‹ La vie de Jean de La FontaineChapitre 9 sur 38 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Notre homme est en possession de sa charge. Pouvons-nous savoir quelle vie elle lui fait?

Nous touchons ici à un point d'administration. Et si en pareille matière les règlements ne manquent pas (on n'a qu'à voir le recueil d'Isambertî), le fait que ces ordonnances reviennent sans cesse sur certains détails montre qu'elles étaient peu observées. On peut néanmoins, en partant soit de celles de 1515 et de 1597, soit de l'œuvre même de Colbert, se rendre compte en gros de ce qui se passait à l'époque de La Fontaine (1).

Rappelons d'abord que de 52 à 58 il sera maître triennal, mais qu'ensuite (après la mort de son père) il aura de plus une maîtrise ancienne et la capitainerie des chasses.

La question d'argent, qui a son intérêt, est malheureusement tout à fait obscure. Étant officiers, les maîtres des eaux avaient droit à des gages payés régulièrement; mais bien que l'ordonnance de 1515 eût fixé ces gages et décidé qu'ils seraient

(\) Voy. la brochure de M. Jovv (Pour quelle raison... La Fontaine cessa-t-il d'être maître des eaux?), ou M. Henriet dans la Grande Revue (15 mai 1905). — Dans ses Nouvelles notes, M. Deraine donne d'utiles renseignements

payés par les receveurs (1), le manque d'argent avait remis en usage les anciens abus, et les maîtres se payaient eux-mêmes. C'est ce que dit Louis XIV dans une page de ses Instructions (2); c'est ce que montrent aussi plusieurs reçus signés par La Fontaine entre 56 et 61 (3). Ses gages, qui devaient lui venir de l'intendant du duc de Bouillon (puisque nous ne sommes pas sur le domaine royal), semblent être pris par lui sous forme de droits de vente : « droits d'entrée et de sortie », et aussi « journées et vacations » (4). A ces gages étrangement perçus, il faut joindre les droits de chauffage, qui ne sont pas moins arbitraires et qui, pour les deux charges, semblent monter à 600 livres (5). Mais de ce côté une évaluation est bien difficile. Elle ne l'est guère moins si Ton part du prix de ces charges. Car d'une part la maîtrise triennale achetée en 1652 est censée fournir un revenu de 375 livres (6); mais d'autre part elle est fixée à 12 000 dans l'évaluation de 1661. Or il est inadmissible qu'une charge ne rende pas sensiblement plus que le revenu du capital qu'elle repré-

(1) « Quant aux gages et pensions des maîtres, qui souloient estre payez en diverses manières selon qu'ils chevauchoient et prenoient un jour plus qu'autres, lesdits gages leur seront taxez et ordonnez par délibération à quatre cents livres tournois par an, pour tout : et par ainsi seront tenus vaquer, etc. » Isambert, xxvi)

(2) A l'année 1662. « La guerre et les inventions des partisans pour faire de l'argent avaient produit une infinité d'officiers des eaux et forêts..., la guerre et les mêmes inventions leur étaient... leurs gages, dont on ne leur avait fait qu'une vaine montre... Ils s'en vengeaient et s'en payaient aux dépens des forêts qui leur étaient commises. Il n'y avait sorte d'artifices, etc. » (Cité par Clément, Colbert, II. 67).

(3) Lacroix, Nouv. œuvres inéd. de La F. 94. — (4) Reçu du 14 sept. 1661. — (5) Reçu du 5 janv. 1660. —(6) Art. de M. Tuetey, cité.

sente. Les simples intérêts, qui sont de 600 livres, doivent, j'imagine, être augmentés d'un tiers. Ajoutons le revenu de la maîtrise ancienne, et nous arriverons au chiffre rond de 2 000 livres. Pour l'époque c'est fort raisonnable : mais étant donné que les gages ne sont pas, ou sont mal payés, que peut-on savoir (I)? Il est très regrettable que tout ceci reste dans l'ombre : dans la vie de notre homme la question d'argent est fort importante.

Nous savons un peu mieux en quoi consistent ses fonctions

Chargé d'abord, comme maître triennal, de la judicature, — plus tard, comme maître ancien, du service actif, — il est loin d'être inoccupé.

Une fois par semaine, l'épée au côté, il siège à l'audience (2). Il préside aux adjudications, et juge en première instance toute sorte d'affaires, comme arrestation de délinquants, saisie de bétail, taxation d'amendes. — D'autre part il a un travail de bureau théoriquement considérable. Il doit faire le récolement des amendes ou confiscations ; il est tenu de faire des rapports sur l'état des eaux et forêts. Naturellement il a un greffier pour les écritures (3) : il lui reste du moins à signer et à lire, quitte à signer sans avoir lu (4). — Enfin, même s'il ne s'occupe pas personnellement du

(1) Notons que plus tard on retiendra, sur ce quon lui doit comme remboursement de ses charges, la somme de 9 000 livres, pour droits pris par lui abusivement. Ce détail indique qu'il avait lait comme les autres (pas plus que les autres, comme on le dit en l'air); et cela montre aussi que nous ne pouvons guère savoir ce que ses offices lui ont rapportô.

(2) Les autres officiera (lieutenant, procureur, garde-marteau) sont en robe.

(3) Ce greffier s'appelait Taillel'er. (Archives Aisne). — (4) « Hél lisez-vous tout ce quon vous apporte? » (Epltre o Bouillon.)

martelage et du balivage, de l'assiette des bois, etc., il faut bien que de toute façon il fasse des tournées, des enquêtes sur les riverains, gardes et sergents des forêts, marchands rentiers, bûcherons, que sais-je?

Il serait donc faux de le voir (comme on le fait trop volontiers) allongé dans quelque clairière, délicieusement oisif et rêveur. Sa besogne, si mal qu'il la fasse (et nous n'avons nulle preuve qu'il la fît plus mal que les autres) (1) ne peut pas se faire toute seule. Il lui faut quelquefois présider aux coupes, songer aux ventes de glandée, surveiller les droits de panage et de pâturage pour les porcs et pour les aumailles. En dehors des forêts, il lui faut visiter les étangs, surtout la rivière, avec ses écluses, bondes et chaussées, avec ses pertuis, avec les moulins (2). Il faut faire observer aussi les édits qui règlent la pêche : droit de pêche réservé aux maîtres-pêcheurs, défense de pêcher la nuit, défense en temps de frai, défense de se servir de drogues nuisibles, comme chaux, noix vomique ou coque du Levant ; défense de prendre les truites, carpes, barbeaux ou brèmes qui auront moins de six pouces entre Fœil et la queue (avis au pêcheur, qui a gardé très indûment le carpillon!) (3) Il faut veiller encore au rem-

(1) La lettre d'admonestation écrite par Colbert ne signifie rien (1666). Outre que Colbert a gardé sa rancune pour les amis du surintendant (nous y reviendrons), il faut voir tout ce que sa correspondance nous révèle sur le désordre général des eaux et forêts.

(2) « La police et l'entretien des grandes routes et des rivières navigables, l'exécution des travaux d'art, en d'autres termes les fonctions actuellement dévolues aux ingénieurs et agents des ponts et chaussées et de la voirie, ressortissaient alors des eaux et forêts (Henriet, article cité).

(3) Ce qui est plaisant, c'est que La Fontaine ne le blâme

poissonnement. Il faut, — que ne faut-il pas?

Tout cela fait bien des affaires! Or voyez que nous ne parlons pas de la surveillance des bois de chauffage : les officiers étaient sans doute fort peu vigilants sur ce point, étant fort larges pour euxmêmes. Et notez également que nous ne disons rien de la chasse, dont il devra s'occuper un jour, quand la succession paternelle lui léguera la capitainerie. Que de règlements, ici encore, sur les droits et sur les défenses, sur l'usage des fusils et des arquebuses, sur les lacs ou sur les réseaux, sur la distinction des diverses chasses, à chiens courants, à chiens couchants!

La Fontaine écrasé sous cette besogne ! On a presque envie de s'apitoyer. Mais nous nous rassurons. De cette charge absorbante il a pris et il a laissé. Il avait pour maxime que de toute chose on ne doit prendre que « la fleur ». il a pris les fleurs, soyons-en certains. — Les fleurs, c'étaient pour lui ses visites des eaux et des bois. Et l'on en voit assez l'intérêt notable. Sans doute, simple particulier, il se serait promené par goût : mais un métier quelconque l'eût éloigné assez souvent de la campagne : il n'aurait pas eu avec elle ce contact incessant dont son œuvre devait profiter ; il serait resté pour ainsi dire sur la lisière de la nature.

Au contraire son métier l'y plonge. — Il la voit en toute saison, sous tous ses aspects : avec ces durs soleils d'été où s'endorment les champs dé-

pas. « Le pécheur eut raison », dit-il gravement. Mais là précisément est la plaisanterie; c'est un de ces sourires dont toute ion œuvre est pleine, que nous devinons vaguement, et dont quelques-uns -<ulement nous sont expliqués.

serts (i), avec les doux vents tièdes qui parsèment de fleurs « l'herbe rajeunie », avec ces rafales de pluie contre lesquelles prévaut à peine « bon manteau bien doublé, bonne étoffe bien forte », et d'où il s'échappe comme il peut, « mouillé, fangeux, ayant au nez la bise » (2). Il part dans des matins pleins de soleil et de cris d'oiseaux; il s'en revient le soir quand le couchant inonde le ciel : brusquement c'est le crépuscule (3), et le soir descend;

La Nuit vient sur un char conduit par le Silence (4),

et tout autour vole l'essaim des rêves.

C'est ainsi que, sans s'éloigner beaucoup, il fait provision de lumière, de parfums et de poésie. — Ici, tout joyeux du soleil et de l'ombre fraîche, il laisse venir à lui les murmures de la foret; il regarde des pins vermoulus, des chênes qui dressent au ciel leur tête orgueilleuse; il relève des traces de cerf ou de sanglier, voit passer un renard, marche, guidé par les bruits sourds, vers l'endroit où l'on fait une coupe et assiste à la mort d'un arbre géant. — Sorti de la forêt, il traverse sur un pont rustique, « un simple tronc avec deux bâtons pour garde-fous » (5), un de ces « rus » bordés de coudriers ou de saules qui vont se perdre dans la Marne. Il suit le fleuve calme, « image du sommeil », et les maîtres-pêcheurs le saluent avec grand respect. Des tanches noirâtres évoluent dans l'eau transparente; le poisson a mordu : encore un dans la gibecière î — Un autre jour, du haut d'une colline, par exemple près de Mont-Saint-

(1) Psyché. — (2) VOraison de saint Julien. — (3) La Fiancée du roi de Garbe. — (4) Psyché. — (a) Psyché.

Père, il contemple un €oin de la vallée : en face, Mézy, Condé, les bois de Monthurel, des nappes de verdure semées de bouquets d'arbres, et le bariolage des terres cultivées. A ses pieds, une ferme, avec un jardin clos d'une baie vive : de l'oseille, des choux, des poireaux, les ramures des pois, les masses des groseilliers, tout un fouillis de plantes et d'herbages. Dans la cour, un chien s'est allongé paresseusement, des poules picorent, des chats jouent dans une corbeille. Des pigeons s'envolent du toit, et, après un long glissement, se posent; maintenant ils fuient à tire-d'ailes, ayant vu un milan « planer, faire sa ronde ». Le jour est doux et gris; le silence invite au sommeil. Mais tout à coup voici des cris d'enfants : et tandis que la race turbulente prélude à ses jeux, le poète hausse les épaules. A présent il regarde passer les nuages, blocs énormes liserés d'argent. Mais le soleil, tombant par de larges trouées d'azur, se joue parmi les branches, dore les prairies, et illumine là-bas tout le peuple du potager. Que cette mousse verte est jolie! Que la terre humide sent bon î Quelle joie dJètre seul, sans fâcheux au vain bavardage, sans souci, sans affaire, perdu dans les songes!

Les songes, voilà bien ce qu'il aime le mieux, même dans la campagne. Sa voluptueuse indolence se complaît aux caresses de l'air, aux murmures des êtres vivants, à la griserie que donne la lumière. Il laisse entrer en lui mille sensations charmantes et vagues : la chanson du vent, sa colère rythmée et puissante, la joie que les oiseaux sèment dans les airs La vie de la nature un moment se confond avec sa propre vie. Quand il rouvre les yeux, il

s'amuse à regarder vivre les bêtes, voit des fourmis en marche, se demande où elles vont, s'imagine leur vie et leur « république ». Ou bien, à la vue de vaches qui paissent, dune colombe qui boit à un ruisseau, de coqs qui se battent, de grenouilles qui sautent dans un marécage, il note en peintre les couleurs et les attitudes, s'émerveille en poète de toutes ces formes de la vie, s'amuse en grand enfant de ces jeux ou de ces querelles, et se prend à aimer (à force de vivre avec eux) ces jolis animaux qui semblent créés pour le distraire. C'est ainsi qu il observe, et il ne va guère au delà : il est trop rêveur pour avoir cette curiosité patiente et active qui dénombre, classe et compare. 11 aime la nature, mais sans l'étudier (1).

D'ailleurs il est bien loin de flâner toujours. S'il oublie son métier (comme nous allions le faire), il y revient souvent, et ses fonctions l'obligent à des tournées lointaines.

En effet le domaine de Château-Thierry et de Chàtillon, tout entier à l'est, est considérable (2). Si le bois de Barbillon l'appelle à une ou deux lieues, celui de Tréloup est déjà plus loin; Rarey est à près

(1) On a tour à tour exagéré ou nié trop absolument sa connaissance des animaux. La Fontaine n'est pas un naturaliste. Mais il ne faut pas lui prêter non plus des ignorances qu'il ne pouvait pas avoir. Les erreurs qu'il commet viennent de son respect de la tradition (il ose une seule fois, à propos du loup, contredire son maître), elles viennent surtout de cette idée qu'en matière de fables l'exactitude n'a pas d'importance. Enlin quelquefois je crois qu'il s'amuse.

(2) Je n'oublie pas que dans ce domaine il y a deux sièges dont l'un est à Cbatillon. Mais certaines affaires peuvent le conduire jusque-là. Sans faire état de la tradition (une anecdote, citée par Lackoix dans sa préface des Fahles, nous montre le poète perdu dans la foret de Wassy), je vois La Fontaine en 4666 rendre uu jugement à Chàtillon. — Sur ce domaine, voy. Deraine : Nouvelles notes.

de huit lieues, et la Haute-Charmoye est encore plus loin, près de la montagne de Reims; la forêt de Wassy le mène à Épernay, c'est-à-dire à onze lieues. C'est pour lui un voyage, voyage à cheval, qui dure plusieurs jours, qui suppose mainte « couchée » à l'auberge ou chez des amis, et qui lui offre maint spectacle.

Sans s'arrêter ou sans descendre de cheval, tandis qu'il va « par pays, sans songer à rien » (comme l'âne), ou perdu dans ses rêveries, il peut faire toute sorte de rencontres C'est un courrier qui passe et lui crie quelque nouvelle, un charretier embourbé qui jure et « déteste » de son mieux, ou ce sont des bêtes qu'on mène à la foire. — Sous ses yeux se déroulent des prés, des vignobles, des champs de céréales ou des champs de raves. Làbas sous un arbre un berger, avec sa houlette et sa panetière, surveille son troupeau qui dort ; ici un manant, d'un geste large, sème le chanvre. Il assiste ainsi en passant aux durs travaux de la campagne; la terre parfois « semble maudite », tant le paysan la retourne « avec peine et sueur ». « Manant, travaille! et travaille, vilain! — Travailler est le fait de la canaille (1). » Pauvres hères, vraiment, « traîne-malheur » que la douleur et la faim assiègent, qui naissent ici-bas avec leurs bras et leur louchet pour tout avoir, dont toute la vie suit d'année en année « un long cercle de peines », et

(1) Voir les Contes, passim, notamment le Diable de Papefiguiere, la Jument du compère Pierre. — Du reste, si dans ces contes ou prend soin d'isoler tous les passades qui sont du cru de La Fontaine (sans cela on aurait du moyen âge italien ou français), on verra combien il a dit de choses sur la vie de son bmps : toujours d'un mot, c'est entendu, mais comme dans les Fables.

qui, s'ils ont péniblement amassé quelque chose, menacés toujours par de mauvaises récoltes ou par des pillages, ne peuvent « qu'en tremblant » jouir de leurs biens (1). Manants ou bûcherons, ils ont le même sort : point de pain quelquefois, jamais de repos!

- Mais voici une ferme d'où sortent pêle-mêle des « régiments » d'agneaux et de dindons (2). Le maître des eaux traverse la basse-cour, demande à manger : on lui trouvera bien des œufs et un morceau de lard. Tandis que la femme « fouille au bahut » pour en tirer du linge (3), l'homme parle des récoltes, des temps qui sont durs, du créancier, de la corvée. La vache a été malade : comment vivra-t-on? Maintenant, debout devant le monsieur attablé, la fermière raconte des histoires. La Fontaine ouvre l'oreille, ces gens parfois se jouent de si bons tours î Gela lui rappelle ses vieux conteurs. Car l'humanité ne change pas : la femme à Pierre se conduit tout à fait comme les villageoises de Noël du Fail : partout des tromperies et des voleries. Il y a aussi M. le curé qui a dit ceci, qui a fait cela. On parle de lui avec un mélange de déférence craintive et de maligne familiarité (4). Bref, jusqu'au départ du maître des eaux, les commérages ne tarissent pas,

Il se lève, dit adieu aux gens, regarde dans une cage sautiller un corbeau captif (o), et part. Sur la route, trois filles viennent bras dessus bras dessous, chantant, riant, caquetant au plus dru.

(1) Les Loups et les Brebis. — ("2) Le Loup, la Mère et V Enfant. — (3) Contes : le Faucon. — (4) Contes : passim. (Voy. dans le Cas de conscience, un repas d'ecclésiastiques.)

(5) Le Corbeau voulant imiter l'Aigle.

Il Les regarde avec intérêt. Dieu sait s'il en a vu déjà, de ces jeunesses frétillantes! Il aime leurs quolibets, leurs malins regards en dessous. Quand il passe, on lui dit bonjour : et trois pas plus loin, grands éclats de rire. Il ne s'en émeut guère; il écoute la chanson gouailleuse dont la campagne est égayée :

Adieu, cruelle Jeanne; Si tu ne m'aimes pas, Je monte sur mon àne, Et galope au trépas.

— Courez, ne bronchez pas,

Nicolas; Surtout n'en revenez pas.

— Allons, bonjour, les belles filles!

Aujourd'hui au village, on danse sous l'ormeau. Les villageoises sont là, portant leurs corsets des dimanches, « leurs demi-ceints, leurs pendants de velours (1) », dansant avec vigueur aux bras de gars solides qui s'en donnent, il faut voir! Pendant ce temps, au cabaret, les anciens « chopinent (2) ». Et comme le maître des eaux aperçoit le notaire buvant avec eux, il va faire halte. Des rires énormes sortent de la salle, les poings sur la table font sonner les verres. Ces trognes enluminées, ces jurons, ce bruit, cette gaieté épaisse lui sont une joie. Il aime les mots de terroir et la grosse finesse de ces villageois. 11 se divertit à entendre de graves propos sur les « brevets » et sortilèges, qui seuls peuvent guérir le farcin des chevaux : est-ce qu'ils y comprennent quelque chose, les docteurs avec Leur latin (3)?

(1) L'Hermite. — (2) Les Truqueurs. — (3) L'Oraison de saint Julien.

Vie vulgaire, criarde, mais curieuse à voir. Assises sur un banc à côté d'une porte, des paysannes s'occupent de leurs nourrissons : l'un tette gloutonnement; l'autre, renversé sur les genoux de sa mère, s'agite, trépigne et crie pendant qu'elle le débarbouille. La Fontaine s'intéresse à ce « tripotage » (1), demande l'âge des marmots, et passe son chemin. Il va voir le seigneur du bourg, qu'il connaît un peu. C'est un de ces hobereaux gueux et fiers, qui trompent l'ennui de leur existence en chassant le cerf et le lièvre, sans parler d'un autre gibier, dont ils ne disent rien à leur femme (2). Celle-ci, qui a connu jadis les muguets et leurs sérénades, soupire en pensant aux dames de la ville (3).

On voit que les relations de La Fontaine débordent celles de son métier. A côté des bûcherons, des gardes, des pêcheurs (qui sont du fretin), à côté des notaires, et des procureurs, et des officiers municipaux, il est amené à voir beaucoup de monde, à regarder la comédie humaine sous tous ses aspects. Le maître (et poète) des eaux et des bois se prépare ainsi à devenir le peintre des mœurs villageoises, ou plutôt des mœurs provinciales, car de retour chez lui il observe sa petite ville.

Ici encore ses fonctions le mettent en rapport avec bien des gens. Par ses collègues du présidial,

(1) L'Aigle, la Laie et la Chatte. — (2) Voy. ce hobereau : « fort ami de la joie, — sans nulle attache, saus souci, — que de chercher toujours nouvelle proie «.(Fiancée du roi de Garbe). Et cf. Féronde. La Fontaine a dû voir beaucoup de ces petits seigneurs; qu'on se rappelle la fable du Jardinier.

(3) Le Mari confesseur.

de la prévôté, du grenier à sel, il est au courant de tous les procès. Par eux encore, ou par d'autres amis, il entend parler des scandales ou des querelles de la société (qu'il apprend aussi par sa femme). Nous l'avons montré en relation d'amitié ou de cousinage avec toute la haute bourgeoisie. Or, on peut affirmer sans crainte que ce monde des magistrats est en rivalité perpétuelle avec les marchands ou les échevins; que la prévôté est souvent en lutte avec le présidial (1); qu'entre gens du même ordre, il y a sans cesse des procès ou des dissensions :

Questions de préséance (2), querelles de femmes, vanite's locales, jalousies de métier, inimitiés de familles condamnées à tourner éternellement dans le même cercle en se détestant jusqu'à la mort : ces misères provinciales sont de tous les temps. Mais combien plus aiguës et plus dangereuses, alors que les passions et les rancunes siègent partout en habits de magistrats et mettent la loi à la disposition de l'homme privé (3) !

Tout cela, notre homme s'en amuse. La comédie à cent actes divers se joue devant ses yeux et enrichit son expérience. Le cœur humain peu à peu lui est dévoilé. Oui, en bas comme en haut les hommes sont les mêmes : un savetier, un bourgeois de Château-Thierry sont faits (grandeur à part) comme un homme de Plutarque ou un Riche-

(1) Lettre à Jannart (29 février 1656). — (-2) Rivalités par exemple pour un banc d'église. Voy. (Annales de Ch.-Th , 18SJ6, 143; ce procès qui sépare deux familles des environs, et qui commencé en lfi6f> ne finit qu'en 1716.

(3) CI). iNoriMANi), la Bourgeoisie française an dix-septième tiède.

lieu; on retrouve la Journée des dupes dans mainte famille champenoise. Laideur comique derrière la façade honorable; masques humains, mufles de hètes ; ou plutôt, ne calomnions point les bêtes, que nous ne valons pas!... Ainsi philosophe La Fontaine. Officier ou bourgeois de petite ville, à mesure que viennent les années, il élargit son horizon

Soyons sûrs, d'ailleurs, qu'il sort de son cercle, qu'il a d'autres salons que l'académie, d'autres plaisirs que ceux de sa ville natale. Des plaisirs? Le temps devrait être passé des vagabondages! n'a-t-il pas sa charge, sa femme et son fils? Car il a un fils, le petit Charles, baptisé le 30 octobre 1633 (1). Depuis longtemps sans doute Maucroix demandait quand il verrait Mme de La Fontaine « un poupon sur le sein (2) ». Un beau jour son ami lui a répondu que l'heure approchait : « Notre féal, vous serez le parrain. » Et le bon chanoine s'est bien gardé de décliner ce parrainage, qui met entre eux un lien de plus. La Fontaine père de famille, voilà une belle occasion de devenir sage. Y pensez-vous? à d'autres! qu'allezvous lui demander là? En tout cas, ne lui demandez point de se claquemurer dans son ménage près de son marmot : il aime bien trop le grand air et la liberté.

Mais pour s'éloigner, il faut des prétextes? il en trouvera. — Un jour il s'agira de faire imprimer à Paris l'Eunuque, pour lequel il a déjà pris là-bas mainte consultation. Un autre jour il partira tout

(1) C'est la date du baptême de Saint-Oépin : la naissance était, parait-il, antérieure de quelques jours (papiers Hôricart).

(2) La Mandragore.

seul pour s'entendre sur certaines affaires avec l'oncle Jannart; ou bien, il emmènera sa femme, et pendant qu'elle tiendra compagnie à sa tante, il ira (présenté par l'abbé Tallemant) (1) se divertir cbez le vieux Colletet. La maison est joyeuse, largement ouverte. Le maître du logis sait encore rallumer sa verve aux feux de Bacchus ; mais surtout sa femme, la blonde Claudine, qui passe pour poétesse, accueille sans cruauté les tendres œillades.

Aujourd'hui c'est Paris, et demain c'est Reims. En février 56 La Fontaine y passe tout le carnaval chez l'ami Maucroix. Milieu ecclésiastique, mais franchement gai. Quand on est allé aux offices, et que devant les vitraux ou au cliant des orgues, tantôt rêvant, tantôt cherchant là-bas dans la trente-troisième stalle de gauche son ami perdu dans des robes noires, La Fontaine a rempli tant bien que mal ses devoirs pieux, — on se retrouve au bon logis hospitalier. Déjà les convives se réjouissent à l'odeur des mets, déjà les flambeaux éclairent une table copieuse. Le beau vin rouge emplit les verres : et bientôt les plaisanteries bavardent parmi les fumées du Verzenay ou du Saint-Thierry. Nos gens sont peu d'humeur « à tenir des propos de sainteté (2) ni de philosophie » : leurs conversations, comme dirait l'auteur des Serées3 « sentent le mardi » (3). Choses de la région

(1) L abbé faisait partie de la société dos chapons du Mans Il connaissait assez Colletet pour l'inviter clic/ son péri; (Tallk.mant, VII, 107). Guillaume Colletet habitait ['ancienne maison de Ronsard ci), rue du Pot-de-fer, entre les rues Lhomond et Mouftetard. C'était, d'après Chapelain (Lettres), nu très hrave homme, en relation avec Conrart, etc.

(2 La Courtisane amoureuse. — (3) Le mardi gras. Voy. les Snées de Bouchbt.

ou de la ville, et d'abord histoires de chanoines (1), souvenirs de la capitale qu'habitent tant d'amis absents, souvenirs de théâtres ou de ruelles, réflexions sur la politique. — tout cela se croise, se presse dans le défilé des mets et des vins, y compris l'écho des violons qui là-bas à la Cour accompagnent les ballets et les mascarades.

Les mascarades, en carnaval, sont de saison : Maucroix et son ami prennent leur part de ces profanes réjouissances (2). Le chanoine s'égaie de voir la comtesse de Lhéry se travestir en avocat, lui qui fut si heureux de troquer cette robe pour celle d'aujourd'hui. La Fontaine le lui rappelle un peu librement :

Tandis qu'il était avocat,

Il n'a pas fait gain d'un ducat.

Mais vive le canonicat.

Alléluia.

Il lui rapporte force écus.

Qu'il veut offrir au dieu Baechus Etc..

Alléluia.

Ils ont d'autres amis, chez lesquels le rire gaulois a libre carrière. Chez le peintre Hélart. connu par ses tableaux et ses aventures, on peut parler d'art : d'Eustache Lesueur. mort depuis quelques mois (3), du Rémois Philippe Lallemant (s'il n'est pas ici), de Robert Nanteuil et de Régnesson. Mais on parle aussi d'histoires drolatiques (il en est dont

(1) « J'ai maints chapitres vus... etc. (Fabien). — (2)Voy. dans les œuvres do Maucroix la mascarade « de L'Empereur et autres ». Admirez eu passant L'étonnante liberté des plaisanteries qu'on ose débiter devant les femmes du plus grand momie.

(3) 30 avril l«5o.

le maître du logis a été le héros (1), et ces joyeusetés inclinent l'esprit du futur poète vers les contes railleurs ou grivois.

Puis on va prendre l'air. Le ciel n'est pas toujours, même en février, pluvieux et morose : un rayon de soleil? on part. On s'attable un moment au tripot de la Fleur de lys, ou l'on s'enfonce dans la campagne. Les deux amis s'en vont par les chemins, vers ces coteaux crayeux où sommeille la vigne. Maucroix peut réciter les vers que lui inspira naguère le sacre de Louis XIV :

Tourne ailleurs tes regards, contemple Verzené Au pied de ce haut mont de forêts couronné : Là mûrit le doux fruit de ces vignes célèbres Qui font naître au cerveau de si douces ténèbres...

Les jours passent ainsi dans une intimité tendre et fraternelle. De temps à autre, au milieu de ces récréations et joyeux devis, La Fontaine songe aux choses sérieuses. Mais ce sont corvées qu'il expédie en hâte : contrats, échanges, venditions, — au diable ces sottes affaires!

Hélas î il aime mieux les amusements. Il vient chercher à Reims non seulement un peu de gaieté, mais encore des occasions de se mal conduire. Pendant que sa femme garde le foyer, ici foulant aux pieds ses devoirs d'époux, « l'homme à sacrement » s'en donne à cœur joie. Mais quoi! son ami n'est-il pas le premier coupable? N'est-ce point grâce à lui que le poète s'est habitué à regarder les nonnes comme de simples femmes (« sous leurs voiles brillaient des yeux pleins d'étincelles ») (2),

(1) Les fient ois. — (2) Le Roi Candaule.

ou comme de gentilles « poupées » qui font des mines dans le parloir (IV? Il lui a dû aussi, — du moins c'est probable, — de connaître cette fameuse abbesse qui, sous prétexte de fuir les armées ennemies, quittait ses Ardennes, venait séjourner à Reims, puis relançant jusque dans la maison conjugale La Fontaine son adorateur, allait devenir pour lui un sujet de brouille ou de refroidissement dans son ménage (2).

Hâtons-nous donc de rentrer à Château-Thierry, moins pour y recevoir le duc de Bouillon qui, le 16 septembre 57, prend possession de son domaine (fifres, tambours, et feux de joie) (3), que pour y voir notre homme aux prises avec sa femme, et bientôt avec la question d'argent.

(1) Mazet. — (2) Tallemant : « Une abbesse s'étant retirée dans la ville, il la logea, et sa femme les surprit. Il ne lit que... lui faire la révérence et s'en aller. » (Tallemant, II, 370.)

(3) Deraine, Nouv. notes. — La F. est là : on a un reçu du 49 sept.

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