CHAPITRE II
La Fontaine était encore à Paris quand il apprit la chute de son protecteur. Le 22 août il avait écrit à Maucroix, qui était à Rome (1), une longue lettre où il racontait la fête de Vaux. Le samedi 10 septembre il lui annonça le malheur.
Billet hâtif, fiévreux, qui dénote chez lui une émotion rare. On le voit, affolé, courir à Saint- Mandé chez Mme du Plessis-Bellière, ou recueillir dans Paris même les bruits sinistres : le Roi irrité contre Fouquet, au point de parler de le faire pendre; jusqu'à Pellisson, qui est menacé... Si c'était vrai, grand Dieu! — Et, dans sa désolation, La Fontaine oublie son malheur. Qu'importe son procès, qu'importe la perte de sa pension? Pour l'heure, il ne pense qu'à ceux qu'il aime, à ce Fouquet surtout, dont il avait fait son idole, dont malgré les distances il était l'ami, et que son infortune lui rend plus cher encore. Mais d'ailleurs, que faire? Attendre, — de peur d'irriter le Roi.
Si peu qu'il songe à ses affaires, il est bien forcé d'y penser un peu. La principale, c'est un procès qu'on lui intente pour usurpation de noblesse. Vieille mesure financière, à laquelle on revenait.
(1) Envoyé 6D mission secrète par le Surintendant.
Une déclaration du 8 février 61 avait chargé M' Thomas Bousseau d'inscrire au greffe le nom des usurpateurs : il allait les poursuivre au nom du traitant La Yallée-Cornay (1). On avait contre La Fontaine un ou deux contrats où il se donnait indûment le titre d'écuyer. Il eut heau jurer ses dieux qu'il payait la taille, on le poursuivit. Mollement d'abord : « homme rusé. Janus au douhle front ». La Vallée ménageait Fami du Procureur Général. Mais après la ruine de Fouquet, ce fut le contraire. Le poète, d'ailleurs, fort de son innocence, se borna à confier l'affaire à un procureur (2); et n'ayant rien pour l'heure qui le retînt dans la capitale, désireux d'oublier ou d'entretenir son chagrin dans la solitude (et puis, et puis il a sa charge!) il regagna Château-Thierry.
A peine arrivé (3), il tomba malade : c'est Racine qui nous le dit. Dans sa lettre d'Uzès (du 21 no-
(1) La Vallée, ayant affermé les tailles, avait droit aux amendes qui los concernaient. Ces détails ont été donnés par Moxmerque (Mém. Coulanges). — Voy. un vaudeville de l'époque :
Depuis six mois on ne voit que noblesse
Du long de ces chemins.
Chargés de sacs, et remuant sans ces*e
Tous leurs vieux parchemins, Disant : « Voici de quoi faire voir comme
Je :>uis gentilhomme, moi,
Je suis gentilhomme. • Mais ils n'ont pas achevé de produire.
Qu'un commis de Bousseau, etc.
Ain et Vaudevilles de Cour, dédiés à S. A. R. Mademoiselle. — Sercy, 1665, p. 305.
(2) Que si quelque affaire t'importe,
Ne la fais pas par procureur. — (Fables, XI, 3.)
(3) Ce séjour nous est prouvé à cotte date. Car non seulement La Fontaine en parlera bientôt {Epitre à Bouillon : « J'étais lors en Champagne... >>), mais encore un reçu, qui a tout l'air d'être authentique, le montre chez lui le 14 septembre.
vembrc) il rappelle à La Fontaine l'époque heureuse où ils se voyaient tous les jours.
Avant qu'une fièvre importune Nous fît courir même fortune, Et nous mit chacun en danger De ne plus jamais voyager.
Or cette fièvre peut être datée. Il s'agit d'une épidémie, d'ailleurs bizarre, signalée par Loret vers la fin de septembre, et qui a pour caractère d'être à la fois dangereuse et courte (1). Ainsi s'explique que Racine ait pu partir pour le Midi aux environs du 25 octobre.
Donc à Château-Thierry, en pleines vendanges, La Fontaine se met au lit. Triste moment! Tout en frissonnant de sa fièvre (lui qui n'est jamais malade!), il doit faire d'amères réflexions. Les soins de sa femme ne lui sont pas assez doux pour qu'il se console; et si son fils est là, ce qui n'est pas sûr (2), sa fibre paternelle n'en est guère émue. Ses amis en prison, sa fortune compromise, cette amende dont on le menace..., — ce sont peut-être les pires heures de sa vie.
Pour nous, qui savons la suite, nous comprenons ses inquiétudes, et qu'il regrette sa belle vie de naguère, indolente et luxueuse. Mais situation à part, nous ne regrettons pas pour lui cet enchante-
(1) Voy. la Muse historique du 24 septembre :
En ce temps qu'on mord à la grappe, Les sieurs disciples d'Esculape Courent par monts, courent par vaux, Sur leurs mules ou leurs chevaux.
Bref, dans les villes et villages, La fièvre fait bien des ravages, etc.
Le 1er octobre Loret parle encore « de cette lièvre arebi-maline — Qui prend les gens à la sourdine », — et puis c'est fini.
(2) Il a dix-buit ans, ce fils : que fait-il?
ment de la cour de Vaux. En somme, qu'avait-il fait pendant ces trois ans? L'ébauche d'un poème qui aurait contenu de jolis détails (naturellement!) mais dont l'inspiration était fausse; quelques menus vers, spirituels, mais d'où la mièvrerie n'était point absente : peu de chose, en vérité! L'atmosphère, dans ce milieu, était trop précieuse : à y demeurer plus longtemps, il risquait de s'y affadir. Sans être pareil à Renaud, il eût trouvé là ses jardins d'Armide (1).
Non que son passage chez Fouquet lui eût été nuisible. Il n'est jamais mauvais d'avoir eu dans sa vie quelques belles heures : le souvenir délicieux en reste, et c'est beaucoup pour un poète. Et puis il avait vu là des hommes de valeur. Sans parler d'artistes comme Lebrun , avec lequel il avait causé (2), il avait rencontré toute sorte de savants : Carcavi, l'érudit bibliothécaire; le fameux Pecquet; une foule de médecins, y compris Gervaise, dont le poème (latin, il est vrai) sur la phlébotomie a pu faire sourire plus tard le poète du Quinquina. Tous ces gens-là, et d'autres, comme l'orientaliste Herbelot, formaient autour de leur protecteur une sorte d'académie des sciences, péripatéticienne dans les jardins de Saint-Mandé : La Fontaine y amusait parfois sa curiosité infinie.
D'autre part il avait noué là plusieurs relations mondaines. Mme de Sévigné, par exemple, devait rester sinon son amie, du moins sa prôneuse. Et précisément pour lui c'était quelque chose d'avoir été distingué par une élite de mondains : le chemin
(i) M. Châtelain a écrit là-dessus une excellente page. — (2) Voy. la lettre adressée à Maucroix en octobre 1693.
de la renommée était aplani pour le futur auteur des Contes. — Mais si. pour ces raisons, Fouquet lui avait rendu un très grand service, si d'autre part ce milieu élégant était une excellente école pour un esprit gaulois et resté un peu provincial, cette école était bonne à la condition d'en sortir.
La Fontaine, à la fin de 1661, ne pouvait guère se consoler par ces réflexions. Tout entier à ses regrets, à ses inquiétudes, il se demandait par moments ce qu'il devait faire. Il fallait se remuer, trouver quelque chose : quoi?
A cette redoutable question, la réponse allait venir un peu plus tard. Pour le moment, j'imagine qu'en dehors de son métier qui l'occupe, de son procès qui ne l'occupe pas, — quelques lectures, quelques essais poétiques vont suffire à le distraire. Il se montrera lui-même en cette période, « dormant, rêvant, allant par la campagne », — dans une attitude qui le peint au vif, encore qu'il soit loin de l'avoir toujours. Il dort : et n'est-ce pas la meilleure façon d'oublier? Il rêve : et « que faire en un gîte à moins que l'on ne songe »? Il se promène : et qui, mieux que la campagne, peut donner la paix? La paix, à cette heure, plutôt que la joie. L'automne finit, la bise est venue 1 Elle souffle sur le plateau, elle agite la cime des arbres, leurs rameaux noirs et désolés. Mais le soleil voilé a des teintes exquises : et quand il disparaît, l'ombre mélancolique ne fait que rendre plus gaie, au retour, la grande cheminée au feu clair.
Et quels sommeils, après ces courses! Certes, il l'a connu ici-bas, sans aller plus loin, le fameux
LES PUEMIEKS ESSAIS 157
« pays où l'on dort » (1) Doux engourdissement qui berce l'esprit, le soir venu, et qui l'emporte... Mais surtout, sommeil du matin! En hiver, pendant qu'au dehors il y a (comme aujourd'hui) de la brume, du vent, de la neige, — quel plaisir de dorloter sa paresse sous le duvet, comme un chanoine! Il a des demi-réveils qui lui donnent la joie de se rendormir. Se lever, à quoi bon? et pour quelle affaire? Bon pour les ambitieux, bon pour les pauvres gens que talonne leur misère ou leur dur métier. Allez, bûcherons, levez-vous! allez dans la forêt obscure et glacée; levez-vous aussi, chambrières; levez-vous, tous les malheureux! Le poète dort. — Et il dormira tout autant Tété, au moment où d'autres, plus actifs, iront boire l'air matinal, épiant les lapins parmi la rosée. La fraîcheur du matin, qui positivement le force à dormir (2), rend le sommeil si délicieux! Il la sent dans un demi-rêve, où défilent encore des coins de paysage, des scènes riantes : charmante indécision entre les images précises du jour qui rayonne et les visions pâles des songes confus (3). Enfin il se réveille. Il goûte une dernière fois cette ombre douce qui s'enfuit. Les pensées flottantes du rêve
(4) Contes : Diable de Pape figuier e. — (2) Contes : la Fiancée du roi de Garbe :
L'orient venait de s'ouvrir :
C'est un temps où le somme est dans sa violence Et qui par sa fraicheur nous contraint de dormir.
(3) Voy. le Songe (à la princesse de Conti) : Je sentis s'effacer de si douces images.
ou bien un passage du Songe de Vaux :
De fantômes divers une cour mensongère, Vains et pâles enfants d'une vapeur légère ..
s'en vont une après une, comme des femmes parées de gazes légères. Puis, le spectacle fini, il sort de sa couche comme d'un théâtre : et lentement il rentre dans la vie réelle.
Que fera-t-il? Il n'en sait rien. Pourquoi forcer les choses à se plier à soi, quand on peut j se plier à elles? Eh! laissons-nous porter : la barque à la dérive nous mènera aussi bien au port. En attendant, vivons en spectateur. Après tout, ceux qui croient être des acteurs sont des figurants comme les autres : et quand ils se sont bien évertués, qu'ont-ils fait de plus? Ils ont gâté leur vie, l'empoisonnant de leurs impatiences, de leurs jalousies ou de leurs regrets (1).
Les vrais sages, ce sont ceux qui rêvent! Le poète s'en donne à cœur joie. Tantôt c'est une rêverie bercée et somnolente, que mille sensations effleurent : l'air frais, le grand ciel bleu, les herbes qui frissonnent; ou la promenade alanguie, comme au fil de l'eau dans une barque, d'une pensée qui les yeux mi-clos voit se dérouler la toile du monde. Tantôt c'est une rêverie consciente et active, qui bâtit des histoires où le rêveur est « déifié » : ou bien, simple prolongement de ses espérances, elle lui représente sa vie embellie et transfigurée; ou bien elle lui offre une vie tout imaginaire, en dehors de la véritable. Châteaux en Espagne, c'est vrai : mais châteaux imprenables, parce qu'ils sont magiques, retraites enchantées où les malheureux défient le malheur, où ils se consolent de leur vie médiocre, de leurs déceptions, de leurs amertumes,
(1) Cf. Psyché s'adressant aux fourmis : « ... Si c'est un plaisir de se tourmenter pour les biens du inonde, tourmentezvous et vivez heureuses. >>
par des plaisirs que la Fortune elle-même ne saurait donner à ses favoris.
Je sais bien — La Fontaine le savait aussi — qu'on ne peut pas vivre toujours au pays du rêve. La réalité, à toute heure, se rappelle à nous :
Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même? Je suis Gros-Jean comme devant.
Comme devant, et même quelque chose de pire : car ce retour est une secousse, et le contraste est dur entre la chimère que l'on quitte et la piètre réalité. Mais ce haschisch a beau être un poison, quiconque en a goûté y revient toujours (1)...
Pendant qu'il rêve ainsi (quitte à travailler quelque peu), bien des choses suivent leur cours, et notamment les infortunes de Fouquet. Le malheureux, enfermé d'abord à Amboise, a été transféré à Vincennes le 31 décembre 61. On l'y interroge du 4 au 23 mars. Et à cette époque, sans aucun doute, La Fontaine revient à Paris. Aux défenses dePellisson, aux supplications de Mme Fouquet la mère, le poète va joindre sa voix. Il écrit alors, ou plutôt publie son « Élégie aux Nymphes de Vaux (2). » Intervention généreuse, qui lui coûtera cher puisque la rancune de Colbert le suivra toujours, — mais dont la postérité lui a tenu compte, puisqu'elle a rangé parmi ses chefs-d'œuvre cette pièce où une douleur inquiète affaiblit sa voix.
(1; Cf., dans Féronde, le paradis de Mahomet. — (2) Il est difficile de la dater exactement. Elle n'a pu paraitre plus tôt : c'eût été une grave maladresse. Mais elle a pu être publiée plus tard. Une gazette de la lin de 1662, citée par Chéruel (D'Ormesson, II, 59), dit en parlant de Fouquet : « Les poètes travaillent pour lui aussi bien que les orateurs. »
11 est fort possible qu'un événement d'un autre ordre ait attiré dans la capitale le maître des eaux de Château-Thierry. Son seigneur le duc de Bouillon se marie le 23 avril; il épouse une des nièces du feu cardinal, Marie-Anne Mancini, si célèbre par son esprit malgré son jeune âge (1). Ce sont pour La Fontaine des protecteurs tout indiqués, et dont il est urgent de se ménager l'appui. Car le fameux procès est bel et bien perdu ! Condamné par défaut, le pauvre écuyer de contrebande va payer ses prétentions ou plutôt ses distractions nobiliaires, et les payer 2 000 écus. Dans sa situation, c'est presque la ruine. Que faire, sinon secouer enfin sa timidité provinciale, sa sotte peur d'importuner un prince, qui jusqu'à présent lui liait la voix? C'est alors que d'un ton pressant et pourtant comique, qui veut attendrir tout en amusant (tel Marot en pleurant tâchait à faire rire), il écrit sa charmante épître au duc de Bouillon (2). Quel en fut le résultat? Que lui servit d'avoir loué Colbert? Nous n'en savons rien. Si dans cette circonstance il lui avait dû quelque chose, aurait-il écrit plus tard sa dure épigramme? Il est possible qu'il ait payé l'amende, possible que le duc ait payé pour lui (3).
(1) Marie-Arme a environ quatorze ans. — (2) Elle est très probablement de 1662. Très digne d'être connue, elle est intéressante par certains détails. La façon dont il parle de son frère semble indiquer qu'il ne l'a pas remboursé encore (cela expliquerait les assignations lancées par Claude contre lui), — à moins que ce ne soit là une fiction poétique, destinée à rendre plus éloquente ou plus amusante la peinture de sa misère. — Notez aussi que sans être intime avec le duc de Bouillon, le poète le connaît déjà.
(3) On pourrait invoquer le mot de la dédicace de Psijché : « Il y a longtemps que Monseigneur me comble de grâces... » Mai- ce mot est loin d'être décisif. Et le souvenir que La Fon-
Quoi qu'il en soit, au milieu de ses ennuis (exagérés peut-être à dessein, mais réels) il dut chercher à se distraire. Lui fut-il permis d'assister en juin au fameux carrousel? Ce qu'on voit bien c'est que de Paris il envoyait à Racine mainte nouvelle du Parnasse, dont l'exilé d'Uzès le remercie bientôt, le 4 juillet. Il s'agît « surtout » du théâtre. Le Manlius Torquatus de Mlle Desjardins, donné en mai a l'hôtel de Bourgogne; quelques semaines plus tard le Théagêne de Gilbert, puis le Baron de Crasse du comédien Poisson; le départ pour Florence de Scaramouche, les projets de l'ami Molière : voilà pour la scène. Et il y a encore le recueil de vers de feu maître Adam; et il y a eu surtout l'entrée à l'Académie de leur bon ami Furetière. D'autre part La Fontaine a exhorté Racine à ne point quitter le Parnasse. Or bientôt celui-ci répond par l'envoi d'un petit poème, les Bains de Vénus (joli sujet pour un futur ecclésiastique), pour lequel il a besoin de toute l'indulgence de « l'académie ». Sur quoi, racontant l'histoire des filles de Piérus, il appelle contre les mauvais poètes « les chasseurs des Muses » (les critiques, pour dire en français la chose) : et déjà Despréaux paraît à l'horizon...
Il ne semble pas, d'après cette réponse, que La Fontaine eût parlé à son ami de ses propres vers. 11 en faisait pourtant, et c'est hors de doute. Songeons que nous sommes arrivés au mois de juillet 1662, que dans un an et demi (au moment où d'une main timide il lancera ses premiers contes)
taine gardera longtemps de cette affaire tendrait à faire croire qu'elle lui fut très dure. (« Ne la fais point par procureur ».)
il en aura un certain nombre en portefeuille; songeons que Joconde (pour lequel il prend un privilège le 14 janvier 64) est postérieur comme composition à huit autres contes qui paraîtront ensuite. Nous devrons en conclure, ou qu'il les écrit vers 62, ou même qu'ils étaient déjà composés (1). Et pourquoi, par exemple, ce Conte d'une chose arrivée à Château-Thierry ne serait-il pas contemporain des Rieurs du Beau Richard où la même histoire est mise en action?
Ce qui n'est pas moins sûr, c'est qu'il écrit en ce moment ses premières fables (2). L'idée avait pu lui en venir depuis quelque temps. Et ce n'est sans doute pas un hasard qui le conduisit sur cette voie, mais bien le désir de prendre dans les lettres une place qui ne fût pas prise. Il avait refait pour son compte les calculs d'Horace : après avoir écarté les genres qui n'étaient point son fait (il regrettait le théâtre, mais acceptait comme une indication l'échec de l'Eunuque), après avoir écarté ceux que les premiers occupants occupaient trop bien, se sentant né conteur il est allé aux contes. Or de là aux fables, il n'y a qu'un pas. Qu'il s'en soit aperçu tout seul ou grâce à quelqu'un: que Patru, par exemple, lui en ait sans le vouloir donné l'idée (3);
(1) Voy. (Arsenal) le fameux manuscrit Conrart (IX). Aux pages 147-70 on trouve Richard Minutolo, le Glouton, etc. : neuf contes qui sont bien ses premiers essais, soumis à Conrart. Joconde est à la page 2.J7. Et sans cloute dans ce recueil la pagination ne signifie rien (chronologiquement c'est le désordre même); mais il est visible que Joconde est l'essai d'une seconde manière (style moderne et vers libres.)
(2) Voy. que parmi les fables que donne Conrart (XI, 533) le glisse le Renard et l'Ecureuil supprimée ensuite par La Fontaine : écho certain du procès de rouquet, à une date où ses amis pouvaient espérer encore, à coup sûr avant le départ du poète pour le Limousin.
(3) Patru en 1657 glisse trois apologues dans ses lettres à
ou même que la collection ésopique de Nevelet, réimprimée en 1660, soit alors tombée sous ses yeux : d'une façon ou d'une autre, cette idée lui est venue.
Elle a dû se préciser, s'imposer bientôt, après la ruine de Fouquet, quand le pauvre maître des eaux a vu la nécessité de faire quelque chose. Le moment des essais délicieux mais stériles était passé : il fallait produire. La naissance du Dauphin, venant là-dessus (1), affermit sa résolution. Des fables morales, c'était bien le présent à faire à un jeune prince : et quel meilleur chemin pour tenter la faveur du Roi? Un an plus tard parut la liste des pensions : et notre poète n'y figurait pas. Mais n'était-ce pas un motif de plus pour se donner de nouveaux titres et forcer le ministre (ou M. Chapelain) à penser à lui"?
Ayant bien vu tout cela, — sans parler encore de son dessein à personne, sauf à Maucroix, — il se met à l'œuvre. Et vraisemblablement il mène de front les deux ouvrages. Car il est bien possible que les fables surtout le préoccupent; mais il est soucieux aussi de lancer des contes. Outre que le goût public lui semble pencher vers le rire, et que cette voie lui sera plus courte à se faire connaître, il comprend que pour les apologues, il faudrait avoir un recueil de quelque étendue et que deux ou trois échantillons ne pourraient suffire. Donc à bâtons rompus, avec ce décousu qui résulte de sa
Olinde. et lui recommande ce genre d'exercice. Mon collègue, M. Lemain, me suggère ici une idée, l'influence du jeu des proverbes (voy. la Maison des Jeux, de Gh. Sorel; et cf. le livre sur les Proverbes de Flbdry de Bellingen). L'idée me semble intéressante; je souhaiterais qu'il l'exposât. (1) Le Dauphin était né le 1er novembre 1661.
ItU LA VIE DE JEAN DE LA FONTAINE
vie errante, et avec ce besoin de changement qui est bien de lui, il quitte et reprend tour à tour Ésope et Boccace. Une fable le délasse d'un conte, et inversement. Tout à l'heure c'était Richard Minutolo, maintenant c'est la Grenouille qui veut ressembler au Bœuf. Il va d'un monde à l'autre, sans effort et par plaisir.
D'ailleurs il semble bien qu'il se cherche encore dans cette période de ses essais. — Ce qu'il voit, c'est que la poésie doit être une peinture exacte et fidèle. Et voilà pourquoi il voudrait se faire un style; voilà pourquoi il hésite entre la forme archaïque et la forme contemporaine, entre le vers libre et les vers suivis, — pourquoi dans les fables mêmes il tente tour à tour les petits vers uniformes, les alexandrins, ou le mélange complexe des vers de toute sorte.
Et de même, au début, il hésite encore entre l'invention et l'imitation. Doit-il écrire des contes de son cru, comme celui du Juge de Mesle. ou s'en tenir à ceux de Boccace? Doit-il inventer des fables nouvelles comme l'Écureuil, ou s'en tenir à celles de Phèdre ? Assez vite il a dû comprendre qu'il est plus facile de redire de vieilles histoires que d'en inventer. En suivant cette voie, il ne ferait que suivre l'exemple de Boccace et celui de Phèdre. Et, ici surtout, il était bien aisé de voir que les thèmes ésopiques avaient pour eux non seulement d'être acceptés déjà, mais encore d'avoir été créés endos temps d'imagination brillante et naïve, où les hommes, vivant au milieu des mythes, savaient donner la vie même aux choses inanimées. Ainsi ces conteurs ou ces fabulistes, dont la gloire était consacrée, l'abriteraient derrière leur gloire. A
leur exemple, sans craindre les critiques, il pourrait glisser de temps à autre une réflexion, — ou une malice. Humblement, à leur suite, il se glisserait lui-même clans la renommée.
C'est ainsi, en tout cas. qu'il écrit ses contes. Il s'y intéresse trop pour n'y pas mettre un peu de lui. Quand il lit dans Boccace l'histoire d'Egano trompé par sa femme, non seulement le pauvre mari devient « le cocu battu et content » (ce qui change la note!); mais encore, en suivant ce cadet à la recherche d'une jolie femme, il se sert de ses souvenirs. Il se voit lui-même — était-ce à Dormans, ou à Chàtillon? — assis à la porte de l'hôtellerie :
A vint qu'un jour, en un bourg arrêté, Il vit passer une dame jolie, Leste, pimpante, et d'un page suivie :
Et, la voyant, il en fut enchanté...
Quand demain il refera Joconde (d'après Arioste, et après le pauvre Bouillon) (1), ignorant l'Italie, il sera bien forcé de dire l'histoire à la française. Mais il le veut aussi, car il s'adresse à des Français. De l'antique roi Lombard il fera donc un homme de cour dix-septième siècle; de ce Joconde, tendre et passionné, il fera un mari de France (à sa mode, à lui). Et il offrira au lecteur des parties de lansquenet, des boucles de cheveux, des gageures, — choses bien modernes. Il ira jusqu'à se montrer lui-même, avec ses goûts et ses grimaces de conteur. Nos gens aiment cela, — comme ils aiment aussi qu'on leur offre parfois une idée, pourvu qu'on le fasse vivement, avec un sourire.
(i) Ce Bouillon, roturier, est un officier de Monsieur.
— Par là, peu à peu, tout change dans le conte. Au lieu de ces vers de huit pieds, dont usait Bouillon sans adresse, et dont la monotonie implacable assomme, nous aurons des vers libres, plus variés, plus vrais. Le jeu imprévu des rimes agiles donnera aux phrases non seulement diverses allures, mais mille attitudes : et nous irons par là vers la peinture, et vers la gaieté. Au diable le sérieux en pareille matière! Allégeons, quitte à faire des pauses pour nous donner l'air de philosopher, mais, en fait, pour que le récit puisse rebondir. Ainsi nous aurons conté, badiné ou ri : et peutêtre que le public voudra bien nous applaudir.
Car on se doute bien qu'à travers ce travail, fait au milieu de visites, de courses, d'affaires (et voilà pourquoi ce travail lui est un plaisir), passent des rêves de succès. Des rêves : non plus comme jadis un vain mirage où il s'endort, mais au contraire un aiguillon. Et quand il s'est représenté l'apparition du livre, Furetière satisfait, Maucroix exultant, tel salon qui s'emplit de murmures approbateurs, il revient avec plus de joie encore à ses grenouilles ou à ses coquettes, à ses maris, à ses agneaux...
Dès maintenant, parmi son entourage, il tâte l'opinion. N'a-t-il pas à Château-Thierry Pintrel, La Haye, ou même sa femme? Certes, je ne veux pas faire d'elle une conseillère très avisée qui, débarrassant son mari de ses expressions de terroir (1), le conduirait d'une main sûre vers l'élégance. Mais enfin, elle est un public. Bref, préoccupé de réussir, à l'affût de toutes les critiques (on les cherche avant, on les fuit après), il va sollici-
(i) Voy. Salesse.
tant les augures champenois, avant de consulter les oracles de la capitale.
Et un beau jour il les consulte. Ce ne sera guère, j'imagine, qu'à la fin de 1663; et il est difficile de savoir s'il s'est adressé en même temps à Conrart et à Patru. A l'en croire, ce dernier aurait désapprouvé « le dessein » de mettre en vers les fables d'Ésope. C'est sûrement une façon de dire. Il entrait dans le caractère de notre homme de suivre d'abord son idée, puis de demander conseil, et de passer outre (1). En tout cas, soit a priori, soit devant quelques spécimens, Patru déclara que la brièveté était l'àme du conte, et qu'il fallait donc renoncer aux vers, puisque les Muses étaient les ennemies des Grâces lacédémoniennes.. . Cet arrêt, prononcé par un avocat qu'on disait bon juge, dut sur le moment étourdir notre homme. Puis, conseillé par d'autres, ou tout seul, il se ressaisit. Étrange idée, de faire de la sécheresse un idéal! Encore de ces gens qui trouvent la mariée trop belle! Au fait (car l'avocat avait écrit des apologues), était-ce bien la mariée qui était trop belle, ou les raisins qui étaient trop verts?... Pourtant non : l'excellent Patru parlait en conscience. Mais sa conviction, après tout, était peut-être discutable. Maucroix. d'autres encore, donnèrent leur avis. Entre ces conseillers, La Fontaine choisit à sa guise, en fît à sa tête et fît mieux que bien.
C'est alors qu'ayant en portefeuille un certain nombre de contes et de fables, il les soumit au jugement du bon Conrart. Les échantillons des fables devaient être, quelque temps après, soumis
(1) Voy. le début de Psyché.
à d'autres juges (1). Encouragé par « l'indulgence » de tous ces accueils, le poète allait prendre au début de 1664 un privilège pour deux de ses contes, en moine temps qu'il continuerait à rimer des fables.
Mais, dans l'intervalle, plusieurs événements s'étaient passés. Nous avons laissé Fouquet en prison : La Fontaine, qui de loin comme de près lui garde sa dévotion entière, se passionne aux péripéties de son infortune. Hélas! il sait bien à quoi peuvent aboutir les efforts du malheureux et de ses amis : avec la clairvoyance de ses craintes, il le sent condamné d'avance. Autour du 1er janvier 63 il lui a fait parvenir une ode dans laquelle il implore la clémence du roi : et le prisonnier l'a trouvée trop humble! Comme si ce n'était pas sa vie, désormais, qui est en jeu ! . . . De Paris, La Fontaine répond le 30 janvier par une lettre où il se défend et s'excuse. Or, voilà le moment où Maucroix, naguère envoyé par Fouquet à Rome, est interrogé à son tour : et le pauvre poète est fort attristé. En tout cas, il s'obstine à être fidèle. Son Élégie était une généreuse imprudence; mais il avait eu le temps de se repentir, de jurer que désormais il se tiendrait coi. Point : il récidive. Il brave les représailles, noblement.
Elles viendront plus tard. Pour le moment, il y a peu d'apparence qu'en accompagnant son oncle Jannart exilé à Limoges, il obéisse à l'ordre du Roi (2). Il n'obéit sans doute qu'à un bon mouve-
(i) Le manuscrit de Sainte-Geneviève est postérieur au manuscrit Conrart; L'examen des variantes Le prouve clairement.
es1 pourtant l'avis de Lair (Fouquet, II, 308), et c'était
ment, ou, si l'on veut, au désir de faire un voyage. — Donc le 23 août il part de Paris avec Jannart (bientôt flanqué d'un exempt). Et nous pouvons le suivre dans ce voyage, d'ailleurs fort connu, qu'il a raconté à sa femme.
Le premier intérêt de ces lettres est de nous donner la note des relations des deux époux; disons plus exactement, à peu près la note. En dépit du caractère intime de certains passages, ces lettres, dans la pensée du mari, ne s'adressaient pas seulement à sa chère épouse. Il y avait la-bas, dans « l'académie », mainte dame pour laquelle le compère n'était pas fâché de se mettre en frais. Et savait-il d'ailleurs s'il ne pourrait pas tirer un jour de ces descriptions un petit ouvrage, qui ferait concurrence au récit de Chapelle naguère publié"?
Voyage aisé à suivre. Départ de Clamart, coucher à Etampes, puis à Orléans, puis à Saint-Dié, puis à Amboise ; le cinquième jour, arrêt à Montelhan; le sixième, un détour pour voir Richelieu; le septième, flânerie à Chàtellerault; le lendemain Bellac, et enfin Limoges. Neuf jours, où nous mettons neuf heures ! Mais nos pères étaient patients, étant peu pressés.
La Fontaine prend la chose en partie de plaisir : c'est son premier voyage en pays lointain ! Et déjà
déjà l'avis de Cliémel. On se fonde sur les termes de sa lettre du 25 août : « La fantaisie de voyager m'était entrée quelque temps auparavant dans l'esprit, comme si j'eusse eu des pressentiments de l'ordre du Roi. » Cf. ibid. «... les loisirs que le Roi nous donne ». — L'objection, c'est non pas sa condition humble (« Les petits en toute affaire — Esquivent fort aisément »), mais la promptitude de son retour. Jannart restera en exil au moins deux ans, peut-être plus. — Le point, je l'avoue, reste obscur.
le coche, à travers les plaines poudreuses ou les cahots des chemins pierreux, emporte nos voyageurs, résolus à ne point s'ennuyer en route. Un notaire qui chante toujours, trois femmes, dont l'une qui se dit comtesse, des controverses qui font dormir notre homme, des récits galants qui le mettent en verve, des exclamations, des éclats de rire, tout cela bourdonne dans le véhicule. Et pendant ce temps défilent sous ses yeux des champs, des villages, de vieux châteaux, des bois affreux. Autant d'occasions de faire des rêves. Les ruines d'Etampes évoquent celles de Troie la grande; la Loire à Orléans le fait songer au port de Constantinople (1).
Joie d'ouvrir les yeux, joie de changer d'air! On se lève, on part dans la fraîcheur des matins riants. Bientôt le soleil flambe; les mouches voltigent autour des chevaux fumants. Aux montées trop rudes on descend du coche, — et puis on remonte : les sonnettes de l'attelage reprennent leur cliquetis rythmé, pendant que les heures passent, à travers les causeries et les somnolences... Et puis, que d'incidents ! les haltes à l'auberge, les repas, les « couchées » diverses; les visites de villes ignorées, au hasard des rues tortueuses : une église, un parc entrevu derrière une grille; Amboise, où il reste pensif devant la chambre de Fouquet ; Cléry, où plaisamment il se trompe d'auberge, à force de se plonger dans son Tite- Live; Richelieu, où il visite avec constance d'interminables galeries ; Châtellerault, où il rencontre des parents Pidoux (et s'embrouille dans sa pa-
(1) Cf. Fables : « Voici les Apennins, et voici le Caucase! »
rente) : bref, mille détails, mille spectacles! Notre homme jouit de tout. Il est de ceux qu'un rien amuse. S'il accueille en passant quelque rêve mélancolique, ou même s'y enfonce avec volupté, c'est qu'il est sûr d'en sortir quand il le voudra : son être, un moment penché vers les choses tristes, se relève bientôt vers la joie. Il est déjà l'homme des Contes. Non qu'il se divertisse aux seules facéties : ce bon vivant, qui badine sur la Landru, s'égarait hier à la suite des grands hommes de Tite-Live. Il s'amuse de tout, mais aussi réfléchit sur tout. Disciple en philosophie de maître François, il ronge gaiement l'os médullaire.
Combien de temps allait-il rester à Limoges? Il est probable qu'avant de passer l'hiver dans la capitale, où nous le retrouverons en très glorieuse compagnie, il revint chez lui dès l'automne. — C'est alors qu'au dire de certains biographes, il aurait rencontré la jeune duchesse de Bouillon. Exilée, disent les uns (ce qui est absurde à cette date ; envoyée là-bas, disent les autres, par son mari qui allait combattre les Turcs (ce qui est prématuré, puisque le départ n'eut lieu qu'au printemps de 1664), elle aurait conseillé au poète d'écrire des contes (ce qui est un peu tard puisqu'il avait commencé sans elle): elle l'aurait ensuite emmené clans la capitale (comme si jamais il n'y était venu), puis héhergé chez elle (où il n'a jamais logé, du moins à Paris)... Admirable tissu d'inexactitudes! Pourtant ceux qui estiment que toute légende contient une part de vérité pourront conclure qu'à ce moment le poète a fait plus ample connaissance avec la duchesse, que le vieux
château les a vus rire et causer ensemble, et que là remonte une familiarité qui, avec quelques intermittences, allait durer près de trente ans.
Ce qui est possible, c'est que La Fontaine ait dû à cette protectrice son entrée au Luxembourg. Sans doute elle aurait pu lui offrir chez elle cette place de gentilhomme qu'il trouva chez la douairière d'Orléans; mais sa maison, nouvellement formée, devait être au complet. Quant à son intervention, elle s'expliquerait à la rigueur : car son frère, le duc de Ne ver s, en agréant peut-être la nomination du capucin Batailler à î'évêché de Bethléem (1), avait pu faire plaisir à Madame. Mais d'ailleurs, en dépit des affirmations les plus robustes, cette intervention est douteuse. La Fontaine, très probablement, dut sa place à ses relations personnelles avec des gens du Luxembourg. Barrillon, qu'il connaissait bien, y avait son beaufrère, le comte de Sainte-Mesme; et ce Sainte- Mesme (qui est l'Hôpital) était le petit-cousin du chancelier de Gaston, le marquis de Choisy; et il était le cousin du marquis de Vitry (frère du gouverneur de Meaux), qui venait d'épouser la fille de du Boulay, autre gentilhomme de feu Monsieur (2). Tous ces gens-là, qui se tenaient entre eux, avaient des attaches avec la Champagne : il n'en faut pas plus (3).
(1) Son agrément fut, dans la suite, indispensable. Voy. Gallia Christiana, XII, 697.
2) Voy. Arch uat. Z" 516 : Etat de la Maison de feu Monsieur' (18 juillet 1664).
(3) Un indice (rien de plus) serait la présence comme gentilhomme de Madame d'un nommé l'Espagnol, qui est Champe- Mieux encore (peut-être), je vois comme secrétaire des commandements de Madame un Desprcz qui m'a l'air d'être apparenté an bailli de Château-Thierry.
Tenons-nous-en aux faits. En possession dès le 8 juillet 1664 de son brevet de gentilhomme (lui, le faux écuyer condamné naguère !), il prête serment le 14 entre les mains du comte de Sainte- Mesme; il fait enregistrer sa nomination au présidial de Château-Thierry (1), passe là sans doute l'époque des vendanges, et se hâte de revenir dans la capitale, où ses amis l'attendent et où une période nouvelle va s'ouvrir pour lui.
(1) Mesnard a connu ces détails par les papiers de famille conservés chez les Héricart de Tury.