'entre eux. Ce sont eux ]

surtout qui s'occupent de la chasse des éléphants, i

des autruches, etc. Us sont répartis entre les tribus et, en temps de guerre, réquisitionnés comme espions et alliés. L'Ogadine mange l'éléphant, le chameau et l'autruche, et le Mitgane mange l'Ane et les animaux morts, ce qui est un péché.

Les Mitganes existent et ont même des villages fort peuplés chez les Dankalis de l'Hawache, où jj

ils sont renommés chasseurs. . !

Une coutume politique et une fête des Ogadines est la convocation des tribus d'un certain centre;, chaque année, à jours fixes.

La justice est rendue en famille par les vieil* lards et en général par les oughaz.

Enfin, la compagnie d'Aden, à la suite de pertes énormes subies dans des affaires distinctes de celles d'Afrique, est obligée de cesser le commerce. L'agence du Harrar se trouve ainsi supprimée. Et Rimbaud se revoit sans emploi, dans le port anglais de l'Arabie ; puis obligé d'errer, en traînant avec soi un pécule de quarante mille francs qu'il ne peut dépenser ni augmenter, mais qu'il lui faut surveiller perpétuellement.

Quelle existence désolante — s'écrie-t-il — je

■ jj ~~ mène sous ces climats absurdes et dans ces con-

';.; ditions insensées! Quci ennui! Quelle vie béte!

.') Que fais-je ici, moi?... Et qu'irais-je chercher

jj! . ailleurs?... Avec mes économies, je pourrais me

ii reposer un peu, après de longues souffrances; et

▼IB DE miMBAUO 17t

noa seulement je ne pais rester an jour sans travail, maïs je ne puis jouir de mon gain]

Il rentrerait bien en France. Mais — croit-il — le service militaire le guette, et il ne veut, à aucun prix, de l'uniforme du soldat.

Et toujours, toujours, dans ses lettres, qui se succèdent lamentables, des réclamations de livres.

Il se plaint des métiers idiots exercés là-bas; il se plaint aussi de la médiocrité des européens avec lesquels il est obligé de fréquenter:

Ah ! qu'il arrive le jour où je pourrai sortir de l'esclavage et avoir assez de rentes pour ne faire qu'autant et que ce qu'il me plaira! — écrit-il d'Aden encore, le 29 mai 1884.

Un mois après, monsieur Bàrdey reprenait « I

seul les affaires de la C le Mazeran,Viànnay et Bar* ~\ J

dey. Rimbaud, à la daté du i #r juillet, se trouve , ; |

réemployé pour six mois au comptoir d'Aden.

Des causes politiques font toujours que les affaires marchent péniblement. Il s'en plaint en ces termes, le 30 décembre 1884:

C'est justement les Anglais aveo leur absurde politique qui minent a présent le commerce de

toutes ces côtes. Ils ont voulu tout remanier, et ils sont arrivés à faire pire que les Égyptiens et les Turcs qu'ils ont ruinés. Leur Gordon est un idiot, leur Wolseley un âne, et toutes leurs entreprises une suite insensée d'absurdités et de déprédations/ Pour les nouvelles du Soudan, nous n'en savons pas plus qu'en France; il ne vient personne de l'Afrique, tout est désorganisé, et l'administration anglaise d'Aden n'a intérêt qu'à annoncer des. mensonges... La France aussi vient faire des bêtises de ce côté-ci : on a occupé, il y a un mois, la baie de Tadjourah, pour occuper ainsi les têtes de routes du Harrar et de l'Àbyssinie. Mais ces côtes

Îsont absolument désolées ; les frais qu'on fait là [sont tout à fait inutiles, si on ne peut pas s'avancer (prochainement vers les plateaux de l'intérieur qui sont alors de beaux pays très sains et productifs. , i| Je crois qu'aucune nation n'a une politique colo-

îf riiale aussi inepte que la France. Si l'Angleterre

. | commet des fautes et fait des frais, elle a au moins

: '! des intérêts sérieux et des perspectives impor-

tantes. Mais nul pouvoir ne sait gâcher ses forces et son argent en pure perte, dans des endroits im-

;j| possibles, comme le fait la France.

;!j Ses six mois d'engagement écoulés, le

il i w janvier 1885 il recontracte pour un an, bien

j] que la marche des affaires ne s'améliore point.

m M RIMBAUD 173

Son travail consiste à faire des achats de café, de gommes, d'encens, de plumes d'autruches, d'ivoire, de cuirs secs, de girofles , etc.

Les années se passent, je mène une existence, stupide; je n'amasse pas de rentes, je n'arriverai jamais à ce que je. voudrais dans ces pays, — écritil le 15 janvier.

Et, à sa mère, qui rengageait à revenir en France :

Les gens qui ont passé quelques années ici — ditil — ne peuvent plus passer l'hiver en Europe; ils crèveraient tout de suite par quelque fluxion de poitrine. Si je reviens, cène sera donc qu'en été, et je serai forcé de redescendre, l'hiver au moins, vers la Méditerranée. En tout cas, ne comptez pas que mon humeur deviendrait moins vagabonde. Au contraire. Si j'avais le moyen de voyager, sanli . être forcé de séjourner pour travailler et gagner -, |! l'existence, on ne me verrait pas deux mois à la ; |

même place. Le monde est plein de contrées magnifiques que les existences réunies de mille hommes ne suffiraient pas à visiter. Mais, d'un autre côté, je ne voudrais plus vagabonder dans - V

la misère. Je voudrais avoir quelques milliers de • >

francs de rente et pouvoir passer l'année dans deux ou trois contrées différentes, en vivant m<H

NI

destement et en m'occupa nt d'une façon intelligente à quelques travaux intéressants. Maïs... Ton | va plutôt où Ton ne veut pas, Ton fait plutôt ce

,| qu'on ne voudrait pas- faire, et Ton vit et l'on dé»

: j cède tout autrement qu'on ne le voudrait jamais,

•$ sans espoir d'aucune espèce de compensation.

I Les choses de la politique internationale l'in-

\ ■' quiétent toujours, qui lui interdisent d'amasser

,| . la fortune voulue aussi vite qu'il le faudrait :

If ■" . . ..:...

'it Les affaires sont très difficiles et je vis aussi

1 1 simplement que possible pour tâcher de sortir d'ici

| avec quelque chose. Tous les jours je suis occupé

;j| ■'.. de 7 heures à 5 heures et je n'ai jamais un jour de

repos. Quand cette vie finira-t-elle ?. . . Qui sait, on nous bombardera peut-être prochainement ? Les Anglais se sont mis toute l'Europe à dos. La guerre est commencée en Afganistan; et les Anglais ne finiront qu'en cédant provisoirement à la Russie ; et la Rus- : jl' aie, après quelques mois, reviendra à la charge sur

eux... Au Soudan, l'expédition de Kartoum a battu en retraite, et, comme je connais ces climats, elle ~~doit être fondue aux deux tiers... Du côté de Souakim, je crois qu'ils ne~~s'avanceront pas pour le

1 moment, avant de voir comment tourneront les

affaires de l'Inde. D'ailleurs ces déserts sont in* || ' franchissables de mai h septembre pour des armées,

fBAUD 17S |

h grand train... A Obock, la petite administration française t'occupe a banqueter et licber les fonda

du gouvernement qui ne fera jamais rendre nn son ' l

à cette affreuse colonie colonisée jusqu'ici par une . \

douzaine de flibustiers seulement.. • Les Italiens • av * sont Tenus se fourrer à Massaouah, personne ne ' • ,, [

sait comment; il est probable qu'ils auront à l'éva* . | cucr, l'Angleterre ne pouvant plus rien faire pour eux... Ici, à Aden, en prévision des guerres, on

refait tout le système des fortifications. Ça me ferait >

plaisir de voir réduire cet endroit en poudre.. « ; j

mais pas quand j'y suis. D'ailleurs, j'espère bien i

n'avoir plus guère de mon existence à dépenser 1

dans ce sale lieu (14 avril 1885). ]

Vous ne vous figurez pas du tout l'endroit —

écrit-il le 28 septembre. — Il n'y a aucun arbre |

ic{, même desséché, aucun brin d'herbe, aucune v

parcelle de terre; pas une goutte d'eau douce. )

Àden est un cratère de volcan éteint et comblé par , le sable de la mer. On n'y voit et on n'y touche donc absolument que des laves et du sable qui ne peuvent produire le plus menu végétal. Les environs sont un désert de sable absolument aride. Mais ici les parois du cratère empêchent l'air d'entrer, et nous rôtissons au fond de ce trou comme dans un four à chaux. Il faut être victime de la fatalité pour s'employer dans des enfers pareils. Enfin ! Il me suffirait de ramasser ici une somme raisonnable pour vivre, et ensuite je me livrerais à des occupations intelligentes.

Et toujours les affaires ne vont pas! Il s'impatiente, s'irrite, veut partir pour l'Inde, pour le Tonkin, au canal de Panama.

Finalement, en octobre de cette année 1885, il résilie son contrat commercial :

Quand vous recevrez ceci, je me trouverai probablement à Tadjourah, sur la côte du Dankali annexée à la colonie d'Obock. J'ai quitté mon emploi d'Aden après une violente discussion avec ces ignobles pignoufs qui prétendaient m'abrutir a perpétuité. J'ai rendu~beaucoup de services à ces gens, et ils s'imaginaient que j'allais, pour leur plaire, rester ici toute ma vie. Ils ont tout fait pour me retenir ; mais je les ai envoyés au diable avec leurs

avantages et leur commerce et leur affreuse maison et leur sale ville. Sans compter qu'ils m'ont toujours suscité des ennuis et qu'ils ont toujours cherché à me faire perdre quelque chose. Enfin qu'ils aillent au diable ! Il me vient quelques milliers de fusils d'Europe : je vais former une caravane et porter cette marchandise à Ménélick, roi du Choa. Si cette affaire réussit, vous me verrez rarriver en France vers l'automne de 1886 pour acheter de nouvelle» marchandises moi-même. Si je pouvais, après trois ou quatre ans, ajouter une centaine de mille franc» à ce que j'ai déjà, je quitterais avec bonheur ce» . malheureux pays.

Page 1