CHAPITRE Y
Lié avec Molière. Boileau et Racine, vivant avec eux familièrement, La Fontaine a eu d'autres relations non moins illustres et plus mondaines. Il a sûrement pénétré dans le petit cercle aristocratique de la rue de Vaugirard, où Mme de La Fayette avait pour intimes le duc de La Rochefoucauld et la marquise de Sévigné.
Ces relations semblent anciennes. « A la marquise de La Fayette en lui envoyant un petit billard » : tel est le titre dune pièce de notre poète, (jue les éditeurs prudents s'abstiennent de dater, mais qui me paraît antérieure à 1660. Ce genre d'envoi, selon nous, n'a guère de sens qu'au moment où le jeu de billard reprenait faveur, et cela pourrait nous faire remonter jusqu'à 56 (1). La Fontaine, à Paris, voyait dès lors beaucoup de monde; dès lors aussi Mme de La Fayette recevait beaucoup. « C'est une femme de grand esprit et de grande réputation (disaient deux jeunes Hollandais au début de 1658), où une fois du jour on voit la plupart des polis et des bien disants de cette ville (2). » Pourquoi La Fontaine ne se serait-il
(1) Voy. dans Madame de la Suze (de M. E. Magne) 193, une pièce 'lu comte de Maulevrier, mort (dit Loret) le 9 juillet 1657. (2] Journal de deux Hollandais.
pas fait recevoir dans ce salon si accueillant? N'estce pas à ce moment qu'il a vu Mme de Sévigné (1), et les deux amies n'étaient-elles pas déjà presque inséparables? Que l'on retarde d'un ou deux ans l'envoi du billard, peu importe : il reste à peu près certain que le futur poète parlait à la marquise, vers 1660, comme à une amie : « Je vous aime, aimez-moi toujours. » Et c'est ce mot surtout qu'il faut retenir (il est bien de La Fontaine jeune, confiant dans la vie), parce qu'il donne, pour le début du moins, le ton de leur amitié.
S'il a connu de bonne beure cette aimable femme, cela ne veut pas dire qu'il lui doive la connaissance de La Rochefoucauld. Celui-ci, qui devait devenir pour elle l'ami de toutes les heures, était loin en 1665 d'être un familier. Or déjà le poète allait offrir au duc « l'Homme et son Image », qui ne marque évidemment pas le début de leurs relations. La Rochefoucauld était le neveu de Liancourt, et la Fontaine avait depuis longtemps auprès de ce dernier un introducteur, son ami Desmares : le P. Desmares qui, inquiété par les Jésuites, avait à plusieurs reprises trouvé asile chez les Liancourt, et qui depuis 1653 était leur hôte à demeure. Sans doute, étant exilé, il habitait surtout leur fameux château de Seine-et-Oise, ce château que vante La Fontaine et en connaissance de cause. Mais soit là, soit plutôt dans l'hôtel de la rue de Seine, où Desmares de temps à autre descendait incognito et que La Rochefoucauld habite dès 1660, mainte rencontre des deux hommes a été facile. Plus tard leur intimité évi-
(1) Le dixaiu à Sévigné est de 1657.
dente nous permet de voir La Fontaine dans ce même hôtel, d'autant que le P. Desmares, à partir de la paix de l'Église (1668), s'y installera (1).
Reste Mme de Sévigné, qui connaissait bien La Fontaine. Allait-il chez elle? C'est une question. Le salon de la marquise était moins littéraire qu'aristocratique; mais elle aurait fort bien pu recevoir un homme que tout le monde recevait. Elle n'en dit jamais rien, — ce n'est pas une preuve : car elle ne nous dit pas non plus, elle qui le cite sans cesse, qu'elle l'ait jamais rencontré ailleurs. Et pourtant il est certain qu'elle l'a vu souvent. La fable du « Lion amoureux », offerte à sa fille vers 1666, suffit comme preuve.
Désormais on voit mieux que notre poète, en relation avec chacune de ces trois personnes amies, a dû être le très bien venu dans leur petit cercle, dont le centre était rue de Yaugirard (2). Nous connaissons le cadre, en tout cas le jardin et le pavillon de verdure. Nous savons que, sortant du Luxembourg, La Fontaine, pour s'y rendre, « n'avait que quatre pas à faire ». Et nous pourrions nous représenter ces réunions qui sont un peu le pendant, pour lui, de celles du Vieux-Colombier.
(1) Pour les Liancourt je vois uu premier lieu : depuis 1656 ils tiennent des Schomnerg les seigneuries de Nanteuil et NeuilIy-8aint-Front;*La Fontaine, qui a eu 'les terres tout près de là (Oulchy), a pu connaître les Schomberg. Mais cela est vayue. — Au contraire L'entremise de Desmares, dont personne n'a parlé, est intéressante. Elle explique par exemple les velléités jansénistes (ballade à Escobar), les relations avec Brienne <■' la connaissance de La Rochefoucauld. Je ne parle pas de menus détails, comme la mention de Liancourt (Psyché), l'allusion de Quimper-Corentin ou Desmares avait été envoyé (sans y aller d'ailleurs, Dieu l'ayant préservé du voyage).
(2j A l'angle ouest de la rue Pérou. — Voy. Sk vigne.
Sans doute la familiarité n'y est pas la même. Mais il est si sûr d'être bien reçu! D'abord il a eu quelques velléités jansénistes (apparentes surtout), qui lui font patte blanche dans ce milieu bien disposé pour Port-Royal. Puis il est en train de publier ses Contes, et nous savons que les deux dames ont un goût très vif pour ces productions (1). Enfin il a écrit déjà un assez grand nombre de fables; il y a donné sa mesure, et peut affronter sans peur cet aréopage.
La Rochefoucauld, vieilli, déjà goutteux et misanthrope, mais poli, agréable en conversation, est pour La Fontaine un juge conquis d'avance. Jadis féru de YAstrée comme lui, devenu comme lui moraliste, il l'est moins ingénument, mais dans le même sens, dans le sens païen. Ces deux hommes doivent se comprendre, et comme écrivains ils doivent se goûter. On en dirait autant de celle qui écrira Zatjde et surtout la Princesse de Clercs : chez elle aussi une « raison divine » commande à une imagination romanesque. Et comment cette femme naturelle et vraie — encore qu'habile et même diplomate — n'aimerait-elle pas en La Fontaine ce composé piquant de finesse et de candeur? Quant à Mme de Sévigné, nature assez diverse, mais surtout gaie, vivante, spirituelle, prime-sautière, elle est faite mieux encore que ses deux amis pour savourer le pittoresque du poète.
Du moment qu'il avait pénétré dans ce milieu, il était impossible qu'il n'y fût pas aimé; et du moment qu'on l'y aimait, comment n'y serait-il pas venu familièrement?
(i) Sevigné, passim. Pour Mme de La Fayette, vov. lettre de Deschamps à Condé en 1685 (cité par le duc d'Aumale).
Qu'y a-t-il pris? Je n'en sais rien. Mais il y a trouvé des applaudissements qui ont dû lui donner confiance. Cet auditoire était tout autre chose que celui du Luxembourg-, c'était même autre chose que le cénacle des amis, car c'était déjà un peu le public. Et quel public! le plus raffiné en même temps que le plus sérieux. Ce qui avait plu à des juges de cette valeur et de ce crédit, était appelé à plaire partout. Vouloir les contenter, c'était pour La Fontaine garder sans doute ses qualités natives, mais en les inclinant vers un idéal de perfection et d'élégance.
Et à ce commerce, du même coup, il gagnait la bienveillance de maint visiteur haul placé. C'est là qu'il se fera bien voir de M. le Prince; c'est là qu'il se fera de Mme de Thianges une amie et une protectrice. S'il est vrai que plus tard Mme de La Fayette ait vu affluer chez elle les plus grands seigneurs (1), comment n'en serait-il pas de même aujourd'hui, alors qu'elle est dans l'intimité de Mme Henriette? Le poète chez elle a connu la Cour avant d'y aller (2); surtout il s'est fait connaître de toute sorte de gens : il sait que pour arriver cela est utile.
En même temps que le plaisir, n'est-ce pas ce qui l'attire aussi dans d'autres salons?
Je ne sais s'il faut parler ici des d'Herwart. La Fontaine les avait rencontrés autour de Fouquet.
(1j Saint-Simon. — (2) Notons que de bonne heure il parle <l<: la Cour; exemple dans les Contes de 1666. (A femme avare...)!
Je trouverais inaiiitenanl à la Cour l'Ius d'un i'ul|»liar si j en avais affaire
Sans doute Barthélémy d'Herwart, choqué des irrégularités financières du Surintendant, avait fait son possible pour s'y opposer. Mais si le poète, fidèle à son protecteur, hésita peut-être quelque temps à pénétrer dans cette maison hostile, je suis persuadé qu'il y vint bientôt, attiré par l'accueil qu'y recevaient les gens de lettres. Il devait être un jour l'ami très intime du fils de Barthélémy : il n'avait sûrement pas attendu ce jour pour être un familier du salon d'Herwart. Il y retrouvait (dans ce merveilleux hôtel de la rue Plàtrière décoré par Mignard, un de ses amis) toute sorte d'amis protestants, ceux qu'il a pu rencontrer dans le salon Pellissari, ceux qu'il voyait sans cesse familièrement chez les Rambouillet de La Sablière.
Antoine Rambouillet, le grand madrigalier, était, nous l'avons vu, un ami de jeunesse. Très riche, marié à une femme (Marguerite Hessein) extrêmement gracieuse et spirituelle, il recevait beaucoup dans son hôtel des Fossés-Montmartre (1). Et lorsque venaient les beaux jours, ses amis allaient le voir à Reuilly, dans la luxueuse Folie-Rambouillet (2), parmi ses jardins tapissés de parterres, couverts de bosquets et d'arbres à fruits renommés. C'était une joie pour un gourmand comme La
(1) C est bien là, rue des Fossés-Montmartre (à côté de la future place des Victoires, et au début de notre rue d'Aboukir) qu'il faut voir La Fontaine dans cette première période de ses relations avec Mme de la Sablière. — C'est là qu'avait habité le père d'Antoine, Nicolas Rambouillet (voy. pièce de 1642 citée dans Tallemant, VI, 322): c'est là que mourra en 1679 M. de la Sablière.
(2) La Folie-Rambouillet (voy. Sauval, etc.) était située à peu près sur l'emplacement actuef des ateliers du P.-L.-M. L'entrée principale était rue de la Planchette. On l'appelait aussi maison des Quatre Pavillons.
Fontaine d'y manger des pèches savoureuses, des poires exquises, — mais aussi d'errer à l'ombre devant des fleurs; et, les soirs d'été, d'aller sur la terrasse respirer la fraîcheur venue de la Seine, tout en regardant le ciel se fleurir d'étoiles (1).
Société nombreuse et diverse. Par ses frères et sœurs, par d'autres alliances, La Sablière touchait à tout le haut monde protestant, un monde de financiers et de parlementaires. Une de ses sœurs était pour La Fontaine une vieille connaissance, je veux dire Mme des Réaux (la Rosaliane de Maucroix), que l'on voyait avec son mari. On devine assez ce que celui-ci pouvait apporter dans la conversation de malice enjouée et de vieux contes drolatiques. Et pourquoi, malgré son aumônerie, l'abbé François Tallemant ne viendrait-il pas chez ces hérétiques, qui sont ses cousins germains? Pour la même raison apparaît ici le beau-frère des deux Tallemant, le vieux marquis de Ruvigny, l'ami de Turenne, le représentant des églises réformées, homme en vue qui, mêlé jadis à mainte aventure, doit être un témoin précieux du passé. Et derrière lui, sans doute, attirés par le luxe et
1 1 ) Notons ici que ce rêveur a rêvé aussi aux étoiles. Le beau passage sur les astrologues (Fables, II, 4 3). malgré tel souvenir ili Ronsard, prouve qu'il a souvent médité, en homme et en poète, devant ces belles nuits d'été dont le mystère est si attirant.
(2) Voy. (passage cité) la déférence de Courait pour cette famille. Les alliés s'appellent le Coq, Bigot, Bourdin, Monceau, Tallemant : et naturellement beaucoup portent des noms de terre.
(3) La mère des deux Tallemant et de Mme de Ruvigny était une Marie Rambouillet, tantf; paternelle «le la Sablière. — Notons
au il y a un autre abbé Tallemant, l'abbé Paul, qui est (à la mode Bretagne, ou de partout) le neveu de l'autre. C'est cet abbé Paul qui est le grand homme (voy. Pavillon) du salon Pellissari.
par le plaisir, viennent en foule des courtisans, des protestants à tout le moins, comme Lauzun et Beringhen. — Enfin les gens de lettres trouveraient dans Conrart un introducteur, si le maître du logis, qui aime les vers, n'était pas tout disposa à les recevoir. N'oublions pas son beau-frère, Hessein, qui amène quelques amis.
Cette maison plaît sûrement à La Fontaine. 11 s'y fait surtout une amie de cette charmante « Iris » La Sablière, la meilleure de ses protectrices, y compris Mme de Bouillon.
Officier du duc de Bouillon, nous avons vu La Fontaine lui écrire une épître en 1662. Les relations n'ont pas dû en rester là. Et si jusqu'en 1666 elles semblent encore intermittentes (J), elles vont bientôt devenir tout à fait intimes. C'est pour lui un monde fort intéressant.
Que l'hôtel de Bouillon soit alors, comme on nous le dit, rue Neuve-des-Petits-Champs (à l'angle de celle des Petits-Pères), ou qu'il soit rue Sainte- Anne, comme c'est à peu près certain (2), le détail a peu d'importance. On n'a qu'à se représenter une habitation très riche, peuplée de bibelots et d'objets d'art (3).
(1) On voit plus tard, par une lettre de Saint-Évreraond, que Lu Fontaine ne connaissait pas la duchesse de Mazarin. Or, celle-ci avait beau être le plus souvent absente, elle devait parfois être chez sa sœur.
(2) Voy. les pièces citées par le vicomte de Grouchy. D'ailleurs les plans indicpuent la première adresse.
(3) La duchesse est une « curieuse », c'est-à-dire une collectionneuse (voy. Livre commode...); en cela elle est bien la nièce df Mazarin.
Le duc a vingt-cinq ans : ligure insignifiante, au physique comme au moral. Attaché à la cour par sa charge de grand chambellan, il paraît peu chez lui et n'y compte guère. Très bon époux, au reste (plus tard débonnaire), et je ne sais combien de fois père de famille : is pater est quem nuptiœ... — Parmi tant de grossesses, comment fait la duchesse pour rester si vive? On la voit, brillante amazone, suivre les chasses de la Cour et tuer un sanglier aux côtés de la Reine (1), on la voit courir avec Mme Henriette tous les bals masqués (2), ou faire partie en 1668 du voyage de Flandre (3)... Elle est partout, et pourtant chez elle, et toujours fort entourée.
De ses parents d'abord. Je ne parle pas de sa sœur Mazarin, que son mari promène fiévreusement au dehors, quand il ne l'enferme pas dans quelque couvent. Mais elle voit beaucoup sa sœur, la comtesse de Soissons. Son frère surtout, Philippe duc de Nevers, est fort assidu auprès d'elle : et ce capitaine des mousquetaires (qui d'ailleurs vend bientôt sa charge) est un des ligurants les plus aimables de ce salon. Vif, amateur d'art, prompt au badinage et aux vers légers, il aime les gens de lettres, y compris ceux qui méritent de l'admiration.
Quant aux Bouillon, ils sont en nombre. Le duc a plusieurs frères. C'est d'abord le plus intéressant d'entre eux, le jeune d'Albret, futur cardinal : physionomie intelligente, sensuelle, un peu inquiétante; pour le moment, sérieux et appliqué, il
(1-2) Voy. les continuateur» de Loret. — (3) Voy. comte de Saint-Maurice.
passe ses thèses en Sorbonne, souvent escorté de l'étrange Père Bertet (celui qui fait si bien la salade, en attendant de faire des sottises). Puis c'est le spirituel chevalier de Bouillon. Constantin- Ignace, qui sert sur la flotte; puis le duc de Château-Thierry. Henri Maurice, qui approche de sa vingtième année et qui mourra jeune, en duel, comme le précédent. Parmi les sœurs, la duchesse d'Elbeuf; quant à la toute jeune Mauricette Fébronie, future princesse de Bavière, elle est d'ordinaire au couvent, mais peut faire des apparitions. Derrière cette troupe, l'oncle Turenne : Turenne qui voyant dans son neveu le chef de la grande maison de Bouillon, l'entoure gravement de sa déférence.
Voilà pour la famille; mais les familiers sont nombreux. Il est impossible que la jeune duchesse, amie du plaisir et fort bien en Cour à ce moment-là, ne voie pas affluer chez elle toute la jeunesse enrubannée. Par sa belle-sœur d'Elbeuf (encore que le mari soit un vrai brutal), elle est en relation avec cette branche de Lorraine et avec les autres (donc avec Armagnac, Lorraine et Marsan i. Elle connaît déjà les d'Harcourt, les Beuvron, les Fiesque, et l'errant Béthune, et tant d'autres! Trop lié. pour son malheur, avec la comtesse de Soissons (« Messieurs les courtisans, cessez de vous détruire! »), Vardes vient de disparaître eu exil. Mais le comte de Guiche doit venir ici; et son frère (doux mari trompé qui prend sa revanche), son frère Louvigny, n'y viendra que trop, flanqué, bien entendu, de Manicamp l'inséparable. Ajoutons quelques familiers de Turenne, et notamment les Ruvigny, dont l'un, le fils aîné, sera très long-
temps un intime. — En somme, à faire le tour de cette société, on y trouverait, j'en suis sûr, tous les plus beaux noms de la Cour et les plus fringants des blond ins.
On y trouverait aussi des personnages de moindre importance: non seulement Usson deBonrepauxou Paul Barrillon (que nous reverrons ailleurs), mais encore des bourgeois comme les Tambonneau, dont la familiarité avec les Bouillon remonte à la Fronde. On y trouverait même (reçus autrement!) quelques gens de lettres : Corneille? je ne sais pas; Molière, c'est très probable; Segrais sûrement. N'y eût-il que Segrais, La Fontaine ne sera pas seul.
D'ailleurs le milieu est avant tout aristocratique, et par là précieux pour notre poète. C'est un monde plus vivant que le Luxembourg, plus gai que la société La Fayette; c'est aussi, malgré la présence des jeunes courtisans, un monde à part de la Cour. On a signalé bien souvent ce caractère d'opposition. Et de fait, tous les JVIancini sont un peu frondeurs. Se souvenant d'une époque où devant leur oncle Mazarin le Roi était fort petit garçon, ils sont ravis de dauber quelquefois la Cour, comme ils le seront de faire pièce aux auteurs en vogue. S'il y a quelque jalousie dans cette attitude, j'y verrais plus encore les saillies de leur naturel. Ces êtres brillants ne peuvent se fixer. Leur esprit est toujours par monts et par vaux, comme leur personne. Ils ont des engouements qui se succèdent, des colères qui ne durent pas. Ames légères et un peu vaines, où le caprice jette perpétuellement sa note imprévue; âmes gracieuses et fantasques, qui mettent leur plaisir au-dessus de tout et le compromettent par des coups de folie.
Nevers semble plus sage (et encore...); mais ses sœurs mènent une vie en tourbillon. Elles tiennent des propos imprudents, elles ont une conduite équivoque, ou scandaleuse : d'où leurs voyages, et leurs couvents, et leurs exils. Un mauvais génie rend vains tous leurs dons .. Des enfants gâtées, qui gâtent leur vie.
Mais à l'heure qu'il est, pour la jeune duchesse, cette vie est joyeuse. Autour d'elle, parmi les saillies d'une conversation légère et gaillarde, la gaieté rayonne : et c'est la note de ce salon. Marie-Anne y préside, spirituelle, artiste, passionnée à l'italienne pour les belles choses, mais surtout curieuse, capricieuse et voltigeante. « Vous fixeriez plutôt le mercure. » Brune, fine, le nez retroussé et mutin, jolie femme espiègle qui gardera jusqu'aux orgies du Temple sa ligure d'enfant (1), peu soucieuse, cela va sans dire, des airs compassés et de la tenue, elle se croit tout permis, tout soumis, — et règne. Elle règne, mais sans trôner : c'est la grâce en mouvement. — Sans doute elle est d'humeur despotique et contredisante : prompte à la colère, au sarcasme, elle accable ses servants (les humbles) de lardons injurieux ou de querelles imméritées. Ses familiers le savent et sont toujours sur le quivive. Mais, avec tout cela, « sa grâce est la plus forte ». Faite pour la joie, elle la sème autour d'elle, dans les esprits et dans les cœurs. La Fontaine le lui redira dans quelques années :
Vous portez en tous lieux la joie et les plaisirs : Allez dans des climats inconnus aux Zéphyrs, Les champs se vêtiront de roses (2).
(1) Voy. des vers de son frère (cités par Desnoiretehkes, Cours galantes). — (2) Lettre à Mad. <lo B . fin 87.
Ses amis, môme pendant cette première période, semblent être des épicuriens, épris de lins dîners peut-être (ce sera sûrement vrai plus tard), épris en tout cas de gaieté, d'expansion aimable, en somme de plaisir. Il y a des salons où l'on va pour causer avec élégance; d'autres où l'on cherche des appuis : ici l'on vient pour faire la cour à une jolie femme qui n'est point rebelle, et pour vivre gaiement, en attendant l'heure du berger.
La Fontaine, plus modestement, y vient présenter ses hommages à la femme de son seigneur : car on va bientôt liquider sa charge de maître des eaux, et ses finances y sont cruellement intéressées. Mais il vient aussi en poète, pour se faire voir ou se faire entendre. La duchesse, peu instruite mais intelligente, aime les vers : n'en faisait-elle pas à huit ans? Peut-être, en cette première jeunesse, est-elle plutôt connaisseuse en frivolités; peut-être a-t-elle toujours préféré au beau le joli, le mièvre : au grand art de Racine la fausse élégance de Pradon. Mais les contes l'amusent; les plaisanteries, même vives, sont loin de l'effaroucher : elle sait gré au conteur de ses vers légers et piquants. Il se peut même qu'elle encourage le fabuliste. Etait-ce un conte, était-ce une fable qu'il lui récitait un matin, le jour où se livra près d'eux ce combat d'animaux rappelé plus tard (1)? Dans quelque cabinet, sans doute, devant un miroir de Venise, la duchesse en gestes pressés achevait sa toilette. Le poète s'était assis, obéissait à l'injonction de lire des vers. Une chatte réveillée avait repris son somme, tandis que sur le tapis des chiens somno-
(!) Lettre de 1687.
laient; une petite guenon, près du bras blanc de la duchesse, montrait sa tète grimaçante; et la perruche était très sage sur son perchoir. Quel démon, tout d'un coup, a soufflé la discorde? Des bonds, des jappements, des cris aigus ou rauques, tout un concert où la lecture va sombrer. Mais Marianne n'est point femme à perdre la tète. « Voyons, Dodo! Paix, Madame Cancan! Continuez donc, mon cher La Fontaine (1)... »
Il continuait et il revenait. Il pouvait recueillir là, dans l'intimité ou devant le monde, des louanges que sa modestie ne dédaignait pas. Ne fallait-il pas assurer le sort de ses œuvres? Et puis, ces réunions n'étaient pas seulement des occasions d'observer les hommes, les gens de cour qu'il y voyait (que d'intrigues, que de comédies, que de masques il perçait à jour!...) : c'étaient aussi des échappées de vie brillante, des moments de joie fine dans un cadre luxueux. Il aimait cela, sa nature d'artiste en avait besoin. Ce luxe lui était doux au sortir de sa chère campagne; il le changeait des bonnes causeries franches du Vieux- Colombier. C'était, de toute façon, un amusement de plus. « Je suis homme, aurait-il pu dire, et rien de ce qui amuse l'homme ne m'est étranger. »
(OOn sait (voy. Chadlieu) qu'elle a chez elle toute une inéua gerie, en liberté.'