QUATRIÈME PARTIE
Monsieur Alfred Bardey, le négociant d'Adcn quitté maussadement à la fin de cette annéo 1885, a, malgré tout, écrit, sur son employé Rimbaud, ceci :
< Son premier but était d'acquérir par le commerce la petite fortune nécessaire à son indépendance. Par amour de l'inconnu et par tempérament, il absorbait avidement les choses in- f tellectuelles des pays qu'il traversait, appre- | nait les langues, au point de pouvoir les pro- ,i fesser dans la contrée même, et s'assfrnilait | autant que possible les usages et les cou- .-{• -tûmes des indigènes. Il a été un des premiers , - y -pionniers au Harrar. » (Comptes rendus de la , | Société de Géographie). . >
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Puis cela :
c Je crois pouvoir ajouter que son esprit caustique et mordant lui fit beaucoup d'ennemis. Il ne sut jamais se débarrasser de ce pauvre et méchant masque satirique qui cachait cependant les réelles qualités de son cœur. Il égratignait beaucoup, et ne fit jamais grand mal, si ce n'est à lui-même par repercussion de ses cruelles moqueries dont certains voyageurs du Choa et du Harrar paraissent conserver encore le mauvais souvenir. Il était très scrviable et charitable, surtout envers ces pauvres expatriés partis à l'aventure dans l'espoir d'une fortunerapide et qui, complètement déçus et brisés, ne demandent plus qu'à rentrer le plus vite au pays. Sa charité, très discrète et large, fut probablement une des bien rares choses qu'il fit sans ricaner ou crier à l'écœurement. » (Lettre à nous adressée le iO juillet 1897).
D'autre part, le célèbre explorateur Jules Borelli nous écrit de Marseille, modestement :
c Permettez-moi de vous dire que je me crois très médiocre observateur et très incapable de juger exactement un homme de la valeur de Rimbaud. Je vais vous dire cependant, comme il m'en souvient, ce que j'ai vu et ce qui
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m'a paru. J'ai connu Rimbaud en premier lieu à Àden, et je me suis senti aussitôt attiré vers -' l . lui. Sa manière d'être, que les uns trouvaient - j; grotesque, les autres d'une originalité cherchée, était simplement le résultat de son ca- , ~ .' ' ractère indépendant et assez misanthropique. y Il me semblait que Rimbaud devait avoir eu des f; déboires dans sa vie antérieure et que son ca- i : ractère avait dû être changé par quelques-uns f de ces malheurs qui vous laissent une marque indélébile ; — je dis, mais je n'en sais rien ; car, < ' £ malgré les longues heures passées ensemble, jamais je ne lui ai rien demandé ayant traita ; j sa vie antérieure, jamais il ne m'en a rien dit. . :| Pourquoi nous trouvions-nous agréablement ensemble? Nous avions sur certaines choses ca- ' j pitales des idées absolument opposées; notre : ] but, en voyageant, était très différent ; lui voya- ■ geaitpour son commerce, moi je voyageais pour la Science et par curiosité. Combien la Science ;• aurait été mieux servie, si les rôles eussent été . t intervertis!... Je vois encore Rimbaud s'occu- ■ ! pant de ses affaires très rondement, très sim- v i plement» Les indigènes (Rimbaud les préférait ; § aux européens) venaient volontiers vers lui | parce que, comme il connaissait, leur langue, ils J
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"I pouvaient causer; et ils étaient sûrs de le
! jjij trouver toujours d'un esprit égal. Il était très
; t !i curieux à observer, cependant, quand, après
j : jl une affaire faite, il congédiait son homme en le
; || . regardant narquoisement puis riant à demi en
• ;jj ' me jetant un coup d œil amusant. Certainement,
jjj' il ne faisait pas ce métier par amour; mais sa
i lj nature d'élite faisait que, sans le vouloir, il avait
jij .' tout de suite compris la manière dé faire avec
11 • les indigènes. AuChoa, tout en demeurant né-
gociant, Rimbaud avait su, par sa droiture et son caractère , imposer le respect aux chefs abyssins. »
Encore qu'ils soient, dirait-on, de qualité étrangère à notre sujet, il nous a semblé, pour notre garantie, utile de présenter ces témoignages rétrospectifs mais oculaires et qui, dans leur mesure, approuvent bien ce que jusqu'ici nous avons prétendu à l'égard des projets, de Faction et des buts d-' Arthur Rimbaud, en Arabie ~~ et en Afrique.
Pénétrons, à présent, dans la dernière période de sa vie extraordinaire.
Cette période inimaginablement cruelle en
débats, en luttes malheureuses et en désespérances, nous ne l'abordons pas sans effroi; puis, dès le seuil, sans haine pour la martyrisante fatalité à laquelle on doit voir en proie le plus noble des grands, le meilleur des bons, celui qu'avec Verlaine il faut évidemment proclame* t dieu parmi les demi-dieux I »
Ce n'est qu'en janvier 1886 que, de concert avec Pierre Labatut, un négociant français du Choa, Rimbaud put, à Tadjourah, commencer d'organiser .sa caravane porteuse d'armes de guerre.
Ce Tadjoùrah-ci — écrit-il — est annexé depuis un an à la colonie française d'Obook. C'est un petit
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village dankali avec quelques mosquées et quelques palmiers. Il y a un fort construit jadis par les Égyptiens et où dorment à présent six soldats fran-
a çais sous les ordres d'un sergent commandant le
! |^- poste. On a laissé au pays son petit sultan et son
administration indigène. C'est un protectorat. Le commerce du lieu est le trafic des esclaves. D'ici partent les caravanes des européens pour le Choa, très peu de chose ; et Ton ne passe qu'avec de | t! grandes difficultés, les indigènes de toutes ces
|:| *... côtes étant devenus ennemis des européens depuis
que l'amiral anglais Hewet a fait signer à l'empereur Jean du Tigré un traité abolissant la traite
i 1 des esclaves, le seul commerce indigène un peu -
florissant. Sous le protectorat français, on ne cherche pas à gêner la traite. N'allez pas croire cependant que je sois devenu marchand d'esclaves ! • . . Les gens de la route, les dankalis, sont des pasteurs bédouins et musulmans fanatiques ; ils sont à craindre... Une fois la rivière Hawache passée, on entre dans les domaines du puissant roi Ménélick. Là, ce sont des agriculteurs chrétiens; le pays est très élevé, jusqu'à 3000 mètres au-dessus de la mer ; le climat est excellent ; la vie est absolument pour rien ; tous les produits de l'Europe poussent ; on est bien vu de la population.
En dépit de l'intelligence expérimentée de
Rimbaud et malgré qu'il eût consacré à cette expédition tout son avoir d'économies pécuniaires, l'organisation de la caravane, à cause surtout du mauvais état des affaires de Labatut, subit des lenteurs irritantes; contrecarrée qu'elle était aussi par une sorte de bande noire de négociants européens, établis, quasi-officiellement et depuis des années, dans ces contrées. Pourtant, ' au bout de six mois tout (est arrangé, tout est prêt.
Voici qu'au moment du départ, Labatut tombe gravement malade; puis, c'est Paul Soleillet, devant aussi accompagner Rimbaud, qui meurt subitement à Àden, le 9 septembre.
Et notre Arthur se trouve obligé de partir seul, responsable de la personnalité commerciale de Pierre Labatut.
La caravane, porteuse de fusils, se lève et le suit.
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Hélas! après six mois de marche dans dos pays impossibles, parmi des broussailles et des bois de mimosas peuplés de botes féroces, s'il arrive à Entotto, c'est pour y couronner ses déboires d'une déception.
Ménélick lui refuse Tachât d'une forte part de ses fusils : car la bande noire précitée a agi pour que cela fût.
Puis il faut à Rimbaud payer deux fois lès dettes de son associé Pierre Labatut, qui vient dc mourir en France d'un cancer au cou. (1)
(1) MM. Paul Soleillet, Chefneux, A. Deschamps, Eloy Pîtio et d'autres, à des titres peu dirers, en des temps peu dirers, de façons peu drrerses, furent mêlés à cette affaire Labatut. Ce n'est ici le lieu de déterminer la part de responsabilité morale de chacun de ces négociants dans le. désastre de la carayane
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Enfin, ayant à grand peine réussi à sauver jf
à peu près les fonds qu'il avait placés dans * /" |
l'affaire, d'Entotto, par Harrar, il remonte au |
Caire afin de s'y reposer des horribles fatigues - ^ :
qu'il vient de subir sans fruit. Là, il se cons- < v
tate grisonnant et tourmenté d'affreux rhuma- -' !
Rimbaud. Par des témoignages cités précédemment, on comprend lenr attitude en face de celui-ci. Le document officiel ci-dessous, i suggérera la qualité de leur hostilité:'