CHAPITRE VI
Ces promenades lentes que nous venons de faire avec La Fontaine dans divers salons, ne peignent pas toute sa vie. Il faudrait le voir au travail, dans un effort joyeux que traversent souvent des affaires.
Il a beau en avoir l'horreur, ces affaires s'imposent à lui : avant tout, celles de son métier. On sait que le duc de Bouillon, en devenant possesseur de Château-Thierry, s'était engagé à rembourser les offices de son domaine : notre homme savait donc qu'une fois ou l'autre il cesserait d'être maître des eaux (1). Un jugement du 13 août 1661 avait évalué ses deux maîtrises l'une à 14 000 livres, l'autre à 12 667; or bientôt celui du 23 février 1666 conclut à une réduction de 9 600 livres, sous prétexte de sommes indûment perçues. Rappelons que le désordre était partout dans les forets, et que La Fontaine n'avait fait que se conformer à l'usage courant (2). De toute far on rien n'était pour lui
(i) On voit combien on avait tort de représenter La Font aine se débarrassant de sa charge par fainéantise. Comme cest un des plus graves reproches qu'on pouvait lui faire, il importe de souligner le l'ait. —Sur foule cette question, voy. la brochure de M Jott (A quelle date La Fontaine cessa-l-il d'être maître des ')-. ou simplement .M. Derains (Nouvelles noies).
(2) Voy. passim La Correipondanee de Colbert.
plus inattendu, et il dut faire plus qu'une grimace. [1 avait certainement compté sur la somme entière, et déjà mangé (malgré lui) une partie de son blé en herbe. Comment ferait-il?... Ajoutez que le remboursement de ces 17 000 livres, qui devait se faire théoriquement à partir d'octobre 1665, ne se fit que cinq ans plus tard (1). Dans l'intervalle il dut continuer son service. Non seulement il avait passé à Château- Thierry les mois de mai et juin 1665 pour assister les commissaires chargés de l'évaluation du domaine (et c'est alors qu'il emmena Boileau et Racine), — mais l'année suivante, le 20 mai, il rendait encore un jugement à Chàtillon-sur-Marne (2) ; — en août il recevait une lettre sèche de Colbert qui l'invitait à punir certaines malversations de ses officiers (3); et le 1" septembre, de Reims, il envoyait à M. de Bafoi, intendant du duc de Bouillon, un appel pressant, l'appel d'un officier qui depuis deux ans n'a pas même touché un sol de ses gages (4).
Si l'on se rappelle qu'il est toujours le débiteur de sa femme, de Pintrel et de Jannart (5), on comprendra qu'il voie sans satisfaction s'en aller une charge qu'il ne pourra pas racheter (6), et que
(1) Le 14 juin 1669 il donne au duc quittance de 20 976 livres. eu lai remettant les lettres de provision de ses charges ; la quittance définitive est du 21 janvier 1671. (La différence entre 17 000 et 20 976 représente les intérêts peudant quatre ans.)
(2) Voy. Der-unl;, op. cit. — (o) On a tiré avantage de cette lettre contre lui. C'est absurde. Partout dans les forêts se passaient des faits bieu plus graves. En 1663 son collègue d'Fperna\ était condamné à mort! (Correspondance Colbert, IV, 270.)
(4) Cette lettre à Bafoi nous donne la date des ventes, c'està-dire le moment où La Fontaine devait être sur place deus années sur trois. Cela coïncide avec les vendanges.
(5) Voy. l'acte de vente de janvier 1676. — (6) En effet il devait avoir un successeur aux gages de Bouillon; mais La Fontaine n'avait pas de quoi racheter sa charge.
toutes ces affaires l'irritent ou le préoccupent. Parce qu'il n'en parle guère, pensez-vous qu'il n'en souffre pas? — En tout cas elles n'en rendent que plus attrayant son métier de poète, qu'il fait entre Paris et Château-Thierry.
Nous avons indiqué son premier essai de conteur, ces Nouvelles en vers, etc., qu^il n'avait signées que de ses initiales, et qui parurent vers la fin de décembre 1664 (1). Essai timide, où il semblait dire au public (2) : « Sincèrement, dites-moi si je dois continuer. Et dites-moi aussi — car je ne cherche qu'à vous faire plaisir — ce que vous aimez le mieux, de la forme archaïque en vers réguliers, ou du style moderne relevé par le vers libre. » Mais le succès, dû en partie à la comparaison que l'on fit des deux Joconde, fut si immédiat et si vif, qu'au lieu d'attendre la réponse, le poète se hâta de donner telles quelles toutes les pièces qu'il avait achevées. Et les Contes et Nouvelles, signés de son nom, parurent fin janvier (3). Dans une préface, à la fois modeste et narquoise, il se défendait d'avoir fait des contes trop libres, affirmait que la bienséance consiste précisément à tenir compte de son auditoire (et qu'il avait donc bien fait de donner au public des choses légères...), jurait que la gaieté de ces contes, trop innocente pour offrir le moindre danger, ne pouvait faire tort aux femmes, puisque ni les mariages n'en seraient moins fréquents, « m les maris plus fort sur leurs gardes. » — Mélange amusant (quoique peu moral) de candeur et d'im-
(1) L'a. i. est du 10 décembre. — (2) Vov. sa préface. — (3) A..i. 10 janvier 1665.
pertinence ; joie évidente d'être promu auteur, de causer avec un public qui est son public.
De fait, il se lance. Tandis qu'on fait de son recueil in-12 une réimpression elzévirienne, il se hâte de reprendre quelques contes tirés de Boccace ou des Cent Nouvel les. pièces de la première manière auxquelles il joint deux contes en vers libres (dont la Fiancée du roi de Garbe). Il arrange cela dès le mois de mars ou d'avril, continue à s'en occuper à Château-Thierry pendant qu'il accompagne les susdits commissaires, fait demander un privilège qu'il obtient le 30 octobre; et en attendant de corriger ses épreuves, il revient à Psyché peut-être, sûrement aux fables. Enfin sa Deuxième partie voit le jour (1). L'auteur (car il dit maintenant « l'auteur » !) assure que ces contes seront les derniers. Il songe que demain, grave moraliste, il va parler à la jeunesse : il essaie de prendre le ton, pour s'habituer. Et il fait aussi un serment public, pour mieux se lier les mains : serment de conteur!
Le succès, une fois de plus, fut considérable. Et nous en avons une preuve, non seulement dans le nombre des éditions ou contrefaçons, mais encore dans la lettre que Chapelain écrivit à l'auteur pour le remercier. Car La Fontaine, comme bien on pense, offrant son livre à tous les arbitres des lettres, n'avait eu garde d'oublier le suprême oracle. Si Racine se moquait de son ancien approbateur, si Boileau l'attaquait, c'était leur affaire! Il avait, lui, à se ménager un appui auprès du ministre, c'est-à-dire l'accès des pen-
(1) A. i. 21 janvier 1666.
sions. — La réponse de Chapelain dut lui faire
plaisir :
Vous y avez damé le pion au Boccace (disait l'oracle ..). Je n'ai jamais trouvé en aucun écrivain de nouvelles tant de naïveté, tant de pureté, tant de gaieté... Votre préface se sent bien de votre érudition et de l'usage que vous avez du monde... Je ne crois pas qu'on doive jamais renoncer à un Iravail où on réussit comme vous faites... Si j'étais en votre place, je... me délasserais quelquefois de mes études graves entre les bras de ces Muses gaillardes qui vous traitent si favorablement (1).
Il est vrai que « l'action de grâces » de cette lettre ne fut suivie d'aucun effet. Chapelain n'ignorait pas que Colbert était très décidé à ne rien faire pour les anciens protégés du Surintendant (2). Mais La Fontaine pouvait espérer encore; et ses rêves heureux le suivirent sans doute quelques mois. Quand il vit que rien ne venait en fait de pension, il reporta ses espérances sur les fables : et toujours il pensait à l'enfant royal, dont le nom mettrait à son livre une auréole brillante, ou dorée...
(1) Il faudra retenir certains termes de cette lettre. Chapelain est de sa nature cérémonieux et louangeur, et peut-être qu'il paie en flatteries, sachant qu'il ne peut payer en pension... Mais son opinion (<[ui est, on le voit, d'un juge assez fin) nous donne assez exactement l'idée que les lionnêtes gens d'alors se faisaient des contes. Nous sommes devenus plus sérieux.
(2) Il le 'lit lui-môme à Gronovius (lettres, édition T. de La-
II. 'fi;]) : « Je les retins [deux petits traites] dans la peur que la dédicace que vous en avez faite à M. Pouquet, son ennemi déclaré, ne ni mauvais effet pour vous dans son esprit, et ne mêlât quelque amertume à la douceur de l'offrande. » — Voilà qui corrobore singulièrement la tradition sur l'attitude de Colbert
Il travaille : comment"? Essayons d'en dire quelque chose.
Le premier travail consiste à choisir. Il a son Nevelet devant lui (1) : il feuillette, il hésite (2), enfin il essaye. Il commence une fahle, quelques vers se lèvent déjà, — voilà qu'il se lasse. Il sera plus heureux peut-être avec celle-ci... — Tout cela se fait sans doute dans une chambre. On nous dira : « Lui, dans un cabinet? Mais c'est un homme de plein air! Lorsqu'il veut rimer, il s'en va dehors, le long de la Marne ou de la Seine; c'est lui qui nous le dit. il est « au bord d'une onde pure ». Il s'assied sous un arbre; et là. comme Tityre (mais en justaucorps), silvestram meditatur musam. Il n'a pas de chalumeau? il a ses tablettes! » Assurément, et il a souvent travaillé ainsi : la nature est son cadre, il a besoin de la lumière. Errant à pas distraits, ou assis sur l'herbe, il écoute au fond de lui-même do petites voix : et les rythmes appellent les mots, et ainsi se fait l'œuvre délicate... Mais avant d'en arriver là, il faut bien qu'il ait eu Nevelet sous les yeux, ce Nevelet qui lui offre plusieurs rédactions de la même fable : et comment choisir en se promenant? Ajoutons que, lorsque la fable est à peu près faite, elle réclame encore, plume d'oie en main, tout un travail de cabinet, celui des ratures et de la copie.
Quant à la marche de son esprit pendant qu'il compose, voici ce qu'on entrevoit. — Il en est encore à la simple lecture des modèles, que déjà
(l)Xcvelet, recueil c» «pique, contient des fables de toute sorte d auteurs. C'est sans cloute (bieu qu'on ne l'ait jamais démontré) la principale source des premières fables.
(2) «Ou perd du temps au choix, on tente, on veut tout faire. >
son imagination se joue avec son sujet. Non seulement ces animaux, qui entrent en scène, évoquent à ses regards des forêts, des prairies, des fermes champenoises; mais encore leur langage humain lui rappelle mainte histoire vraie. Les deux inondes déjà se mêlent : et par exemple cette grenouille, qu'il voit sauteler verte et coassante sur le bord de son marécage, voilà qu'elle se livre à des jérémiades sur le ton de telle commère, entendue près du Beau-Richard (1). — Lorsqu'il écrit sa fable, ce jeu d'imagination continue. Mille scènes, mille mots qu'il avait oubliés, reparaissent : il n'a qu'à choisir. Donc, tout en ayant l'air de traduire Phèdre (fables « mises en vers » par M. de La Fontaine . .), il plaque çà et là un détail nouveau, note comique ou touche de peinture.
C'est ici que lui servent ses longues flâneries, tant d'heures passées à ne rien faire, à rêver délicieusement parmi la campagne, ou à regarder autour de lui (dans la rue comme dans les salons) l'infinie comédie humaine. Toute son expérience de forestier, de bourgeois de petite ville, de badaud de Paris, de poète de cour, d'homme de lettres mêlé aux artistes, — tout cet amas confus d'observations narquoises ou d'impressions vagues, — tout ce qui l'a intéressé, diverti, ému (car le cœur est de la partie), tout cela va servir à nourrir son œuvre. Dans ce travail, qui ne va pas sans peine, il découvre avec joie ce trésor de sa vie passée. Il v rêve en se promenant, ou à cheval sur la route de Château-Thierry. Et il s'interrompt pour regar-
(1) Lis deux Taureaux et la (irenouille.
Il faudra qu'on palisse
hcs combats iiu'a causés Madame la Génusel
der le ciel si doux de File de France, pour voir briller un coin d'étang- dans la verdure, pour écouter le cri des oiseaux dans les airs. Ah! la joie d'aller et de vivre, d'ouvrir les yeux à la lumière, de se baigner dans cette fraîcheur, de faire des rêves, d'en tressaillir. — ou de somnoler doucement jusqu'au bon souper et au gîte! Et puis, un de ces jours, il sera célèbre!
Qu'il se soit ainsi abandonné dès le début au plaisir de revivre les choses d'autrefois (ou plutôt de s'en servir quand il écrivait), c'est douteux, le verdict de Patru lui avait fait peur (1). Mais enfin peu à peu les applaudissements de ses amis et de certains juges lui donnèrent cœur. Non seulement il ajouta, retrancha, corrigea sans crainte, faisant d'un hochet vulgaire un bijou exquis ; mais encore il osa modifier le genre, faire de l'apologue une sorte de petit drame (2). Il était le premier à s'en rendre compte. Oui, ce serait un drame, mais vraiment nouveau, où le dramaturge serait en même temps un conteur et un moraliste : une scène de marionnettes, coupée de plaisanteries et de réflexions. Brioché, alors?... Pourquoi pas? Mais un Brioché d'ordre supérieur, qui, au lieu de jouer au Pont-Neuf et pour des badauds, jouerait sur le Parnasse pour La Rochefoucauld et pour La Fayette! un montreur de marionnettes, — mais qui serait aussi l'associé des Muses et qui, tout en faisant mouvoir ses petites bêtes, se montrerait par-
(1) On le voit bien en comparant les premières tables avec les Bui vantes. L'est une étude qui vaudrait bien d'être tentée.
(2) Voy. par exemple la Mort et le Bûcheron, la Jeune Veuve... Une fois ou deux il ose forger sa fable de toutes pièces {te Jardinier et son Seigneur), et nous fait regretter quil n'ait pas eu souvent cette audace.
fois pour dire aux spectateurs (qui sont ses amis) un mot que lui a soufflé Thalie ou Calliope... Hé! sans doute, les niais ne voudront voir là que contes de nourrices. Mais les autres, les sages, sauront y reconnaître les échos de la vie et les reflets de la nature, et la sagesse humaine qui s'exprime en langue des dieux (1).
Ainsi faite, dans un élan joyeux, son œuvre grossit et prend corps. Comme il a toujours, semhlet-il, plusieurs pièces sur le chantier (simples éhauches qu'il doit parfaire, fables achevées qu'il doit polir), les retouches le reposent de la création (2). 11 revoit par exemple le Vieillard et ïAne, qui dans la première rédaction débutait
ainsi :
Un vieillard en chemin faisant Aperçut un pré verdoyant (2).
Décidément, ce n'est pas cela î Non seulement la rime n'est pas « d'assez grande vertu »; mais ce début très gai, qui serait d'une chanson, jure avec la suite. Essayons ceci :
Un veillard sur son âne aperçut en passant Un pré plein d'herbe et fleurissant.
(1) Voy. ses divers prologues. Il se rend parfaitement compte de son originalité, en attendant d'avoir conscience de son mérite. Faire de lai un instinctif (en matière d'art...) est une bévue énorme, qu'on s'étonne tic voir commettre aujourd'hui encore.
(2) Cela ressort d'un ou deux billets à Maucrois qui ont l'air d'être authentiques (Mari y Lav., V, 266). — Il va sans dire qu'une partie de celte besogne nous est un mystère. Nous ne savons rien (quoi qu'on ait pu dire) de sa facilité ou do sa lenteur. Il était capable d'écrire assez vite (voy. VÉpUre à Huet, faite en trois ou quatre jours), mais je crois que d'ordinaire il était plus lent. Du reste c est un nerveux, dont la vitesse dépend de l'excitation . Tout ce que nous savons, c'est qu une fois l'œuvre laite, il se plaît à la reprendre et à la polir. 11 est amoureux de la perfection.
(3) Mb. Sainte-Geneviève.
Oui. c'est bien. On voit mieux la scène, le vieillard qui se fait porter, et ce pré si frais qui le tente...
Donc reprenant, ajustant, polissant, le poète arrive à se satisfaire. De plus en plus il va. par le style vers la netteté pittoresque et vers le comique, par le rythme vers la forme agile et nerveuse. De plus en plus il met sa marque à son ouvrage, profondeur, lumière et sourire. Et tandis qu'il arrive ainsi a la perfection, les sages conseillers s'inclinent, les sots font la moue, les censeurs discutent pédantesquement : lui, remercie les uns (1), se moque des autres (ces délicats, si malheureux...), et surtout envoie aux derniers de bons coups de griffe : « Maudit censeur, te tairastu?»
Et l'œuvre est achevée! Il a écrit avec complaisance la vie de son cher Esope : il ne lui reste plus qu'a grouper les fables. Il distribue ces cent vingtcinq petites pièces en livres à peu près égaux, encadre ces livres d'une manière intéressante; et, pour le reste, consulte moins le genre des moralités que la variété de la forme et surtout du ton. Après tout, cela n'a guère d'importance.
Il est prêt; il s'entend avec son libraire. Celui-ci avait commencé par se faire tirer l'oreille : des fables! qui lirait des fables?... Mais Despréaux était intervenu: et Barbin avait, le 21 juin 1007, pris un privilège (2). Est-ce lui, est-ce le poète qui
(1) La Mort et le Bûcheron. — (2) D'après Marais {manuscrit de Bouliier, 12 décembre 1703), Boileau lui aurait dit que Barbin refusa les Fables, et que Thierry se fit prier : « Je l'en pressai, et ce ne fut qu'à ma considération qu'il donna quelque argent. 11 y a gagné des somme- infinies. » Il semble pourtant que Thierry n'a été qu'ensuite l'associé de Barbin.
souhaita des illustrations? quel secours pouvaientelles apporter au livre? la précision même des dessins ne risquait- elle pas de détruire en partie le charme de ces fictions légères qui voltigent d'un monde à l'autre (!)?•.. Oui, mais le goût des images était en train de se répandre; La Fontaine dut vouloir se mettre à la mode. Il connaissait Chauveau (2), tous deux s'entendirent : et bientôt le poète eut le plaisir de voir ses chers animaux prendre vie sous le crayon assez fin du dessinateur. En même temps il avait fait demander au Roi l'autorisation de dédier son livre au Dauphin. Le Roi accepta. Donc vers le milieu d'avril, tenant en main son in-4° relié aux armes de France, il prit la route de Saint-Germain (3). Mais laissons la parole au sieur de Beauchamp :
Il avait dédié ses Fables à Monseigneur ; il fut question de le présenter à ce prince et au Roi. Grand embarras pour un aussi mauvais courtisan (??). Les carrosses de place allaient alors à Versailles (?), il en prit un sur celle du Palais-Royal. Le Roi le reçut avec une bonté dont, malgré sa distraction, il fut forcé de s'apercevoir (! !). Bontemps, premier valet de chambre, chargé d'en prendre soin, lui lit voir les appartements et les jardins, et disait à tous les seigneurs qu'il rencontrait: « Messieurs, voilà M. de La Fontaine. » La prome-
ut) C'est la question de l'illustration pour les Fables. Aucune n'est satisfaisante. J'ai bien une idée là-dessus...
(2) Il lui avait fait dessiner en 1658 le frontispice d'Adonis. — (?>) L'A. d'i. est du 31 mars 1668. — Je parle de Saint-Germain : c'est probable à cette date; le voyage de la cour à Versailles -^mble postérieur. C'est ainsi que le contrat de iMlle de Bouillon, nièce de Turenne, est Bigné à Saint-Germain le 13 mai. — Pour la reliure, voy. par exemple que Rover envoyant à Coudé son Afjamemnon supplie l'Altesse <le « l'excuser m le livre n'est pas relié comme il devrait l'être » (Mondion à M. le Prince, 29 mai 1680. Archive* Chantilly).
nade fut suivie d'un grand dîner, et le dîner d'une bourse de mille pistoles (??) qu'il lui donna de la part du Roi. Enivré de tant de faveurs et hors de lui-même, il remonte en rêvant dans son fiacre, revient à Paris, •descend à la porte des Tuileries, paie son cocher, et regagne à pied la rue d'Enfer où il demeurait... (1).
Abrégeons. La Fontaine a oublié sa bourse dans la voiture; il s'en aperçoit en causant avec son hôte, se rappelle par bonheur le signalement des deux chevaux, et, les ayant retrouvés, retrouve aussi sa bourse derrière un coussin. C'est une histoire, probablement, une fable à propos des Fables (on en a fait d'autres!...). Mais la présentation est presque certaine. Le Roi ne pouvait guère ne pas recevoir un homme qui dédiait son livre au Dauphin, ni ne pas reconnaître cet hommage par un présent vraiment royal. Dix mille livres, c'est beaucoup : La Fontaine aurait donc reçu ce jour- Là autant que plus tard Boileau et Racine (2), et gagné en une fois plus que ne devaient lui rapporter en trente ans toutes les éditions de ses oeuvres ! . . .
Le succès des Fables dépassait ses rêves. Déjà Denis Thierry préparait en deux in-12 une seconde édition imprimée le 29 octobre; pour attester la vogue, une contrefaçon courut; et l'année suivante, de nouveau Barbin donnait le recueil dans un in-12 en petits caractères. C'était un triomphe; ce fut un moment d'ivresse :
Je puis dire que tout me riait sous les cieux; Pour moi le monde entier était plein de délices :
(1) Bi^AUCrfAMP, Recherches sur les théâtres de France (1735). — (2) Voy. Correspondance de Racine.
J'étais touché des fleurs, des doux sons, des beaux jours; Mes amis me cherchaient, et parfois mes amours (1).
Ses amis le cherchaient : il les cherchait aussi pour applaudir à leurs victoires. Molière, qui avait donné en janvier Amphitryon, faisait en septembre jouer V Avare; Racine deux mois plus tard donnait les Plaideurs (et ils avaient bien ri ensemble au Mouton-Blanc, tandis que s'élaborait entre plusieurs vins F aimable pièce) ; Boileau se voyait « berné en vers et en prose » par le sieur Coras, mais c'était la rançon forcée de succès bruyants. Quant aux amours, La Fontaine a beau s'écrier, le bon apôtre :
J'ai servi des beautés de toutes les façons : (ju'ai-je gagné? très peu de chose (2).
ce peu de cbose en dit peut-être « plus qu'il n'est gros ». Et puis, dans les salons, toutes les femmes Lui faisaient fête : que faut-il d'autre, à votre avis?...
Pendant que l'homme s'épanouissait dans le bonheur, l'écrivain ne s'arrêtait pas. Le 2 mars (1668) il avait pris un privilège pour de nouveaux contes : « toujours souvient à Robin de ses flûtes (3) ». Il en prit un autre, le 2 mai, pour Psyché, et se remit à cette histoire déjà commencée, qu'il annonçait à la fin de ses fables par une réclame ingénieuse.
(1 Elégies. Ces Élégies, difficiles à dater exactement, semblent se pincer vers 1669, précisément parce qu'elles êvoquenl une période de succès (un peu de renommée...)- En tout cas, cette peinl bien l'époquo où nous sommes.
■1 Contes : les Oies, etc — (3) Contes : les Lunettes.
De cette Psyché, si digne d'une longue étude, nous dirons qu'il y a beaucoup travaillé (1). et s'y est beaucoup amusé. Il L'écrivait, comme ses fables, en revoyant sans cesse à travers une vieille histoire la vie de son temps. Les splendeurs de Vaux et du Luxembourg-, les jardins de Liancourt et les campagnes de Château-Thierry (2), le souvenir de son mariage; des visions de bleuets ou de coquelicots, de ponts rustiques, de fêtes champêtres, traversent aimablement cette mythologie. Le cadre même (original ou non) donne de l'attrait à l'histoire : c'est un beau conte ancien raconté entre amis d'élite, dans un décor moderne, poétique ou luxueux. La Fontaine, qui aime à la fois le rêve et le rire, a voulu faire descendre ici-bas l'Olympe; et par un tour piquant (dont il y a déjà quelque chose dans Apollonius) il a réussi à le rendre plaisant, mais non ridicule. En tout cas, — et c'est ce qui nous importe, — il s'y est sûrement diverti Ses goûts artistiques s'y donnent carrière; et son: amour de la vie, de la joie, de la volupté, y éclate dans l'hymne final avec une vivacité et un charme incomparables (3). Jamais la joie de vivre n'a chanté plus belle chanson!
C'est que le moment est passé (il y reviendra!) des longues paresses. Le poète, à longs traits, boit à la coupe des louanges. Pendant qu'il achève Psyché, il retouche son cher Adonis. La tendresse n'a pas cessé d'être à la mode : il peut donner sans crainte ce poème d'amour, écrit autrefois avec
(4) Voy. sa Préface. — (2) Par exemple une description de vallée qui ressemble fort à celle de la Marne.
(3) C'est un souvenir de Théophile, comme on l'a bien vu. Mais la déclaration n'en est pas moins sincère, et vibrante.
l'espérance d'être un grand poète (1). 11 y change peu de chose (2), il y ajoute à peine le portrait de Vénus :
Un long tissu de fleurs, ornant sa tète blonde, Avait abandonné ses cheveux aux zéphyrs .. Rien ne manque à Vénus, ni les lys ni les roses, Ni ce charme secret dont l'œil est enchanté, Ni le mélange exquis des plus aimables choses. Ni la grâce plus belle encor que la beauté.
Il offre ces deux poèmes à la duchesse de Bouillon. Le livre, paru chez Barbin le 31 janvier 1669, lui rapporte 500 écus; et si, d'après Guéret, Barbin le regrette, cela ne prouve pas un insuccès (3). Mais d'ailleurs La Fontaine sent bien que la vogue est plutôt aux contes et aux fables, et il va s'y replonger.
Ici se place un fait qu'on est loin d'avoir expliqué. Je veux parler de la part prise par La Fontaine au Recueil de Poésies chrétiennes et morales offert dès la fin de 1670 à l'aîné des jeunes Conti. On parle vaguement de ses amis jansénistes, qui lui auraient demandé de prêter son nom. Il y a mieux à dire.
C'est, nous le savons, le fameux Brienrie, iillcul de la duchesse de Longueville, qui fut chargé de ce Recueil, et qui se vanta d'avoir fait tout seul
(1) M. Lafencstre a bien vu cela, comme d'ailleurs maint autre détail.
(2) Les retouches, qu'on peut étudier puisqu'on a le manuscrit de 1658, montrent qu'il va vers la forme plus claire et plus pleine.
(3) Guérkt, la Promenade de Saint-Cloud. — Notons que ce chiffre (probablement exact) est le seul que nous ayons pour La Fontaine. Je doute que chacune de Bes éditions lui ait rapdorté cela. A-t-il gagné, en tout, plus de o OUI) livres?...
« cet ingrat et fatigant travail (1) ». Or, si n'importe qui pouvait estimer que le nom de La Fontaine (auteur de tables dédiées à Monseigneur) recommanderait l'ouvrage auprès du public, il y avait de bonnes raisons pour que Brienne s'adressât à un poète qu'il connaissait depuis longtemps.
Cet Henri de Brienne, né en 1634, avait eu jadis pour précepteur, pendant quelque temps, le P. Desmares. Plus tard, au retour d'un longvoyage à travers l'Europe (juillet 1652 fin 1655), devenu secrétaire d'État, mais d'ailleurs féru de poésie, il avait pu rencontrer La Fontaine chez Fouquet, qu'il voyait beaucoup. Tombé en disgrâce en 1662 (tricheries au jeu, dit-on), il perdit sa femme, et son chagrin le conduisit à l'Oratoire, où il fut d'abord confrère, puis sous-diacre. La mort de ses parents ne fit que l'enfoncer dans les voies pieuses. C'est ainsi qu'on le vit dans l'été de 1667 faire le pèlerinage d'Alet près du saint évèque Pavillon (nous voilà en plein jansénisme), et s'entremettre l'année suivante dans la publication des Pensées de Pascal (2). Dès lors il s'occupait du Recueil des Poésies chrétiennes. Dès lors aussi il s'était lié avec La Fontaine (3).
Qu'ils se fussent vus plus tôt, c'est plus que pro-
(1) D'après un passage de YHistoire secrète du jansénisme (aujourdhui perdue), que cite Batterel, II, 274. Voy. le Port- Royal de Sainte-Beuve, et l'introduction de Barrière qui a édité les Mémoires de Brienne d'après un manuscrit assez différent du manuscrit autographe. Ce dernier (B. N. n. a. f. 6450) doit être publié par M. Bonnefon. — Nous donnons la naissance de Brienne d'après la Hevue historique (1910).
(2) Voy. (Pascal, I) ses lettres à Gilberte Périer. — (3) Ils peuvent se voir soit à Samt-Magloire (résidence de Brienne : et quel ragoût pour La Foutaiue d'y revenir 1), soit chez le P. Desmares, revenu à l'hôtel Liancourt, au lendemain de la paix de l'Eglise (septembre 1668).
hable. Pour ma part, dans ce « C. D. B. dont le goût avait « servi de règle » à l'ouvrage du fabuliste, je n'hésite guère à voir le comte de Brienne. Car le chevalier de Bouillon, qu'on a cru voir ici, est non seulement bien jeune, mais souvent absent. Surtout remarquez que le mot de La Fontaine suppose chez son conseiller autre chose qu'un goût prononcé pour la poésie, je veux dire le goût d'exposer ses vues et de disserter sur les lois des genres. Or Brienne, qui fait des vers et de toute sorte (1); Brienne, qui dans F avant-propos de ses Mémoires se livre à de longues appréciations littéraires (2), qui avoue qu'à la Cour on le regardait « comme un pédant (3) ». qui parle des « règles insipides » en homme qui les connaît bien (4); Brienne, qui voit familièrement La Fontaine et ses amis (5), — répond bien au signalement (6). En tout cas, ce qui est presque sûr, c'est que l'idée de s'adresser au poète est venu de l'oratorien.
Et voilà des causeries à bâtons rompus, sur toute sorte de sujets. Comment ne parleraient-ils pas
(1) Énumération dans le passage cité par Batterel. — (2) Manuscrit autographe, p. 21-28. Notez qu'il relève dans les Mémoires de La Rochefoucauld « quantité de phrases qui ne sont point du tout françaises » (p. 2 >).
(3) M. autographe, p. 35. — (4) lbid., p. 118. — (5) Dans le passage déjà cité de l'Histoire secrète, il nomme La Fontaine « son ami particulier ». Voy. une lettre que Boileau lui adresse vers 1670 et où il cite Maucroix comme un homme connu de Brienne.
(6) Ajoutez que l'ancien secrétaire d'Etat est encore vers 1668 un personnage; et cela explique la déférence de La Fontaine. Plus tard la familiarité bousculante de Boileau ne s'explique pas moins : Brienne s'est fait exclure de l'Oratoire, et il est un peu fou. — Quant aux autres G. D. B. (chevaliers ou comtes), tous ceux que j'aperçois doivent être écartés. — Pour aller jusqu'au bout de mon idée, (-'est Brienne aussi que je verrais dans cet Ariste auquel La Fontaine (Sonye de Vaux) montre de ses rer»; on parle de Pellisson, c'est absurde : il y avait beau jour que Pellisson avait vu des vers de notre poète !
de ce pauvre M. Fouquet, qui tristement languit à Pignerol? ou de cet Oratoire dont La Fontaine a fait partie (Que faisiez- vous en ce temps? — Je rêvais, ne vous déplaise), et dont il est sorti, comme le sous-diacre va en sortir (1). — Mais surtout ils parlent de poésie. Brienne, dont un excès de travail a un peu dérangé la tète, fait en ce moment des vers « pour une dixième Muse, dont il est fou » (deuxième folie) (2), et il a la rage de les lire. Boileau le fuit et le malmène; mais La Fontaine, plus débonnaire, le subit. Ils discutent probablement ensemble la préface du Recueil, écrite par Brienne (3); La Fontaine, lui, rime la dédicace au prince de Conti. Puis, un beau jour, son étrange ami disparaît. Après une conduite scandaleuse (« du vin, du jeu, des femmes » (4), tout ce qu'aime notre homme), il s'est vu menacé
(1) Le 11 février 1670, le conseil de l'Oratoire décide : « Le confrère de Brienne sera prié de se retirer de la Congrégation à cause de sa mauvaise conduite. » (Cité par Batterel.)
(2) Histoire secrète. — Cette Muse est à n'en pas douter Mme Deshoulières : on le voit bien par la dédicace de ses Mémoires (manuscrit autho^raphe, p. 44). — Quant à la folie, elle venait de loin; tout jeune il avait reçu de son camarade la Châtre « le surnom de La Folie » (Ibid., p. 54.)
(3) Brienne s'attribue le travail, et je ne vois nulle raison de lui enlever cette Préface. M. Plan (Mercure, 1903) oublie qu'il faut lire le mot de Brienne dans un passage de l'Histoire secrète. Sans doute mainte expression rappelle La Fontaine et semble indiquer plus qu'une communauté de goûts, je veux dire un échange didées. Mais à première vue le style nesemble pas être (du moins par le rythme] celui de notre homme; il me paraît bien plutôt être celui de Brienne dans le début de ses mémoires. — Quant à faire intervenir Nicole, il n'y a nulle vraisemblance. Outre que Nicole à cette époque est" errant et fort occupé (à Troyes, lin 68; à Haute-Fontaine, milieu f>9; il s'occupe en 1670 d'écrire sa Perpétuité, il est en lutte avec le pasteur Claude, etc.), — il n'a ni ce style, ni surtout ce goût pour la poésie. — Cf. une note du Boileau de Berriat (I, cxl).
(4) Expres>ions de l'archevêque de Toulouse, Brienne, un descendant (cité par Barrière).
par sa pieuse famille d'un internement, et a cherché un refuge en Allemagne. De retour en France, il sera enfermé à Saint-Germain-des-Prés, puis à Saint-Lazare (1674), où ses lubies toucheront parfois à la démence :
La raison, d'ordinaire, N'habite pas longtemps chez les gens séquestrés (1).
Au Luxembourg-, où nous devons revenir enfin, notre gentilhomme servant avait conquis les bonnes grâces du jeune duc de Guise (2). Celui-ci avait épousé, le 15 mai 1667, Mlle d'Alençon. Connaisseur ou non — peut-être protégeait-il les poètes par tradition de famille — il s'était pris d'affection pour le fabuliste, et lui avait demandé un de ses ouvrages : ç'allait être le recueil des Fables nouvelles.
Mais auparavant parurent des Contes (3). Jamais le conteur n'avait montré plus d'esprit ni une effronterie plus divertissante. Je ne sais si en dépit de sa belle sérénité (censeurs, je vous conseille — de dormir comme moi sur l'une ou l'autre oreille), il ne commençait pas à s'inquiéter un peu des blâmes dévots ou des effarouchements hypocrites. Quoi qu'il en soit, il avait joint aux contes l'injouable et d'ailleurs exquise Clymène. Serait-ce cette pièce qui faisait dire à Mme de Sévigné : « Cela est misérable de forcer son esprit à sortir
(1) Fables : l'Ours et l'Amateur des jardins. — Encore un exemple <J<- ces réflexions que l'ait pour lui-même le fabuliste, avec un sourire qu il nous faut deviner.
(-') Joseph-Louis «le Lorraine (août 1650-juillct 1671), neveu du fameus archevêque connu par ses galanteries et par son équipée de Naples (morl en juin K»64).
(3) Troisième partie; a. i. 27 janvier 1671.
de son genre? (1) » Evidemment le mot est faux; La Fontaine ne se forçait point : « la folie de vouloir chanter sur tous les tons » lui était toute naturelle, en supposant que ce fût folie et que sa musique fût si mauvaise. Mais le public aime à étiqueter les artistes : il y a toujours péril à lui brouiller ses étiquettes.
L'aimable marquise — qui en disant du mal de La Fontaine voulait surtout plaire à sa fille — avait déjà parlé avec enthousiasme des fables nouvelles (2) : ces huit fables, dignes de tous les éloges, étaient accompagnées d'Adonis, qui reparaissait, de quelques fragments du Songe de Vaux, de menus vers du temps de Fouquet, enfin des Élégies qui semblent écrites vers 16(39. On voit que le poète grossissait son recueil pour faire honneur au duc de Guise; mais on voit aussi que le public, par ses applaudissements, l'invitait à écrire encore.
Après ces deux publications faites coup sur coup, il alla se reposer à Château-Thierry : c'est de là qu'il écrivait en juin à la duchesse de Bouillon. Cette fois, il n'était plus question de sa charge : ayant remis au duc (le 21 janvier) sa quittance définitive, il n'avait plus rien à faire avec les eaux et forêts, qu'à les visiter par plaisir. Ainsi finissaient, sans qu'il y fût pour rien, des fonctions exercées pendant dis-huit ans, et qui lui avaient valu bien des ennuis, mais aussi des heures charmantes. Qu'allait-il lui rester pour vivre, en dehors de ses pauvres gages de gentilhomme? L'argent
(1) Lettre du 6 mai. — (2) A. i. 12 mars 1671.
qu'il avait reçu de sa charge était mangé d'avance (par ses créanciers); et mangé aussi, à mesure, l'argent de ses œuvres. Il lui restait des dettes, le plus clair de son avoir 1 II tâchait d'ailleurs de s'en consoler. Pouvait-on suivre des idées noires dans ces lieux honorés parfois de la présence de Marie- Anne? Pouvait-on s'ennuyer avec de vieux amis comme Pintrel, Vizinier, La Haye? Maucroix n'était pas loin, on lui faisait signe : et alors quelles bonnes parties (1)!
La Fontaine revint-il après le 3 juillet pour les obsèques du duc de Guise? C'est plus que probable : aux liens officiels s'ajoutait la reconnaissance. Ce jeune prince qui mourait brusquement de la petite vérole, à vingt ans à peine, c'était un protecteur de moins, — un mécompte de plus!
Or voici un autre mécompte. Tandis que dans l'hiver suivant, au mois de février, il rimait gaiement l'aventure de M. de Boufflers, mort le 14 et tuant un curé après sa mort; tandis qu'il montrait quelques autres fables à La Rochefoucauld (2), et qu'il allait voir Bajazet ou les Femmes savantes, — la duchesse douairière approchait de sa fin. Le 3 avril, « la vieille Madame » (comme dit Sévigné) mourait « d'une vieille apoplexie (?) qui la tenait depuis un an ». Le 4, on faisait les funérailles à Saint-Sulpice, et on la transportait à Saint-Denis en grande pompe. Le pauvre gentilhomme dut suivre en ce convoi (s'il le suivit) des pensées grises. Qu'il regrettât beaucoup
(1) Une lettre de Maucroix, écrite de Château-Thierry (et qui donne comme adresse : chez M..., gentilhomme servant) semble dater de cette époque
(2) Sévigné (9 mars).
cette femme, nous n'en savons rien : mais il se voyait privé d'un petit revenu, et de ses repas! Craintes bientôt confirmées. La jeune veuve de Guise n'avait pas besoin des gens de sa mère; d'autre part, plongée dans la dévotion, elle ne se souciait guère de poètes ni de poésie. La Fontaine restait donc livré à lui-même, dans une situation pénible, sinon sans issue.
A cinquante et un ans, sans charge, sans argent, que faire? Se tourner vers sa femme, il n'y pense pas. Il serait par trop lâche d'aller se faire nourrir par cette femme qu'il a délaissée. Mais surtout ce serait à périr d'ennui! Un séjour là-bas, oui, peutêtre : mais non un retour... — C'est alors, peutêtre immédiatement, qu'intervient Mme de La Sablière.
Est-il déjà chez elle, en cette fin d'avril où, à propos de la guerre de Hollande, il écrit son virelai aux « marchands de fromage »? Verve alerte, cinglante et joyeuse. Il a enterré la douairière comme le curé enterrait son mort. Et pourtant ne concluons pas trop vite à une sérénité sans nuage. Notre homme n'est jamais un : Janus à double front, ou plutôt tour à tour Jean qui rit et Jean qui pleure, — il rit le plus souvent, de toute sa grande bouche et de son grand nez, de toute sa figure pensive et narquoise : mais il pleure quelquefois.
Et soyez sûrs qu'il a pleuré Molière. Ne faites pas attention à la sécheresse de son épitaphe : cet homme qui étale si complaisamment sa vie de plaisir, semble avoir la pudeur des larmes (1). Il ne
(i) « Je n'entends résonner que des plaintes frivoles ». (La Lionne et l'Ours.)
put voir froidement cette mort tragique arrêtant les rires de la comédie, ni ces obsèques furtives, honteuses, où le 21 février, en compagnie de Boileau et de Chapelle, il alla portant une torche dans la nuit funèbre... Et sans doute la vie, qui brise les liens les plus chers, nous force bientôt à l'oubli : « le temps ramène les plaisirs! ». Mais si le poète s'abandonne à la loi commune, il n'en est pas moins capable de sérieux, et même de tristesse. N'aperçoit-on pas à cette heure quelque mélancolie dans le poème de Saint Malc?
Un saint! héros étrange pour l'auteur des Contes... Est-ce, comme on l'a dit, quelque pénitence proposée par des amis jansénistes? ou bien un hommage au vieux d'Andilly? Il se peut. Mais il faut aussi parler de tactique; car déjà, pensant à de nouveaux contes, il fait provision d'indulgences
Donc il rime, d'après d'Andilly, la vie de saint Malc. Il rime, il bâille, et par moments il s'attendrit. Dans cette bergerie pieuse, il se plaît à glisser quelques fleurs champêtres cueillies là-bas aux prairies de Champagne. Et voici que devant ce Malc, qui regrette les joies de son monastère, il revoit l'Oratoire, la paix d'autrefois :
Je vous ai fait récit quelquefois de ces heures Qu'en des lieux séparés de tout profane abord Je passais à louer l'Arbitre de mon sort : Alors j'avais pitié des heureux de ce monde. Maintenant j'ai perdu cette paix si profonde... Je n'ai plus de mes bois les saintes voluptés. Ne reviendront-ils point, ces biens que j'ai quittés?
Il y a trente ans de cela! Il pensait alors rester dans l'Église, et passer sa vie saintement. Depuis,
qu'a-t-il fait? ... Son mariage, Vaux, les Bouillon, — cette vie au jour le jour, sans ambition noble et presque sans but : que c'est peu de chose ! — Il est vrai qu'il a joui de la vie, et que peut-être là est la sagesse. Mépriser l'argent, la sotte vanité; user des passions, parce que les tuer serait un suicide, mais n'en être ni dupe, ni esclave; voir clair, s'emplir les veux de belles visions, cultiver en soi cette intelligence du vrai et du beau sans laquelle nous serions si inférieurs aux animaux naïfs et innocents : et ainsi arriver à la fin, le cœur rassasié et plein de lumière, — comme on sort d'un banquet, comme on voit s'éteindre un beau jour!...
Il y a une autre sag-esse, celle qui cherche Dieu et s'abîme en lui. Mais peut-elle être le partage de tous? Il faut suivre son caractère, et s'en remettre à son destin... Et cependant, si Dieu l'avait voulut Il y a tant de joie pour l'âme chrétienne!
Maintenant j'ai perdu cette paix si profonde :
Ne reviendront-ils point, ces biens que j'ai quittés?
Mais non, l'heure des pensées pieuses n'avait point sonné. Tout cela, regrets de poète, et caprices d'imagination. Les biens qu'il allait retrouver étaient terrestres, simplement. C'était, grâce à Mme de La Sablière, une demeure amie et joyeuse : c'est-à-dire l'épanouissement de son être dans la paix et dans le plaisir, dans les bruits flatteurs de la gloire.