LA FONTAINE CHEZ LUI I SON MÉNAGE ET SES AFFAIRES
Que La Fontaine ait été une fois ou l'autre un mauvais mari, c'est ce que personne ne peut contester. Ses aveux répétés ne sauraient nous faire oublier ses torts. Je sais bien qu'on a essayé de corriger la tradition : on a voulu établir que Marie Héricart, mariée contre son cœur parce qu'elle aimait un jeune cousin, s'était hcàtée de rendre à l'amour les droits que l'hymen avait confisqués; que ce cousin Poignant, installé à Château-Thierry, avait repris sa cour au point où il l'avait laissée, mais pour la mener cette fois à bien, ou à mal; et qu'ainsi La Fontaine, le jour où quelque diable le poussa vers l'herbe d'autrui, était depuis longtemps « un époux du grand catalogue (1). » Révélation précieuse, qui explique admirablement son éloignemcnt pour sa femme, (jui expliquerait même (pourquoi pas?) son indifférence pour un fils d'origine tout à fait douteuse. Précieuse révélation, — mais comment fait-on pour savoir ces choses? Justement, on ne les sait pas, on se contente de les dire. Et tant que per-
(1) Voy. Salesse, l'n coin de la Champagne et du Valois»
sonne ne pourra citer (avec références î) les papiers que possédait feu l'abbé Hazard, on aura beau noircir copieusement la femme, je doute que le mari en devienne blanc comme neige.
Nous n'avons pour le moment comme texte que quelques lignes de des Réaux :
Sa femme dit qu'il rêve tellement, qu'il est quelquefois trois semaines sans croire être marié. C'est une coquette, qui s'est assez mal gouvernée depuis quelque temps : il ne sjen tourmente point. On lui dit : « Mais un tel cajole votre femme. » — « Ma foi, répond-il, qu'il fasse ce quil pourra : je ne m'en soucie point. Il s'en lassera, comme j'ai fait. » Cette indifférence a fait enrager cette femme : elle sèche de chagrin : lui est amoureux où il peut. Une abbesse (II, 370)... »
L'histoire de l'abbesse, qui se place vraisemblablement au début de 1657 (1), date ce passage Or Tallemant, à cette date, semble voir en Mme de La Fontaine une coquette à l'affût de consolateurs, mais non pas une belle consolée, encore moins une infidèle qui aurait pris à l'avance des consolations. L'historien des alcôves serait-il, pour une fois, en flagrant délit d'ignorance? — Le plus probable, c'est que Poignant commençait alors ses travaux d'approche. Quelques mois plus tard, que la place eût capitulé ou non, l'opinion publique forçait le mari a intervenir. On connaît l'histoire : La Fontaine sommé, au nom des bruits qui courent, de défendre son honneur en demandant satisfaction ;
(i) L'Epitre à r'Abbesse. qui fait allusion à l'enlèvement de Girardin par Barbezière. est évidemment antérieure à l'exécution, de ce dernier (4 octobre ItioT. dit Math. Marais). Maintenant le ?éjour de l'abbesse à Château-Thierry est-il antérieur? Je le croîs, malgré la discrétion de l'épître.
l'ancien officier de dragons pris au saut du lit, amicalement prié de venir faire un tour, puis, làbas derrière les Chartreux, invité à croiser le fer (« Mon ami, il faut nous battre »); le poète vite désarmé, mais d'ailleurs ravi, et disant à son adversaire : « J'ai fait ce que le public voulait; maintenant je veux que tu viennes chez moi tous les jours, sans quoi je me battrai encore avec toi. » Et là-dessus, sans doute, un bon déjeuner dans un cabaret. La scène est amusante (un peu trop jolie pour que nous ne croyons pas à quelques enjolivements) : elle se place dans les environs de la rue Notre-Dame-des-Champs, et probablement vers la fin de 1657 (1).
Mais en somme que prouve-t-elle? Un lettré, qui connaît fort bien La Fontaine (2), explique par un mépris hautain l'apparente indifférence de l'époux trompé : celui-ci, forcé de se rendre à l'évidence, et blessé au cœur par cette trahison, aurait solennellement décidé que sa femme ne compterait plus pour lui. C'est possible, c'est loin d'être sûr : d'abord le ton même de l'histoire est un peu gênant, et ensuite comment expliquer quelques années plus tard le ton sur lequel ce mari blessé écrit à sa femme? Je croirais plutôt, avec Tallemant, à de l'insouciance. La Fontaine a eu des soupçons, puisqu'on le forçait d'en avoir;
(1) Louis Racine. Ce duel se place : J° à Paris, pour la bonne raison qu'il n'y avait pas de Chartreux à Château-Thierry ; — 2" pendant une installation dans la capitale. Or les deux époux firent en 1657 un séjour (lettres à Jannart, 58); Mme de La F. y l'ut malade (cf. le mot de Tallemant : « elle sèche de chagrins »). Toute autre date est improbable : eu 1658 La F. est chez lui; plus tard, nous nous éloignons trop du moment où écrit des Réaux : car à cette date l'aflairc est imminente
(2) M. DSBAINB, Notes sur CUàteau-'l'hurry.
mais il a fort bien pu se garder de les éclaircir. Détaché de sa femme, qu'il avait plusieurs fois trompée, il a pu estimer qu'elle avait le droit d'agir comme lui. Et il aurait obéi en cela, moitié à son indifférence un peu dédaigneuse, moitié à son idée très réfléchie de la justice : en quoi il ne ressemble guère au commun des hommes; mais pourquoi refuser à cet homme, si peu fait comme tout le monde, le droit d'être, ici comme ailleurs, un original?
De toute façon c'est lui, soyons-en sûrs, qui a donné le mauvais exemple (1), si tant est que sa femme Fait plus tard suivi. Qui s'en étonnera"? Par nature il était volage, étant né voluptueux et indépendant. Diversité fut toujours sa devise, mais liberté au moins autant. « Attaché? dit le Loup; vous ne courez donc pas — Où vous voulez? » Bien qu'il eût une façon très large de comprendre la règle, il se sentait lié, si peu que ce fût, par les chaînes de l'hyménée : et cela augmentait son envie de courir ailleurs.
On a dit que cette femme méritait bien son abandon. C'est possible, les maris disent toujours cela : mais quand elle ne l'eût point mérité, c'aurait été la même chose. Oui, probablement elle était bas bleu et précieuse ; son portrait par Mignard la laisse deviner prétentieuse etminaudière : on entrevoit une de ces femmes qui, après s'être fait tendrement aimer, peuvent un beau jour hor-
(1) Contes : les Aveux indiscrets :
Le nœud d'hymen veut être respecté, Veut de la foi, veut de l'honnêteté. . Je donne ici de beaux conseils sans doute : Les ai-,e pris pour moi-même? hélas non.
ripiler un homme. Et il se peut aussi que, proche parente de Mme Honesta (1), elle fût revèche et tracassière, qu'elle voulût tout ensemble du blanc et du noir, et trouvât sans cesse a redire à la conduite de son époux (« Monsieur court, Monsieur se repose ») (2). Enfin, certainement, elle était le contraire d'une bonne maîtresse de maison : grande liseuse de romans, elle dédaignait les soins du ménage, ignorait l'ordre et l'économie (3). Que son mari lui en ait voulu de n'avoir pas les qualités dont il manquait lui-même, c'est dans Tordre, et on l'a bien dit (4). Mais ce n'est point une raison, que je sache, pour charger l'une au profit de l'autre. Soyons plus équitables : renvoyons-les dos à dos, — comme ils ont vécu.
J'irai même plus loin. Et bien que personne ne soit plus tenté que moi d'absoudre le poète, j'estime que dans cette question d'économie c'est lui qui eut tort. Négligent, et volontiers dissipateur, il donna à sa femme le mauvais exemple. Ainsi se trouvèrent bientôt compromises les deux fortunes; ainsi La Fontaine allait aboutir à une situation qui devait peser sur toute sa vie, sans qu'il en fût d'ailleurs tout à fait responsable.
Sur cette question d'argent, comme sur celle du ménage, nous sommes loin de tout savoir. De patientes recherches, que l'on n'a point faites, seraient nécessaires (5). Mais enfin comment passer la chose sous silence?
(1) Belphégor. — (2) Le Mal marié. — (3) Lettres de 63. — (4) Dekaine.
(5) Walkenaer reculait déjà devant le mauvais état des pièces notariées. Quant a Mesnard il se dérobe, ne voulant pas jeter cet amas <\<- papiers sur la vie du léger poète.
Au moment de leur mariage, J. de La Fontaine et sa femme semblaient être dans une situation parfaitement sortable. Aux 30 000 livres de Marie Héricart se mariaient les biens de son époux, biens maternels et avances du père. — Mais d'abord, qu'avait laissé Françoise Pidoux? Son héritage, nous le savons, avait donné lieu à un procès ; et diminués par des frais de justice, sinon tout à fait réduits aux écailles, ces biens avaient dû être en partie absorbés par les folies du jeune rêveur. D'autre part, comme son père, au moment de sa mort, allait lui devoir près de 12 000 livres, on peut supposer que ce père, ou bien ne lui avait pas donné la somme promise au contrat (1), ou bien lui avait emprunté de l'argent sous une forme quelconque : et de toute façon les ressources du fils (de 47 à 58) en avaient été amoindries.
Si de ce fait nous rapprochons la misère de la Champagne, nous ne serons pas surpris de voir dès 1633 La Fontaine vendre sa propriété d'Oulchyle-Chàteau (2); ni de le voir en 56 vendre à son beau-frère Louis Héricart l'importante ferme de Dammart qui appartenait à sa femme (3). Il semble bien que les deux époux ont exagéré leurs dépenses; et que s'ils ont mérité le blâme de dissipation que leurs amis leur ont adressé, c'est dans cette période, plus que par la suite. Ils n'ont pas songé à l'avenir. Et en cela le mari a été plus cou- Ci) On a vu déjà quil ue lui avait pas donné la charge promise.
(2) Les Annales de Château-Thierry (1891) donnent l'acte, passé à Château-Thierry le mardi 27 août 1653. Le prix de vente est de 7 000 livres. La terre est bien à lui, comme le montre un acte de vente du 29 décembre 1646, où l'on voit les Athénas vendre des biens « tenant à M. de La Fontaine ».
(3) Il vend Dammart 19 114 1. Le bien était entré dans la famille Héricart dès 1585 (voy. Fournier, Notice sur La F.)
pable que sa femme : non seulement parce qu'il était homme, mais parce que certains détails, en l'éclairant sur les embarras de son père, auraient dû l'empêcher de compter sur sa succession. Pouvait-il ignorer que son ami Maucroix avait prêté à M. de La Fontaine près de 18 000 livres?
Ce qui est certain, c'est que ses affaires, comme celles de sa femme, comme celles de son père, étaient en train de se déranger. « Après la mort de mon père, je vous rembourserai infailliblement », dit-il à Jannart en 56. Bien que l'affaire soit obscure, ce n'est pas là le langage d'un homme bien « accommodé ». On ne s'étonne donc pas de le voir deux ans plus tard aboutir à une séparation de biens.
Que cette séparation ait été souhaitée par Mlle de La Fontaine, cela va de soi, et nous le savons par son mari, qui parle en 1658 de son impatience. Que d'autre part cette impatience ait pour cause une raison de santé (1), ou simplement le très légitime désir d'assurer sa fortune et celle de son fils (2), la chose se comprend. Ce qui est plus imprévu, c'est que l'époux lui aussi désire cette séparation (3) ! Qu'est-ce à dire, sinon qu'il redoute des complications du côté de la succession paternelle, qui peutêtre va s'ouvrir bientôt. Résolu à l'accepter avec toutes ses charges (et non point « par bénéfice d'inventaire »), il ne veut pas que sa femme et son fils subissent le contre-coup de ses embarras.
(1) « Ce n'est pas qu'elle soit plus mal qu'elle n'était il y a six mois... » (à Jannart, 58).
(2) « Contra maritum vergentem ad inopiam », disait l'ancien droit.
(3) « Il est bon d'assurer la chose au plus tôt. J'y ai un intérêt trop grand » (à Jannart).
Rien de plus louable que cette attitude. Que l'on y ajoute, si l'on veut, la défiance qu'il a de luimême et de ses écarts de joueur (mais notons que nous ne savons rien) ; qu'on ajoute d'autre part ce fait que, fort refroidi pour sa femme, il veut régler de façon correcte la question d'argent : tout cela est curieux, piquant, fort honorable, — et j'estime que c'est doublement de lui. On parlera beaucoup de cette séparation (le ton dégagé qu'il prend à dessein dans sa lettre de 59 indique bien qu'il craint des commérages); mais décidé à être honnête homme, il veut sauver les apparences.
Voilà nos époux « séparés quant aux biens » un peu avant 58. Brusquement le père meurt, et sa succession s'ouvre en avril : va-t-elle améliorer les affaires de La Fontaine?
Le passif nous est connu. D'après Monmerqué, qui a vu les pièces, le père devait :
A son fils Jean. . 41 977 livres j A Maucroix 17 600 — f
A divers, legs, etc. 3 000 — ]
, 36644 livres (1) Aux Pidoux 4 067 —
Quant à l'actif, nous l'ignorons. Qu'il fût supérieur au passif, c'est ce dont on ne peut douter quand on connaît les arrangements pris par les deux frères. Claude allait se faire donner, moyennant remise de toute participation aux dettes paternelles, la somme de 8 225 livres. Il ne put les obtenir sans y avoir droit. D'autre part, je ne crois pas qu'en les réclamant il renonçât à rien de son dû. Cela vaut la peine d'être regardé.
(1) Cite par Walkenaeu.
d 14 LA VIE DE JEAN DE LA FONTAINE
Lorsqu'en 1649, encore à l'Oratoire, Claude faisait acte de donateur, il se bornait à demander à son frère une rente de 1 100 livres (1). Déjà en septembre 1652, il revient sur sa donation. Sorti de l'Oratoire, vivant près de Château-Thierry et voyant comment vit son frère, il se dit que sa générosité a été sottise. Il trouve énormes les avantages faits à cet aîné qui dépense si largement. Cela choque le sens très bourgeois de ce dévot qui mourra riche (2). Il raisonne, calcule, et pousse les hauts cris. Sans doute son frère le prie d'attendre que la question se pose; mais dès la mortdupère, Claude revient à la charge. Non seulement il demande un partage des biens paternels, mais il veut remettre en question la succession de leur mère. Ce désintéressement tire les larmes des yeux. Non vraiment, il aura beau prétendre, quand il empochera ses 8 000 livres, qu'il veut « nourrir paix et amitié avec son frère », personne ne sera dupe de ce beau semblant (3). Et si Ton avait quelques doutes, on n'aurait qu'à réfléchir à ceci, c'est qu'au moment où Jean était forcé d'emprunter à sa femme, Claude, à qui il devait encore, réclamait par voie d'huissier (4). Un avare, sans doute, un de ces thésauriseurs que hait La Fontaine :
Qui désigné-je, à votre avis,
Par ce rat si peu secourable ?
Qui? bien des gens, peut-être : mais, avec tous les autres, cet ecclésiastique détaché des cboses d'ici-
(l) Walebnabb, P. juitif. — (2) Mesnard a vu un état de m fortune en 1683. (ccili.) — (3) Style de notaire, d'ailleurs
(4) ■ On conserve encore quelques-unes de cei sommations dans la famille du poète. - (Monmekqué, Mém Coulanges, 565.)
bas et qui. campé dans son fromage, en a si bien fermé la porte !
Et voilà pourquoi on peut croire qu'en réclamant ses 8 000 livres, Claude a réclamé tout ce qui lui était dû. Mais admettons qu'il ait accepté un « avantageaient », qui était d'usage (1) : que va-t-il rester au pauvre prodigue?
Le compte est malaisé. Celui que nous avons essayé de faire (2) nous amène à cette conclusion, que La Fontaine, héritant de la charge de maître ancien^ et de terres qui n'arrivent pas à couvrir les dettes, voit ses charges grevées d'à peu près 5 000 livres. Comme il manque d'argent liquide (la succession en manque, sinon nous ne verrions pas le père peu de temps avant sa mort emprunter à Jannart pour des remboursements), il faudra qu'il vende des terres pour satisfaire petit à petit les créanciers. Là est l'origine de ses embarras, on peut dire de ses infortunes. Pour commencer, il emprunte à sa femme 16 000 livres environ (3). Ensuite, d'année en année, il se défera de ses immeubles : et ce sont ces fameuses ventes que d'Olivet lui reprochera comme des preuves de prodigalité et de négligence!
D'Olivet, dira-t-on, n'est ici que l'écho d'amis du poète; et Fréron, très lié avec le petit-fils de La Fontaine, a repris ces accusations, qui sont graves parce qu'elles concordent. Soit, mais qui nous prouve que les amis aient connu la situation? Croit-on que le poète racontât ses affaires (4)?
(1) D'ailleurs les frères, lorsqu'ils se croyaient lésés, réclamaient souvent dans la suite; exemple, les Pidoux.
(2) Voy. Appendice. — (3) Trois ans plus tard il lui doit 18 512 livres ; cela fait 16 000 francs, plus les intérêts de trois ans.
(4) « Je ne romps jamais la tète de mes affaires à mon père. »
Maucroix seul pouvait les connaître, étant créancier. Mais justement il était créancier, donc un peu suspect. Et puis cet excellent chanoine vivait grassement; il pouvait s'étonner que son ami, dont la famille avait eu une réelle aisance, n'eût pas su se faire comme lui une bonne vie large. Quant aux petits -enfants, végétant dans une situation médiocre, ils n'étaient pas fâchés peut-être, quittes à reprocher à leurs grands -parents quelque gaspillage, de faire entendre que sans ce gaspillage ils eussent été riches : innocente revanche...
On parle de ces voyages à Château-Thierry, où le poète emmenait avec lui des gens de lettres : sans doute c'étaient des frais, mais non point forcément de folles dépenses. Et nous ne voulons point prétendre que notre homme fût un modèle de sagesse et d'économie : nous plaidons seulement, parce que c'est justice, les circonstances très atténuantes. Or l'irrégularité de ses revenus, les espérances qu'à une certaine époque il a pu fonder sur le remboursement de ses charges, ces ventes de terre auxquelles il était contraint et qui lui donnaient chaque fois la tentation de prélever sa part sur cet argent destiné à d'autres : tout cela c'étaient de bonnes raisons pour vivre d'une façon peu ordonnée. Il a pu être maladroit, mais il a aussi été malheureux. Si son horreur des affaires le conduisit à les faire mal, cette horreur s'excuse quelque peu par l'irritation de n'en point sortir. Il est facile d'être économe quand on a ses finances en parfait état; cela est très difficile quand on porte le poids
(Lettre à Jannart.) Et le père eu faisait autant, puisque son fils a Ignoré jusqu'au bout la situation paternelle.
de dettes anciennes, sans revenus fixes pour régler sa vie :
Ce n'est pas un fort bon moyen Pour payer, que de n'avoir rien (1);
et ce n'est pas non plus un bon moyen pour s'enrichir.
Car enfin, il fallait payer. Si Ton songe qu'il a remboursé Maucroix (sinon oserait-il en 1694 dire à son ancien créancier : « Il faut payer ses dettes », et le dire de ce ton, péremptoirement?) si Ton songe qu'il a remboursé sa femme, remboursé Jannart (sauf une remise consentie par l'oncle), remboursé les Pintrel (acte de 76) et peut-être aussi les Pidoux, on voit que tous ses biens y ont passé et devaient y passer, parce qu'il fallait vivre.
Vivre avec quoi? avec le revenu d'un capital maximum de 30 000 livres, et probablement inférieur. C'était fort bien, à condition de s'enterrer à Château-Thierry, de s'occuper activement de ses biens, de devenir gentilhomme campagnard, ou plutôt campagnard tout court, quoiqu'en restant maître des eaux. C'était fort bien, à condition de renoncer non seulement à tout ce qu'il aimait, aux exigences de sa nature faite pour la vie facile et brillante, mais encore à sa vocation de poète, qui, longtemps indécise, parlait maintenant.
Ou bien il fallait chercher autre chose, quitter ses deux charges modestes pour quelque office vraiment rémunérateur. Un autre, direz-vous, l'eût fait. Mais précisément il y a pensé! Que l'on pèse ces mots écrits à son oncle le lpr février 1659, au moment où il se voit en face de ses grosses diffi-
(1) Fables, II, 20.
cultes financières : « La commission dont je vous ai parlé est une excellente affaire pour le profit, et je ne suis pas assez ambitieux pour ne courir qu'après les honneurs : quand l'un et l'autre se rencontreront ensemble, je ne les rejetterai pas. » Il y a donc pensé, il a cherché même. S'il n'a rien trouvé, est-on sûr que ce soit sa faute?
Et voilà qu'au moment même où il cherchait, Fouquet, sans doute sollicité par son substitut Jannart, offrait au poète une pension. Depuis quelque temps La Fontaine allait à Paris très souvent, et y faisait de longs séjours (1). Il y avait pris contact avec une société brillante qui avait porté aux nues quelques-uns de ses vers (2), qui le flattait et qui l'attirait. Qu'on se mette à sa place. Qui n'aurait pas rêvé la gloire? Qui donc n'aurait pas vu dans cette carrière des lettres le vrai chemin de la fortune? Et qui, par conséquent, n'aurait pas fait ce qu'il a fait? Un poète, s'atteler à quelque besogne administrative (que personne ne lui offrait d'ailleurs), ou vivoter au fond de ses terres comme un pauvre rat besogneux 1 Personne n'aurait voulu le lui conseiller. Son oncle même, qualifié entre tous pour lui donner de sages conseils, s'il ne l'attira point à Paris (ce que nous ne savons pas), ne fît rien pour l'en détourner. Le poète devait aller à Paris. Ce n'est pas au milieu de ses manants ou de ses garde-chasses qu'il pouvait écrire : il avait besoin de l'excitation d'un milieu mondain ou d'un cercle vraiment littéraire.
(1) Nous avons parle de sou séjour eu 1657; plusieurs actes le montrent à Pans à la fin de 1658.
2) Notammenl l'Epltre a L'Abbesse; \oy. [<■ dizain où il parle de L'approbation do la marquise de Sôvigué.
Ce n'est pas non plus de Château-Thierry qu'il pouvait s'adresser au public parisien, qui, alors comme hier, superbement ignorait la province. Resté chez lui, il n'aurait pas écrit, parce qu'il n'aurait pu secouer ni la torpeur d'une demiretraite, ni la nausée d'occupations mal faites pour lui; et se fût-il forcé à écrire, le silence dans lequel seraient tombés ses vers, envolés de trop loin, l'aurait vite découragé. Il est heureux pour lui, finances à part, et surtout fort heureux pour nous, que La Fontaine n'ait pas eu un sens trop bourgeois, et qu'il ait choisi sa voie en poète.
Ce dernier mot nous ramène en arrière. Le poète, à ce moment, où en était-il?