‹ La vie de Jean-Arthur RimbaudChapitre 5 sur 25 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

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L'existence active de Jcan-Nicolas-Arthur Rimbaud, appert-il, était comblée de curiosités satisfaites, à bout d'aventures impressionnantes, et elle allait, nous plaît-il croire, s'éprendre, au rêve, de nouveaux et convoités concepts à traduire dans une langue visant tous les sens à la fois, lorsque — ironie de la fatalité — en l'hôpital de la Conception, à Marseille, la mort vint l'interdire.

L'homme avait trente-sept ans, c'est-à-dire l'âge où l'on vient à peine de prendre conscience de soi, de ses forces, de ses possibilités.

Une double, initiale et finale, cnsemblo qu'inquiétante ressemblance, en outre de l'amitié connue, en outre de la fusion de leur réciproque

génie, apparente ces deux poètes, Rimbaud et Verlaine ; dont on ne saurait évoquer la physionomie de l'un sans, aussitôt, avoir celle de l'autre présente. Fils, chacun, de soldat, ils moururent des suites d'un mal de localisation identique.

Le cours de leur vie respective fut, d'ailleurs, des plus houleux; et ils le suivirent, tous deux, avec beauté. Telles des nefs trop remplies et à chaque instant chavirantes, mais courageuses d'équilibre essentiel en face des périls concertés de la tempête et du récif!

Ds avaient, au reste, pris soin de se prédire. Verlaine, par cet hexamètre des Poèmes Saturniens :

Mon âme pour & affreux naufrages appareille;

Rimbaud, par le Bateau Ivre où, entre tous vers prophétiques, ceux-ci :

jj ' . Fiteur éternel des immobilités Bleues,

: j j; Je regrette l'Europe aux anciens parapets.

En toute sincérité, dûment respectueuse, et enthousiasme raisonné d'admiration, nous avons essayé de profiler sur le fond sombre de noire époque la silhouette lumineusement •

agissante do Paul Verlaine; notant, au cour»

du trait, la décisive influence exercée sur Fauteur des Romances sans Paroles par celui des Illuminations. Il est logique, tant les deux personnalités s'enchevêtrent, que nous soit venu dans l'esprit le dessein de rendre à Arthur Rimbaud un hommage de même qualité; ayant eu la joie de communiqués précieux le concernant, communiqué» précis aussi et qui documentent à souhait et en force un respect et une admiration déjà mieux qu'instinctifs pour lui.

Mais la tâche en demeure, peut-être, un peu encore trop ardue à qui, comme nous, ne Ta personnellement connu qu'à travers soimême et sur des rapports nécessairement aussi plutôt subjectifs. Nous l'assumons, néanmoins, cette tâche, comme un devoir de piété ; assuré que tous les pieux de l'adorable mémoire nous •en sauront gré, même si quelque légère erreur dans les faits, une arbitraire interprétation psychologique, de malheur, s'y glissaient :

motifs à blâme ou grief pour d'aucuns froids et méticuleux dont nous déclarons, d'avance* n'avoir cure*

Lo public sachant lire, si on ne l'avait accoutumé de boniments ou de fausses complaisances, et s'il n'était, à cause de cela, tant sceptique et paressant à penser jusqu'au fond, ce public, disons-nous, par les écrits de Verlaine, connaîtrait Rimbaud : ce géant à face < d'ange en exil », ce très grand poète dont la vie c est toute en avant dans la lumière et dans la force » et qui mourut « dans son vœu bien formulé d'indépendance et de haut dédain de n'importe quelle adhésion à ce qu'il ne lui plaisait pas de faire ni d'être ». Mais non ! La stricte justice qu'en ces termes hauts lui rendait le chantre de Sagesse est accueillie par un sourire malpropre, à peine excusable chez des sourds du ton de monsieur Charles Maurras dont les propos mal avisés sont dignes de fournir l'annexe au dictionnaire Larousse; et c'est en vain qu'au hasard nombreux de ses relations il réitéra, Verlaine, se devoir en originalité à Rimbaud ; c'est 'en vain qu'il crut — à ceux qui, dans des disputes littéraires, arborant des noms de phares, disaient : c Le Dante !

Shakespeare 1 Racine ! Goethe ! » — pouvoir toujours faire cette observation: ,« Et vous oubliez Arthur Rimbaud! » On est allé jusqu'à

innocemment nier l'existence du second poète maudit, jusqu'à propager qu'oeuvre et personnalité étaient fruits de l'imagination du démon de Parallèlement.

Il est de fait qu'elle n'était pas pour être aisément admissible à la petite raison de maints jeunes bourgeois s'étonnant déjà d'eux-mêmes, la surhumanité du rimeur de Voyelles:

A noir, E blanc, I rouge, Uvert, O bleu, voyelle*, Je dirai quelque jour vos naissances latentes. A, hoir corset velu des mouches éclatantes Qui bombillent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d? ombre; E, candeurs des vapeurs et des tentes, Lance des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles; I, pourpre, sang craché, rire des lèvres belles Dans la colère ou les ivresses pénitentes;

U, cycles, vibremenls divins des mers virides, Paix des pâtis semés d? animaux, paix des rides Que l alchimie imprime aux grands fronts studieux;

O, suprême clairon plein de strideurs étranges, Silences traversés des Mondes et des Anges :

— O t Oméga, rayon violet de Ses Yeux f

Oui ! nous ne saurions croire, oui I et nous prétendons à le démontrer, que ce poète, lors-

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qu'il mourut, à l'âge à peu près du Christ, n'allait pas revenir dans les Lettres pour y faire œuvre de dieu*

Et qu'on n'aille pas se méprendre sur le sens ici attribué à ce mot : Dieu ! Il n'est, sous notre plume, pas plus mystique que mystérieux, symbolique que métaphorique. Objectivement, il désigne une puissance authentique de création, supérieure et surprenante ; en présence de laquelle il est normal et nécessaire de s'incliner, de se démettre.

Et qu'on n'aille pas non plus, sur notre volonté d'opiner, crier au paradoxe, à l'exagération! La vie d'Arthur Rimbaud, pour notre garantie, est là ; dont nous entreprenons de tracer Tordre et la logique suprêmes et tels que, par la connaissance des faits», ils se sont révélés à notre esprit.

Originellement — voyons? — n'était-il pas marqué de toute force^celui qui, ai seize ans, sans jamais avoir vu la mer, la crée énorme et vivante en le poème où fulgure cette titanesque ingénuité :

Et /ai pu quelquefois ee que t homme à cïu 9oir? )

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La vie de Rimbaud...

Mais elle est elle-même, en soi, par le monde, un miracle; évoluant sous un double aspect de révolte j^^de ^ sainteté dans ses quatre phases J^ principales et distinctes où, toujours, prépondère l'héroïsme. -

Elle fut, en d'autres termes, selon une définition brève et lumineuse de Stéphane Mallarmé, celle de l'anarchiste par l'esprit; celle de l'anarque, nous permettrons-nous d'étendre.

Dans les 'Ardennes , où — le 20 octobre i 854, à Charleville, 12, rue Napoléon (à présent rue Thiers) chez son grand-père maternel, monsieur Nicolas Cuif — il naquit, ses quinze premières ,

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années furent vécues dévotes, puis en rébellion contre l'autorité familiale et contre l'universitaire.

Son père, le capitaine Rimbaud du 47* de ligne, avait dû, quelques années après la nais* sance de ce second fils, par cause d'humeur |j!r peu paternelle et incompatible avec celle de sa

femme, abdiquer le foyer pour aller revivre un célibat de garnisons diverses dans l'attente d'une retraite dont, dégagé et seul, il ira profiter en Dijon jusqu'à ce que la mort (1878) ' I ! > . vienne l'y surprendre loin des siens, toujours;

t r de sorte que l'éducation de la famille (deux

- ; : |! garçons auxquels étaient venues s'ajouter trois

[ ; filles dont une mourut en bas âge) demeurait

j f i aux soins directeurs de la mère, une bourgeoise

| \'i aisée et paysanne, de devoir autoritaire, reli-

gieuse, économe, rigoureuse dans ses principes d'honnêteté propriétaire et impitoyable sur le -chapitre de la discipline idoine, selon elle, h la perpétuation d'iceux. * ~

}'.: En 1860, monsieur Cuif étant mort et ma-

dame Rimbaud n'ayant pas cru devoir rester plus longtemps avec son mari, alors à Strasbourg, la famille revint à Charleville et s'ins-

talla rue Bourbon, puis cours d'Orléans, et ensuite rue Forest où on la verra jusqu'en juin 1869, date à laquelle, les enfants étant déjà grands, elle viendra habiter le numéro 5 bis (le 7 actuel) du quai de la Madeleine.

L'intérieur de la maison était, par cette mère, gardé impénétrable. Si bien que, en dépit de la transparence de la vie provinciale, rien n'eût été trahi de ses trop justes sévérités. Mais l'air farouche des fils signifiait, apitoyant; et des proches voisins écoutèrent, par hasard, qu'on n'était pas libre là de vivre à son caprice.

Après un séjour à l'institution Rossât, mis au collège, Arthur — au contraire de Frédéric, son frère aîné, qui moins idéalement se révolta — y fut maintenu, parce qu'il marquait une facilité étonnante aux études, suivant le vœu maternel d'une préparation aux baccalauréats en vue de l'admission dans quelque Polytechnique ou Normale.

Ses sœurs — dont mademoiselle Vitalie, très belle, très pieuse, très obéissante envers sa mère et qui doit mourir en 1875, à dix-sept ans, d'une affection parente dé celle dont Arthur mourra — se .chargeaient de seconder madame

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Rimbaud poussant son fils dans la voie universitaire avec une orgueilleuse Aprcté. Souvent, il dut à la cruauté innocente de ces petites filles le désagrément de ne pas manger, pour avoir, par exemple, omis un mot dans la récitation des j \\ : centaines de vers latins infligés en pensum, à

j ,-j! ■ propos de rien, par la mère qui avait subor-

r :?! ' donné le repas du garçon à l'accomplissement

jv' strict de cet effrayant et ennuyeux exercice.

i ' ■'• Dans un de ses cahiers d'écolier datant de

'. j j ; . 1862, parmi des versions latines, on lit la nar-

•*ij- ration française suivante, qui marque déjà "un

esprit de révolte. C'est, dans sa naïveté, caractéristique. Songeons que Rimbaud n'avait pas huit ans, lorsqu'il écrivait cela :

Le soleil iHait encore chaud ; cependant il nVelnirnit presque plu» In terre; comme un llnmbenu [ ;j placé devant les... (illisible)... no les éclaire plus

! j quo par une faiblo lueur, ainsi lo soleil, flambeau

[ •;. terrestre, s'éteignait en laissant échapper de son

corps de feu une dernière et faible lueur qui cependant laissait encore voir los feuilles vertes des arbres, les petites fleurs qui se flétrissaient, et le sommet gigantesque des pins, des peupliers et des chAncs t . i ' séculaires. Le vent rafraîchissant, c'est-h-dire une^

brise fraîche, agitait les feuilles des arbres avec un

Ytt DE RIMBAUD

(t) Colonel des ocnt-gardci, (Noto de A. R.)

bruissement à peu près semblable à celui que faisaient les eaux argentées du ruisseau qui coulait a mes pieds. Les fougères courbaient leur front vert •devant le vent. Je m'endormis, non sans m'étre abreuvé de l'eau du ruisseau.

Je rêvai que

j'étais né h Reims, Tan 1503.

Reims était alors une petite ville ou, pour mieux dire, un bourg cependant renommé à cause de sa belle cathédrale, témoin du. sacre du roi Clovis.

Mes parents étaient peu riches, mais très honnêtes : il n'avaient pour tout bien qu'une petite maison qui leur avait toujours appartenu et, en plus, quelques mille francs auxquels il faut encore ajouter les petits louis provenant des économies ' j » .

de ma mère. j \

Mon père était officier (1) dans les armées du roi. C'était un homme grand, maigre, chevelure noire, barbe, yeux, peau do mémo coulour. Quoi-" qu'il n'eut guère, quand j'étais né, que 48 ou 50 ans, on lui en aurait certainement bien donné 00 ou 58. 11 était d'un caractère vif, bouillant, sou- ' '

vent en colèro et ne voulant rien souffrir qui lui { . ' [

déplut. , I

Ma mère était bien différente : femme douce, J '

calme, s'eflrayant de peu de chose, et cependant | .

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34 TIK DE BIHBAUD

tenant la maison dans un ordre parfait. Elle était si calme que mon père l'amusait comme une jeune demoiselle. J'étais le plus aimé. Mes frères étaient moins vaillants que mot et cependant plus grands. / J'aimais peu l'étude, c'est-à-dire d'apprendre à lire, écrire et compter; mais si c'était pour arranger une maison , cultiver un jardin, faire des corn* missions, à la bonne heure! — je me plaisais h cela.

Je me rappelle qu'un jour mon père m'avait promis vingt sous, si je lui faisais bien une division ; je commençai, mais je ne pus finir. Àh ! combien de fois ne m'a-t-il pas promis des sous, des jouets, des friandises, même une fois cinq francs, si je pouvais lui lire quelque chose 1

Malgré cela, mon père me mit en classe dès que j'eus dix ans.

« Pourquoi — me disais-je —apprendre du grec, du latin? Je ne le sais. Enfin, on n'a pas besoin de cela! Que m'importe à moi que je sois reçu? A quoi cela sert-il d'être reçu? À rien, n'est-ce pas? Si, pourtant ; on dit qu'on n'a une place que lorsqu'on est reçu. Moi, je ne veux pas de place ; je serai rentier. Quand même on en voudrait une, pourquoi apprendre le latin? Personne ne parle cette langue. Quelquefois j'en vois, du latin, sur les journaux; ': t "'j mais, dieu merci, je ne serai pas journaliste. }

; » r \ « Pourquoi apprendre et de l'histoire et de la

géographie ? On a, il est vrai, besoin de savoir que Paris est en France ; mais on ne demande pas h quel degré de latitude. De l'histoire, apprendre la vie de Chinaldon, de Nabopolassar, de Darius, de Cyrus, et d'Alexandre et de leurs autres compères remarquables parleurs noms diaboliques, est un supplice. Que m'importe a moi qu'Alexandre ait été célèbre?

Que m'importe... Que sait-on si les latins ont i

existé ? C'est peut-être, leur latin, quelque langue ■ . '. "\-

forgée; et quand même ils auraient existé, qu'ils ' '. j|

me laissent rentier et conservent leur langue pour eux! Quel mal leur ai-je fait, pour qu'ils me flanquent au, supplice?

« Passons au grec. Cette sale langue n'est parlée , v {

par personne, personne au monde !... Ah! saperli- » j

pote de saperlipopette ! sapristi î moi je serai 1

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ME DE RIMBAL'D

rentier ; il ne fait pas si bon de s'user les culottes sur les bancs, saperlipopcttouille !

. « Pour être décrotteur , gagner la place de décrotteur , il faut passer un examen ; car les places qui vous sont accordées sont d'être ou décrotteur, ou porcher, ou bouvier. Dieu merci, je n'en veux pas, moi, saperlipouille ! Avec ça des soufflets vous sont accordés pour récompense ; on vous appelle animal, ce qui n'est pas vrai, bout d'homme, etc.

« Àh saperpouillotte !

« (La suite prochainement.).

« Arthur. »

Un peu plus tard, dans les Poêles de Sept ans, il dira encore et bellement son âme alors « livrée aux répugnances »; puis, dans les Illuminations , que, à douze ans, malgré ses succès en instructionjreligieuse, il fut, à cause d'une lecture aux yeux maternels mal orthodoxe, c enfermé dans un grenier » sans pain, mais que ce sévice lui « fit connaître le monde et illustrer la comédie humaine ».

VIE DX BIMBAUD 17

En ces années de la fin du second empire, le collège de Charleville ouvrait ses cours ù des séminaristes voisins ; lesquels, plus nombreux et plus âgés que les collégiens, et travaillant avec plus d'assiduité, gagnaient presque toujours les premières places. Arthur Rimbaud~ ne parut pas plutôt en classe qu'il les laissa derrière lui, tous et jusqu'à monsieur (nous pardonnera-t-on de profaner cette matière d'un pareil nom) Jules Mary, le feuilletoniste patriotique 4ç nos actuels jours républicains et qui, dans ce temps*-là, se montrait le plus redoutable des concurrents cléricaux, en ce collège mixte des Ârdennes devenu aujourd'hui lycéo.

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