CHAPITRE IX
La période de tâtonnements était loin d'être terminée : elle ne devait finir qu'avec ses premiers succès. Encore gardera-t-il toute sa vie le besoin de s'essayer sans cesse en des genres nouveaux (1). Mais enfin pour le moment il allait un peu en tout sens, dans ses productions comme dans ses lectures.
Nous l'avions laissé, avec l'Eunuque, en pleine ferveur pour l'antiquité. Cette ferveur était destinée à ne pas s'éteindre. Renonçant pour lors au théâtre, il s'était mis à imiter Ovide. Il en était, nous l'avons dit, au genre héroïque; et son poème d'Adonis (offert en 58, mais sûrement composé plus tôt) peut être pris pour type de sa manière d'alors. Nous n'avons à y relever que ses impressions personnelles, surtout ses souvenirs d'amour qu'embellit un décor champêtre : ces siestes amoureuses à l'ombre des vieux chênes ou sur des tapis d'herbe tenuic (« Mollement étendus, ils consumaient les heures »), ces plaisirs juvéniles ou ces rêveries au bord des fontaines, et aussi la tristesse des séparations :
0 vous, tristes plaisirs où leur àme se noie, Vains et derniers efforts d'une imparfaite joie... Délicieux moments, vous ne reviendrez plus.
(i) Voy. son Discourt à Mme de La Sablière.
Il faut noter cette tendresse et cette mélancolie : elles sont elles aussi — comme la gaieté — de La Fontaine. Elles s'entourent d'ailleurs de ces rêveries mythologiques auxquelles jamais il ne renoncera. Son imagination erre avec transport dans ces régions divines où tout est beauté et lumière : elle s'élance, confiante, vers la grande poésie.
Sans doute, en même temps, notre homme se livre encore à des amusettes; et peut-être ses premiers contes sont-ils de ce temps. Mais il n'y attache aucune importance : vous l'étonnericz beaucoup en lui disant qu'un jour ces polissonneries lui feront honneur. Quand il rêve de gloire, s'il ne s'adresse pas à la poésie héroïque, il s'essaie à la poésie galante.
On sait que les vers galants étaient à la mode. Dès 1649 avaient paru quelques pièces de Voiture, recueillies en hâte par Martin Pinchesne. Mais à côté de Voiture, le vieux Colletet, Gombaud, de Cérisy, Tristan, et Sarrasin et Malleville, que de poètes de l'amour, sortis de l'Astrée ou de Rambouillet! La Fontaine était au courant de leurs productions, comme le prouve son dédain pour plusieurs d'entre eux (1). Quant à Voiture, il n'a pas attendu l'édition de 58 pour se mettre à son école : on le voit bien par les productions qui vont suivre. Faut-il le déplorer? Cet italianisme tempéré fut peut-être un heureux correctif (même après Horace et Ovide) à son âpreté champenoise. A l'école de Voiture il apprit, sinon la linesse du trait (parfaite dans Horace), du moins la délicatesse ingénieuse, disons surtout l'enveloppement. Je ne
(1) Voy. Clymène.
crois pas que cela seul, le jour où on le connut, suffît à le faire adopter : on devina en lui autre chose. Mais eniin il fallait cela, cet air d'honnête homme, cet habit du monde : faute de quoi on l'eût écarté dédaigneusement.
Pour le moment La Fontaine, auteur à3 Adonis, a écrit aussi l'Epître à l'Abbesse : badinage risqué mais spirituel, d'une langue parfaite et d'un tour charmant. Et il est en train d'écrire, très probablement, une pièce dont maints critiques ont tort de faire bon marché, Clymène.
Clymène est un écho délicieux de ses rêveries. Le fond est mince, avouons-le : simple éloge d'une belle de province, présenté sous toutes les formes et sur tous les tons : c'est son teint, c'est sa gorge blanche, c'est son pied d'albâtre et de rose; hélas, c'est aussi son refus d'aimer. Aimer, « toujours ce mot! » dit-elle avec impatience. Et pourtant, ô Clymène,
La louange est beaucoup, l'amour est plus encor. Quel plaisir de compter les cœurs dont on dispose! L'un meurt, l'autre soupire, et l'autre en son transport Languit et se consume : est-il plus douce chose !
La belle sait cela : quelle femme l'ignore? Mais quoi? Elle est prudente, et tient à son repos :
Vouloir bannir l'amour, le condamner, s'en plaindre, Ce n'est pas le haïr, Acanthe, c'est le craindre.
Les soupirs si discrets de son adorateur ne la rassurent ou ne la touchent point. Et le jeu délicat d'une amitié franche, offerte par elle, repoussée par lui, continue, moitié langoureux, moitié iro-
nique. Il semble que le poète mette dans ce jeu d'esprit un peu de son cœur (1)...
C'est qu'en effet il est poète; et il a beau se plaire à des badinages, il se fait une haute idée de la poésie. Loin de lui les rimeurs! il écarte leur tourbe dédaigneusement (2). Pour être un vrai poète, il faut avoir connu les transports que l'on veut inspirer aux autres (ce qu'on n'a point au cœur, l'a-t-on dans ses écrits?); il faut avoir cherché dans les bois le recueillement et la solitude, afin d'y retrouver, dans le décor charmant du feuillage et de la lumière, ces visions que la vie vulgaire fait évanouir. Il faut avoir au cœur un amour profond (même s'il doit s'envoler demain), et, tressaillant d'espoir, aller le dire à la nature :
Zéphyrs de qui l'haleine Portait à ces échos mes soupirs et ma peine, Je viens vous raconter son succès glorieux : Portez-en quelque chose à l'oreille des dieux.
El en même temps qu'on aime passionnément le beau, il faut travailler patiemment à le fixer dans un écrit; en même temps qu'on est un rêveur il faut tâcher d'être un artiste. Lorsque Apollon s'écrie : « Eh! que coûte un dixain? », Erato répond justement : « Tout coûte! » (3). Un poète
(1) Clymèiie a été retouchée sans doute au moment de la
publication. Mais elle semble de 58 : d'abord il est question des surintendants (or Servien meurt en 59) ; puis il s'agit d une belle de province, et une fois à Paris le poète se soucierait peu de chanter d'anciennes amours provinciales. Enfin il serait tard pour se faire cette poétique. — Ces raisons, insuffisantes si on les prend à part, semblent en faire une assez bonne.
(2) « Il est vrai que jamais on n'a vu tant d'auteurs. Chacun forge des vers... >>
(3) On reconnaît le disciple d'Horace; et l'on voit que La F., pour atteindre à la perfection des Fables, n'avait pas besoin d'aller prendre les leçons de Despréaux.
in LA VIE DE JEAN DE LA FONTAINE
doit avoir un style, ne fût-ce que pour plaire au public qui veut du nouveau. Hé quoi, du nouveau? comment faire? Tout simplement se mettre à l'école des grands écrivains : non point certes pour les répéter (la sottise serait étrange), ni pour adopter la manière de quelqu'un d'entre eux : non. mais en s'inspirant de tous ceux qu'on aime, s'essayer et se faire une manière à soi.
Donc notre homme se résigne à être un disciple. Mais quand il fait tour à tour du Marot et du Voiture, ses essais sont moins d'ingénieux pastiches que des tentatives pour se donner un style, où se fondent toute sorte de tours et de tons. Aussi est-il déjà lui-même, qu'il le sache ou non (un premier La Fontaine, mais un La Fontaine) : et ce dilettante avisé et souple sera un maître dès qu'il le voudra.
On le voit, au moment où il allait tenter la chance à Paris, La Fontaine était le contraire du premier venu. 11 apportait non seulement une idée très vraie de son art, mais encore un talent assoupli par de longs essais. Surtout, par la pensée il était quelqu'un.
Sans doute, bien que mûri par l'âge, par les responsabilités et par les soucis, il a gardé une âme légère. — Après une jeunesse insouciante, après les plaisirs d'une lune de miel, il a trouvé dans sa province et dans sa maison des sujets de tristesse ou d'inquiétude. Il s'est familiarisé pourtant avec le malheur, peut-être parce que ce malheur frappe surtout les autres, et avec ses propres soucis parce que sa nature répugne au chagrin. Une promenade aux champs, un rayon de
soleil, des oiseaux qui chantent, chassent vite toutes les ombres. En vain les embarras d'argent reviennent-ils par intervalles : il ne les méprise certes pas, mais il les oublie... Un autre s'en voudrait de cet égoïsme, se reprocherait de ne pas pleurer plus longtemps son père (i); un autre prendrait à cœur des affaires qui mettent en cause sa femme et son fils. Je ne dis pas qu'il n'en ait pas quelque chagrin (car je l'ignore), mais je vois bien qu'il s'en console. Il n'a pas mis là tout son cœur. Il aimera mieux ses amis que sa famille, parce que l'amour des proches, étant un devoir, lui est une contrainte. Né pour l'indépendance, comme pour la joie, il essaie de se faire une vie à côté. L'habitude des rêves, de la réflexion lui a ouvert un monde où son àme se réfugie. Les lettres désormais lui servent de retraite : par elles il se dérobe aux tracas de la vie bourgeoise, s'éloignant par instinct, par égoïsme voluptueux, de tout ce qui pourrait gêner sa vie et troubler sa joie. Quand il s'en ira à Paris (emmenant sa femme parce qu'il y est forcé) et qu'il laissera son fils à quelque nourrice, croyez bien que son fils ne lui manquera pas. Ce père de famille reste enfant gâté, quoique fort aimable. Léger d'àme, léger de conduite, il n'est homme que par la pensée.
Un penseur? à cette date? n'est-il pas plus encore un tempérament qu'un esprit? Très capable d amusements nobles, d'enthousiasme pour la beauté, a-t-il pénétré dans le monde de la pensée pure? Sans doute il ne sera jamais un abstracteur de
(1) Voy. les Rieurs du Beau Richard écrits eu plein deuil.
quintessence; toujours sa réflexion côtoiera la réalité : mais en ce moment, semble-t-il, la vie l'intéresse plus que l'observation de la vie.
Pourtant, que savons-nous? Il a déjà tant lu, et des livres de toute espèce! Ne possédàt-il bien qu'Horace et Rabelais (or il les possède), on voit assez quelle pliilosopbie, étant très intelligent, il en a tirée. D'autre part qui nous dit qu'il n'ait pas déjà lu Sénèque et Plutarque, et que, fouillant au hasard mais avidement tous les vieux livres de son père, il n'ait pas déjà pris contact avec ce Montaigne qui est par excellence maître de pensée? — Or toute cette sagesse enclose dans les livres, il a eu mainte occasion de la comparer avec l'expérience. S'il a peu à peu appris à connaître toute sorte de gens, il ne sait pas moins reconnaître, à travers les différences sociales ou individuelles, les deux grands ressorts de la vanité et de l'intérêt, qui mettent en mouvement ces êtres divers. N'a-t-il pas vu mainte rivalité de luxe ou mainte querelle de préséance? N'a t-il pas vu dans des centaines de procès la cupidité s'armer de mauvaise foi; et le fort opprimer le faible, et le faible ruser et mentir? N'a-t-il pas vu, entre égaux ou même entre frères, jalousie, rancune ou vengeance?... Spectacles familiers, communs, d'où un homme médiocre ne saurait tirer qu'une expérience terre à terre, mais d'où l'homme intelligent dégage une philosophie. Or l'intelligence de La Fontaine ne fait pas question. Sans doute malgré ses trente-sept ans, les passions ni les espérances ne se sont encore envolées : son âme loge une sagesse qui est peut-être moins une philosophie résignée qu'une joyeuse insouciance. Mais son
esprit est en possession déjà de toute sa finesse, de son ironie souriante, de cette bonhomie prétendue qui est au vrai de la malice, une malice très avertie. Il n'en est pas encore aux analyses froides et tranchantes d'un La Rochefoucauld, mais il est mûr pour les comprendre : les années et les déceptions feront aisément le reste.
Ce qui est sûr, c'est qu'à ce tournant de sa vie, cette vie qui offre tour à tour, comme sa pensée, des prestesses et des langueurs — notre homme est plein d'entrain, d'activité et de confiance. Au moment où il va chercher fortune à Paris, nous n'avons plus affaire ni à un rêveur pelotonné dans la volupté somnolente, ni à un provincial effaré ou gauche. Voyez la miniature du Louvre, qui le montre autour de la quarantaine. Ce gros homme réjoui est encore timide à ses heures; il peut être emprunté, surtout quand il est distrait. Fort bien; mais soyez sûrs qu'il a les sens très en éveil, les yeux très ouverts, la malice proche des lèvres. Plus tard de Troy nous le peindra mûri, affiné, un peu désabusé peut-être, malgré sa philosophie anacréontique. Et dans les dernières années Rigaud nous offrira un vieillard inquiet, chez qui la pensée lucide et perçante éclaire des regrets et des amertumes. Mais pour 1" heure Jean de La Fontaine est un être jeune, heureux de vivre, qui aime a voir clair et à se moquer, mais qui aime aussi le plaisir, le luxe, tout ce qui fait la vie charmante et joyeuse. — Il voit une occasion de secouer ses ennuis, de se faire connaître dans la capitale : il va profiter de cette occasion.