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CHAPITRE III

Les existences les plus unies, vues de près, ont aussi leurs vicissitudes. Ce La Fontaine, que tant de biographes représentent perpétuellement indolent au milieu d'une vie sans traverses, a déjà passé par mainte fortune : une vocation pieuse suivie de désenchantement, des flâneries coupées d'occupations sérieuses; une lune de miel, des deuils et de gros tracas; chez Fouquet les promesses d'un bel avenir, les songes dorés, la catastrophe. Il a dépassé la quarantaine : et il n'a encore, ni comme écrivain, ni comme officier, une situation. Il a recueilli quelques applaudissements, sans atteindre à la renommée; il a une charge qu'on lui enlèvera (il le sait) bientôt. Sa position est donc vraiment précaire, quand par bonheur il entre au Luxembourg. Cette fois, il respire : sa fortune incertaine semble se fixer. Il peut croire qu'il est arrivé au port (1).

Comme dans le même temps il voit de plus près des gens de lettres qui l'encouragent, et que ses premiers essais sont bien accueillis, le poète se lance. De 1664 à 72, pendant les sept ans qu'il

(1) Nous supposons qu'il fondait sur la protection de Madame quelques espérances; car sa charge elle-même était l'oit modeste.

passe chez la douairière, il donnera au public trois recueils de contes, six livres de fables, Psyché, quelques menues pièces encore. C'est donc pour lui la grande période de production, comme aussi de vie intense et de vie joyeuse. Car, si Paris devient de plus en plus son centre et la Muse sa compagne de tous les instants, il aura jusqu'en 70 ses occupations de maître des eaux et fera de longs séjours à Château-Thierry. D'autre part, à Paris même, il va se partager entre la société du Luxembourg, celle de ses amis littéraires et celle des Bouillon ou des La Fayette, sans parler d'autres relations. Il saisit avec joie toutes les occasions de varier sa vie. Mais cette maturité heureuse a pour trait principal d'être fort active : c'est bien ce qui caractérise la période du Luxembourg.

Suivons-le donc en ce palais d'Orléans où il entre dans l'automne de 1664. Quelle y est sa situation, quelle y est sa vie?

La situation est parfaitement claire, bien que tous les biographes l'aient ignorée. Nous avons pour 1668 et pour 71-72 les comptes de la maison de Madame (1) : quelle désillusion pour ceux qui voyaient tout cousu d'or l'habit du gentilhomme servant! D'abord on aurait dû réfléchir que ceux qui portaient ce titre étaient d'assez minces personnages. Sans parler de la maison de Monsieur, où ils étaient précédés des premiers gentilshommes, des chambellans, des gentilshommes de la chambre,

(1) Arsenal, manuscrit 6534 pour 1668; — manuscrit 4214 : compte de la maison de feue Madame la duchesse d'Orléans depuis le 1er janvier 1671 jusqu'au 18 août 1672. (Inédit.)

des gentilshommes ordinaires et de tous les maîtres d'hôtel (ils ont les mêmes gages — 600 livres — que les simples valets de chambre) (1), nous voyons que dans la maison de Madame ils sont en rang fort subalterne, surtout si l'on considère le chiffre des gages (2). Ils sont neuf à se partager 1 800 livres, ce qui donne à chacun 200 livres en tout et pour tout, alors que le joueur de luth en touche 600, et que tel « porte-chaise d'affaires » (je pense qu'on m'entend) s'élève jusqu'à 250. Ils ont exactement les mêmes gages que le « maréchal des filles », lequel a de plus la ressource de ferrer « la mule » (3). Il est vrai qu'ils n'ont pas grand'chose à faire. Tandis que le maître d'hôtel (ici, le sieur Sanguin) présidant aux officiers de bouche « sert l'épée au côté et la serviette sur l'épaule (4) », les gentilshommes portent des plats ou exécutent des commissions. Ils sont neuf, donc ils se relaient,

(1) Arch. liai., pièce citée. — (2) Les gages n'indiquent pas iorcément la hiérarchie. Exemple, le premier maître d'hôtel de Monsieur avait 2 000 livres; il en a 4 000 ici; le premier écuyer passe de 2 400 à 4 000 ; le premier médecin de 2 000 à 6 000. Par contre, l' écuyer ordinaire, au lieu de 2 000, n'a plus que 1 500 ; et les gentilshommes servants, de 600, dégringolent à 200 livres.

(3) Voy. Arsenal, manuscrit 6534, f° 8, v° : « 1800 livres tournois aux sieurs de Hennezel, d'IIermonvilie, de Balloy, de la Touche, La fonteine (sic), des Fourches, Chrestien, Cerny et l'Espagnol, gentilshommes servants, pour leurs gages pendant ladite année (1668), comme appert par leurs quittances... » — D'autre part le manuscrit 4214 (ibid.) nous montre qu'en 1671 ils sont huit à se partager les 1 800 livres (augmentation de 25 livres par au)! Sur- ces huit, quatre sont nouveaux (voy. i° 23j. Bonn, trois seulement ont touché pour le premier se-

d< 1672 (ï" 59), et La Fontaine n'en est pas : est-il arrivé trop tard? Ajoutons que deux de eus gentilshommes reçoivent une gratification à la lin de 1672, on nu dit pas lesquels : si notre poète a touché là (ce que rien n'indique) une centaine de livres, c'est tout ce qu'il aurait reçu en plus de ses gage-. On ne roit nulle part la trace de la moindre libéralité de la douairière.

(4) Dictionnaire de Furetière (Hôtel, Gentilhomme).

sous les ordres du sieur le Roy. Et cela permet à notre homme d'aller séjourner en Champagne.

De toute façon, c'est bien de gages qu'il faut parler, et non point de libéralités, d'aumône déguisée offerte au poète. La Fontaine n'est ici qu'un officier comme tant d'autres, qui a un service, qu'on paye pour cela. Faire de Marguerite de Lorraine sa protectrice, quelle invraisemblance! Cette femme- confite en dévotion, qui ne sortait de ses grogneries et de ses migraines que pour chercher avidement les secours de son capucin, ne pouvait guère s'intéresser à l'auteur des Contes. Son entourage, c'est une autre affaire. Mais il n'y a pas à s'imaginer pour lui de suppléments à ses très humbles gages, de pluie d'or tombant dans son escarcelle : on serait sûrement loin de compte.

Du moins, trouve-t-il là le vivre et le couvert? Le vivre, oui, sans aucun doute (1) : il est de règle que les gentilshommes mangent dans la maison où ils servent. Le couvert, il semble que non. A deux reprises, le 4 décembre 1668 et le 31 janvier 1671, c'est-à-dire à deux dates où il est au Luxembourg, le poète est qualifié « demeurant, ordinairement à Château-Thierry, étant de présent à Paris logé sur le quai des Orfèvres en la maison du sieur Jannart, substitut de 31. le procureur général (2) ». Ne nous laissons pas intimider par le premier détail ; il nous rappelle que le maître des eaux possède une maison à Château-Thierry et qu'il y fait de longs séjours; mais c'est bien à Paris qu'il vit la

(1) C'est même ce qui donne financièrement quelque intérêt à sa charge.

(2) Quittances données au duc de Bouillon. (Nous les devons au vicomte de Grouchy, Documents sur La Fontaine, 1893.)

plupart du temps (I). Et d'autre part, s'il ne donne pas le Luxembourg comme adresse dans la capitale, c'est apparemment qu'il n'y loge pas. — Sa vraie demeure c'est la maison de l'oncle Jannart. C'est là que sa femme vivra quelque temps encore avec lui, jusqu'au jour où, découragée par son indifférence, par son air absent et lointain (peutêtre par de désolantes certitudes), elle ira cacher son chagrin à Château-Thierry (2). Et c'est lui qu'on accuse de l'avoir quittée. La quitter! « Des méchants vous ont dit ces nouvelles. » Voyez comme il reste sagement avec son oncle et sa tante : quand je vous dis que c'est un homme de famille ! Maintenant, je ne jurerais pas qu'à côté de ce domicile de façade il n'ait pas quelque part une chambre de garçon. Une anecdote connue (forgée peut-être, mais vraisemblable) ne le faitelle pas loger rue d'Enfer (3)? La précision du détail a quelque chose de séduisant : elle semble reposer sur un souvenir. Or, si la Fontaine a logé une fois rue d'Enfer, ce doit être dans cette période, — avant d'être hébergé chez Mme de la Sablière.

Revenons au palais. Ce gentilhomme ordinaire a beau être fort intermittent, il est quelquefois de service. J'imagine que pendant les repas, entre les plats qu'il apporte ou remporte, il se tient respectueusement à quelques pas de sa maîtresse, quand il ae s'approche pas avec gravité pour prendre ses ordres. Parmi le défilé des mets, les conversations

ti) II y a ses amis, ses plaisirs, mais surtout le soin de ses édition-.

(2) Louis Racine, déjà cité. — (3) Il s'agit de la présentation au Koi; [loua v reviendrons. — La, rue d'Enfer esl devenue la ru !» ofert.

plus ou moins maussades de la mère et de la fille sont coupées brusquement d'une apostrophe à son adresse. Belle occasion pour lui de balbutier, surpris au milieu d'un rêve, et de répondre par une naïveté dont Mlle d'Alençon s'égaie. — En dehors des repas, il n'est là que s'il le veut bien. Mais sans doute on l'attire souvent au salon. Et il lui est loisible de se promener dans les beaux jardins.

Le milieu, au début surtout, est assez austère. La duchesse, vieillie avant l'âge (1), traîne depuis longtemps ses vapeurs : elle en attrista naguère l'enfance de ses filles; elle en fatigue, à l'heure qu'il est, son entourage. Très honnête femme, qui a eu jadis ses heures d'énergie, elle est maintenant plongée dans une dévotion étroite et revêche : elle importune jusqu'à la reine-mère, sa bellesœur. Sur elle règne en maître le nouvel évêque de Bethléem : il est le premier aumônier, donc dirige tout (2). Sa présence suffirait à effaroucher les ris et les jeux, s'il n'y avait pas d'autres raisons qui les éloignent.

Il y a quelques mois à peine que la seconde fille de Madame, la duchesse de Savoie, est morte (3). La mère ne peut voir sans chagrin son gendre déjà prêt à se remarier, et même un moment sur le point d'épouser la Grande Mademoiselle : il épousera bientôt Marie de Nemours (4). La fille aînée, devenue depuis quatre ans duchesse de Toscane, est fort mal avec son mari : autre sujet de tristesse, que chaque jour rappelle et ravive. Reste la

(l) Elle a cinquante-cinq ans. — (2) Cet évêque est l'ancien capucin Batailler. Il sera remplacé plus tard (voy. VEtal de 1668, cité) par l'évèquede Tarbes.un Mallier (Gallïa christ., I, 1225).

(3) 14 janvier 1664. — (4) 11 mai 1665.

dernière fille, Mlle d'Alençon, dont les seize ans manquent de charme (1), mais qui a du moins envie d'être jeune. C'est elle, et ce sont ses demoiselles de compagnie qui, en attendant l'éblouissante apparition de Mlle de Poussay, mettront un peu de gaieté dans le Luxembourg. Car il ne faut pas compter pour cela sur l'amie intime de la duchesse, sur cette marquise de Crissé, fastidieuse avec ses procès sans fin et aussi ses « dévots sourires (2) ». Mais enfin, grâce à la jeunesse, grâce aussi à quelques officiers (3), la maison est loin d'être complètement morne et solitaire. Et le cadre est beau.

Le palais d'Orléans était à peu de chose près notre Luxembourg (4). A une époque où le voisinage d'infectes masures déshonorait le Louvre, l'ancien palais de Marie de Médicis pouvait être regardé comme le plus beau de la capitale (5) . Ne parlons ni de la grandeur imposante, ni de l'harmonie de ses lignes : mais la splendeur de la décoration est facile à imaginer. Boiseries de cèdre sculptées en guirlandes, parquets de marqueterie incrustés d'argent (6), tapisseries, meubles, objets d'art, tout y était magnificence et délicatesse. Rien

(1) On voit ce qui reste des trois Grâces dont nous parlent certains biographes : l'une est morte, l'autre éloignée; la troisième, .seule présente, est bossue et laide.

(2) Épitre à Mignon. — (3) Le comte de Sainte-Mesme, ou Desjprez, secrétaire des commandements, ou d'autres.

(4) Outre les descriptions de Paris (G. Brice, Piganiol), on peut consulter sur le Luxembourg : soit le Journal des deux Hollandais (1656), soit le Voyage de Lister (98) ou celui d'Evelyn (44). — Evelyn parle de la terrasse située flans la cour (disparue), et qui était pavée de marbre noir et blanc.

(5) C'est l'avis de Lister (49) : il ne fait de réserve que, pour les colonnes « qui, formées de sections cylindriques, figurent assez bien la boutique d'un marchand de fromages ».

(6) Lister, p. 51.

de cela n'était nouveau pour la Fontaine; mais raison de plus : il avait pris, autour de Vaux, le goût du luxe. Ses regards effleuraient avec joieles marbres, l'or des lambris, ou les peintures. Je ne sais s'il aimait beaucoup les femmes de Rubens (1); mais son imagination se plaisait à ces scènes mythologiques partout étalées, et qui lui servaient de cadre pour ses rêveries. C'est là qu'il allait rêver l'histoire de Psyché, de Psyché que porte au palais de l'Amour l'aile des Zéphyrs.

Rappelons que tout le palais ne lui était pas ouvert (2). On sait qu'à la mort de Gaston d'Orléans, sa veuve s'était empressée d'accourir au Luxembourg et de s'y installer avec sa famille. Or c'est sa belle-fille, Mademoiselle, qui était l'héritière : elle réclama, et Madame dut lui faire place. Dès 1665 le palais fut divisé en deux : Mademoiselle eut la moitié de gauche, du côté de l'est (rue de Médicis), sa belle-mère, la moitié de droite (3). Les deux femmes ne s'aimaient guère : la plus jeune était vive, fière et tyrannique; l'autre, en apparence effacée et humble, effarée par les sorties de sa belle-fille, se vengeait sournoisement. Tandis que Mademoiselle fermait de son côté le jardin par

(1) Vov. la Magdeleine du Titien, qu'il appelle une « dondon ». (Lettres. 63. )|

(2) Les biographes n'ont pas indiqué ce point : il a pourtant son intérêt, puisqu'il permet de voir le poète, en toute précision, dans un coin de Paris où il a passé tant d'heures charmantes. — On a aujourd'hui un bon livre (de M. Hustin) sur le Luxembourg.

(3) L'acte de partage (À. N. ; S, 1513) a été donné par M. Hustin; il est du \1 septembre 1665. — On peut d'ailleurs voir une estampe {Vue du palais d'Orléans appelé Luxembourg, chez Langlois, rue Saint-Jacques) qui indique cette division du palais : les appartements de la duchesse de Guise sont ceux qu'avait occupés sa mère (avec elle).

une barricade, elle, pour gâter la vue de sa voisine (c'est du moins ce que dit Mme de Sévigné) imagina de faire couper tous les vieux arbres (1). Mutilation sensible au cœur du poète. Hé quoi, les massacrer! « Ils iront assez tôt border le noir rivage! »

Mais nous n'en sommes pas là. Dans les premières années . La Fontaine put jouir en paix de ces magnifiques ombrages. Il se promenait dans la grande allée, qui se prolongeait vers l'ouest, suivant la rue de Vaugirard. A travers cette colonnade d'ormes et de tilleuls (2) il voyait par échappées des coins de bosquets ou de gazons, toute une tapisserie de verdure. Çà et là le terrain penchant multipliait les perspectives (3). Le soleil se glissait, mettait des taches blondes sur le sol et sur l'herbe verte, — ou plus loin faisait resplendir les fleurs, les roses, les tulipes ou les anémones (4). Les parterres, avec leurs buis en bordure, étalaient le caprice de leurs broderies (5), — tandis que par endroits brillaient des marbres clairs. Dans chacun des bassins un triton de bronze lançait au ciel sa girandole (6) : et l'eau éparpillée s'irisait au soleil, ou montait dans l'air gris comme une plume blanche.

La Fontaine, ne l'oublions pas (même en tenant compte de ses absences), a vu là toutes les saisons, toute la féerie de la lumière. H y a savouré, plus que partout ailleurs, « l'innocente beauté des jardins et du jour (7) ». Sous ses yeux les heures

(1) SKvir.NK, III, 9. — (2) Erehjn, p. 254. — (3) Ibid.— (4) Les Hollandais. — (5) Evelyn, p. 254. — (6) Evelyn, ibid.

(7) Le vers est dans les Elégies, c'est-à-dire de cette période; il esl . . Burtoul pour lf Luxembourg.

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changeantes se donnaient la main : et les matins blonds souriaient, puis les jours éclatants d'azur, puis les crépuscules roses qui lui étaient chers (1). Quand il revenait de Château-Thierry après les vendanges (2), un peu de brume errait déjà dans les allées; quelques pousses tardives éclataient encore, toutes fraîches sur les branches noires, ou bien quelques vestiges du feuillage d'automne, le rameau d'or virgilien. Les feuilles brunes tachaient les gazons verts; le soleil pâle disait adieu. Puis c'était l'hiver, le brouillard, la neige : et tous les oiseaux se taisaient. Mais ils revenaient au printemps : et alors ils piaillaient, chantaient, criant que les beaux jours étaient revenus, que Vénus endormie s'était réveillée (3): et pour le poète attendri, dans le soir tiède et silencieux, le rossignol disait l'hymne d'amour...

Il était là surtout dans la journée. Il allait à pas lents, seul autant que possible, rêvant à des vers, ou plus volontiers emplissant ses yeux d'images riantes. Des pigeons roucoulaient. Les cloches des couvents arrivaient jusqu'à lui : tout près, vers le sud, c'étaient les Chartreux, et un peu plus loin c'était Saint-Magloire. Il souriait en y pensant... Maintenant on l'appelait. Mlle d'Alençon se montrait avec une demoiselle de compagnie; salutations, sourires; « que de Grâces, bons dieux! Tout rit dans Luxembourg (4). » L'après-midi, toute sorte de visiteurs au sortir des salons se répandaient dans les allées. Des seigneurs en dentelles, chamarrés, pimpants, faisaient leur cour à Leurs

(1) Voy. fin de Psyché, lettres de 1663, etc. — (2) C'est le moment où il fait ses ventes (eaux et forêts). — (3) Les Vautours et les Pigeons. — (4) A Mlle de Poussai).

Altesses. Le duc de Guise, le futur gendre, dut y venir. On voyait un jour un ambassadeur, ou de Toscane ou de Savoie; un autre, quelque prince étranger; un autre enfin, le Roi lui-même (1).

La Fontaine fuyait peut-être le monde, mais ne pouvait lui échapper. Et d'ailleurs n'était-ce pas joli de voir sous le feuillage errer ces robes étincelantes, et d'entendre par moments des éclats de rire?

Il y avait là trois ou quatre « jeunes fillettes » que notre homme regardait sans doute avec complaisance, celles-là mêmes qui de leur manchon faisaient un abri au petit chien de la douairière (2) . Heureux Mignon, qui, fêté par des jeunes filles et caressé par des mains princières, fut par surcroît chanté par La Fontaine! On voit le dialogue entre cette petite bête et l'ami des bêtes, entre Mignon qui jappe et frétille, qui voudrait bien prendre l'air loin de cet austère Luxembourg gardé par le Suisse, et le gentilhomme servant qui le plaint, mais qui en même temps s'applaudit de pouvoir courir en toute liberté. On voit cela; et on évoque aussi la silhouette de l'aumônier, sombre gardien des mœurs, et là-bas, l'autre moitié du Luxembourg, demeure plus peuplée, vivante et joyeuse, où le poète aimerait mieux vivre, bien que le dieu d'amour (qui aura son heure, celle de Lauzun) n'y soit pas entré...

Cette épître à Mignon semble être le seul hommage poétique adressé à sa maîtresse par le gentilhomme servant. Pour Mlle d'Alençon, il devait

(\) Voy. les continuateurs de, Lorct. — (2) Epitre à Mignon (antérieure à 1668 : il y parle de l'évoque de Bethléem; or, en 1668, l'aumônier est évoque de Tarbes).

l'honorer d'un sonnet médiocre. Et peut-être fut-il un peu plus empressé pour la divine Poussay;mais enfin on voit que dans cette maison il n'a guère perdu son temps en menues offrandes, — dont nulle part d'ailleurs il ne fut prodigue. N'en concluons pas à la froideur de ses sentiments. Il était sans doute très reconnaissant à la duchesse de l'avoir accueilli chez elle, très heureux d'avoir, grâce à elle, quelques revenus à joindre aux siens qui étaient maigres, et en même temps un titre qui lui donnait quelque surface. Quant à l'austérité du milieu (très relative : on peut rire entre hommes), il ne songeait guère à s'en plaindre, ayant le droit de sortir quand il le voulait, et de vivre au dehors d'une vie joyeuse ou hrillante.

C'est ainsi que nous allons le voir se promener dans plusieurs salons, mais d'abord se réjouir avec des amis, surtout des poètes.

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