‹ La vie de Jean de La FontaineChapitre 18 sur 38 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

C'est probablement vers la fin de 1672 que La Fontaine entra dans cette maison amie, où il devait rester environ vingt ans (1).

Il se peut qu'en acceptant l'hospitalité, il l'ait considérée comme provisoire : « Venez, en attendant d'avoir trouvé quelque chose », a dû lui dire Mme de La Sablière. Et comme il n'était pas impossible qu'on lui dénichât quelque sinécure, il n'a pas dit non. Qu'il soit resté ensuite à demeure après avoir cru rester quelque temps, cela n'augmente pas son héroïsme, cela excuse un peu sa faiblesse. Mais d'ailleurs qu'aurait-il pu faire? Il était sans ressources, et par là sans défense contre cette offre généreuse (2).

Bien des gens le blâment, je le sais. Ils vont jusqu'à prononcer le vilain nom de parasite. Faut-il rappeler une fois de plus (à ceux qui le savent le mieux, cependant) (3) qu'il est peu équitable de regarder avec des yeux modernes les choses

(1) Selon le témoignage de Perrault. Or Perrault est bien renseigné, étant (comme nous le dirons) un ami de Mme de La Sablière et de La Fontaine.

(2) Il reste qu il aurait pu loger chez Les Jannart; mais peutêtre ceux-ci (en supposanl que leur Gis se fût déjà marié et habitât chez eux) n avaient-ils plus assez de p ace. .

(3) Vov Histoire de La vises.

d'autrefois? Faut-il rappeler Corneille hébergé à l'hôtel de Guise, ou Gilbert « à l'aumône de M. d'Herwart », ou Serrais naguère recueilli par Mme de La Fayette (i)?La dignité dépend des idées courantes. Un homme de lettres n'était alors diminué, ni à ses yeux ni à ceux des autres, pour s'être donné à quelqu'un, c'est-à-dire pour faire partie de ses gens. Il ne l'était pas davantage pour devenir l'hôte à demeure d'amis très riches ou haut placés.

Car naturellement il faut voir la situation du bienfaiteur, et celle que le bienfait crée à l'obligé. Ici on voit très bien que La Fontaine ne s'est point senti humilié, que son attitude en face de son amie a été d'un dévot, non d'un flagorneur, et que sa flatterie n'a jamais le moindre parfum de salaire. On lui demandait son amitié, il donnait son cœur : soyez convaincus qu'il se croyait quitte. Ce que je vois moins bien, c'est la fortune de Mme de La Sablière, et je me demande si elle était considérable. Mais le poète, regardant le train de cette maison, a bien pu se tromper sur la fortune qui était derrière. S'il a vu Bernier installé déjà, il n'a fait que suivre son exemple. Et si c'est Bernier qui l'a imité, cela doit encore nous faire réfléchir : car cet aimable philosophe n'a pas l'air d'un pique-assiette. Ajoutons que nous ne savons rien des conditions dans lesquelles ils ont vécu avec leur amie.

Quoi qu'il en soit, La Fontaine dut beaucoup à sa charmante protectrice. Il a eu grâce à elle la sécu-

(1) Segrais, gentilhomme de Mademoiselle, avait été chassé (printemps, 1671, cf. Sévigné) pour avoir mal parlé de Lauzun.

rite ; il a pu vivre au jour le jour, sans souci du lendemain, et s'épanouir. C'était la première fois qu'il trouvait cela. Chez Fouquet (qui d'ailleurs le recevait, ne l'hébergeait pas), il avait trouvé de la sympathie sans intimité véritable, dans une cohue de familiers et de visiteurs. Au Luxembourg, si peu tenu qu'il fût, il était aux ordres de la duchesse, étant à ses gages. Ici il est un ami à demeure, un confident, quelqu'un qu'on aime. Et il vit à sa guise, s'échappant quand il veut, au gré de son humeur inquiète (et parfois de son ambition), mais d'ailleurs le plus souvent retenu par son propre plaisir dans cette maison où il est choyé.

Quant au profit intellectuel, étant donné l'âge du poète, on ne doit pas l'exagérer. Cette vie entre cinquante et soixante-dix ans, c'est la descente vers la vieillesse. Mais son œuvre est loin d'être terminée; son esprit, déjà mûr, va s'affiner encore dans ce milieu de science aimable. S'il ne s'y est point passionné pour la géométrie ni pour la physique (1), il s'y est amusé à des théories, à des expériences; il y a développé son goût pour les hautes méditations : il y est devenu « le philosophe » (comme nous sommes loin d'Adonis, ou des premiers contes!), et ses fables les plus profondes ont été écrites dans cette maison.

Madame de La Sablière habitait alors — et ce n'est point ce qu'on a coutume de dire — dans la rue Neuve-des-Petits-Champs (2).

(1) On aperçoit tout do même quelques reflets de cette science, par exemple dans son Discours à l'Académie. « 11 est de la mienne [reconnaissance) comme de ces vases, qui, étant trop pleins, oe permettent pas à la liqueur de sortir. »

(2) On parle de la rue Saint-Honorô, on dit qu'elle y héber-

Tant qu'elle avait vécu avec son mari, elle avait eu pour demeure ordinaire, comme nous l'avons vu, la rue des Fossés-Montmartre. Mais quand le poète devint son hôte, elle ne vivait plus avec son mari!

Depuis quand"? On ne peut le dire avec certitude. Un jour, le 18 juillet 1668, les deux époux étaient venus remettre à Conrart un pli mystérieux qu'il devait garder « selon les conditions portées en un autre écrit de M. Hessein ». Et nous ne connaîtrons jamais ce mystère, puisque ce papier venu aux mains de Jacques Muysson, neveu de Conrart, fut en 78 rendu par lui aux deux époux qui le brûlèrent solennellement (1). Mais selon toute vraisemblance il concernait leur séparation, et c'est vers 1668 que Mme de La Sablière quitta son mari. En tout cas, « épouse séparée de biens et d'habitation », elle demeurait encore au début de 79 « rue Neuve-des-Petits-Champs, paroisse Saint- Roch(2) ».

Ce qui s'était passé, tout le monde le devine. A force de voir son mari lui donner l'exemple, la jeune femme avait un beau jour écouté son cœur; et M. de La Sablière, fort de ses droits d'époux, avait amené la mère à renoncer à ses enfants.

gea vingt ans La Fontaine : c'est uue erreur. Elle n'y sera pas avant 16-0. et nous verrons que La Fontaine, a la lin de 1687, sera logé à quelques pas. mais non dans l'hôtel.

(1 ) J ai trouvé ce détail, tout à l'ait inédit, dans un dossier Muysson conservé à la Bibliothèque de ['Histoire du protestantisme, — et que j'ai pu consulter grâce à l'ohligeance de M. Fonbrune-Berbineau. — Le papier fut brûlé le 23 décembre 4678 « en la maison du sieur de Rambouillet, dans l'appartement dudit sieur Muysson » (son gendre).

(2) Il s'agit d'une ratiiication d'engagements pris au mariage de la lille aînée; elle est laite devant les notaires Prieur et Bouret le 11 janvier 1679 par M. et Mme de La Sablière.

C'est ainsi qu'en 1672 elle apprenait par son beaufrère, chargé du message, le mariage de sa fille aînée avec Jacques Muysson : et le 10 décembre elle donnait son consentement dans une lettre humble et contrainte, que je n'ai pas lue sans quelque pitié (1). Pauvre femme, qui pour une heure d'oubli vit éloignée de ses enfants, qui cherche dans d'autres affections à se consoler de cette amertume, qui se jette dans l'étude et dans le plaisir, et qui s'étourdit pour ne plus penser!

On le voit, ce n'est pas chez la compagne respectée d'un financier riche, c'est chez une femme sortie de la vie régulière que La Fontaine venait d'entrer. — Or avant même de le savoir, on pouvait se douter de quelque chose. Une lettre de Charles deSévigné, en 1671, nous montrait la jeune femme chez Mlle Raymond, joueuse de théorbe, en fort douteuse compagnie : cette Ninon, cette Mme de Salins, cette Mlle de Fiennes. cette Mme de Montsoreau, — toutes plus ou moins sujettes à caution (2). Se vigne parle d'elles cavalièrement : il a l'air de se considérer au milieu d'elles comme un miroir à jolies femmes. Mme de La Sablière avait été en relation avec la marquise, elle la voyait môme encore quelquefois (3), avant de la revoir d'une façon suivie, lorsque sa conversion fera tout oublier : mais enfin, sans être déclassée, ni même déconsidérée, elle était un peu trop l'aimable « tourterelle » (4).

(1) On trouvera cette lettre à l'Appendice. — (2) Mme Garnier de Salins allait être compromise quelques semaines plus tard (Sévigné, 24 avril 1671); Mlle do Kienncs, ancienne fille d'honneur de la Reine, eut un fils du chevalier de Lorraine qui l'avait

(3) Bévigné, 1er juillet 1676. — (4) Sévignê, 19 août 1676. Le

Et « la bande des amours » venait au colombier! Mais d'ailleurs aussi « la bonne compagnie » (1). Les mondains de ce temps, si méprisants parfois au nom de l'étiquette ou de la morale, étaient pleins d'indulgence quand leur plaisir était en jeu. — Qu'elle fût très riche ou non (2), Mme de La Sablière menait grand train, on s'amusait chez elle : c'en était assez pour que son salon fût toujours garni. Après sa séparation elle avait dû garder une partie de ses adorateurs ou de ses intimes; mais surtout sa situation nouvelle et la liberté qui régnait dans sa maison avaient dû lui faire de nouveaux amis. Beaucoup étaient de grands seigneurs. Je ne sais à qui La Fontaine pensera plus tard en parlant de demi-dieux et même de dieux (3). Faut-il, comme on l'a fait, prononcer les noms de Condé ou des Vendôme? Pour ces derniers ce serait bien tôt. En tout cas derrière Mme de Salins on croit voir son beau-frère le comte de Brancas (4) ; Mme de

mot est évidemment plein de sous-entendus. Or ce n'est pas ainsi qu'on l'interprète d ordinaire, faute d avoir regardé les dates. L'amour de La Fare n'avait pas commencé.

1 1 ) Sévigné, 8 novembre 1679. Bonne veut peut-être dire gaie; mais cela n'iniirme pas ce que nous disons.

(2) Elle a les biens de sa famille; lesquels? Son grand-père était valet de chambre du Roi (voy. acte d'inhumation de la veuve Hessein. 15 février 1647 : Bulletin de l'histoire du protestantisme, XIII, 227). Son père avait pu faire fortune dans les finances autour des Rambouillet Le testament d'Antoine Hessein (Arcli. nat., Yi8. f° 32) indique une réelle fortune. Mais avons-nous ici un frère ou un neveu? — Ce qui est sur, c est que Mme de La Sablière, quand elle habite rue Saint-Honoré, a une maison pour ses domestiques, et cela suppose une vie large. (Voy. lettre à Rancé. 3 mars 1688, — citée dans le Temps du 27 septembre 1891 par Anatole France.)

(3) Même des Dieux : ce que que le monde adore Vient quelquefois parfumer ses autels.

Fab les, XII, \ 5 : le Corbeau, la Gazelle.)

(4) C'est chez lui qu'elle avait entendu Boileau réciter la IVe Satire. Brancas est le fameux distrait, ami de Sévigné.

Montsoreau peut amener son mari, le marquis de Sourches; Lauzun venait naguère (1), mais d'ailleurs, arrêté en novembre 1671, il a disparu; du moins son ami Rochefort (qui l'a arrêté!) vient avec sa femme, et c'en est assez pour qu'on voie à côté de lui ou à côté d'elle le jeune et brillant marquis de La Fare. Bientôt apparaîtra, revenu de Pologne, l'abbé de Chaulieu (2). N'oublions pas deux hommes qui sont des amis de La Fontaine, et fréquentent comme lui le milieu Bouillon (3) : l'un Paul Barrillon, marquis de Branges, qui à partir de 1672 ira mainte fois en Angleterre comme ambassadeur; gros mangeur, mais homme très fin, qui a le sens du comique, et joue drolatiquement de petites scènes (4); — l'autre François d'Usson, seigneur de Bonrepaux, lieutenant de galère en attendant de devenir lecteur du Roi, puis ambassadeur : ce « très petit homme » — nous dit Saint- Simon — gros, d'une figure assez ridicule, avec un accent désagréable (eh bien quoi? l'accent de l'Ariège), a « de l'esprit, de l'honneur, de la capacité » ; très bien en cour, il parle bien, il y a avec lui « à apprendre et à s'amuser »; il est pour Iris un ami tout à fait intime (5).

(1) Mémoires de Mademoiselle, année 1670. — (2) Chaulieu la connaît, lui écrit (voy. une lettre à la duchesse de Bouillon).

(3) « Je ferai souvenir notre ambassadeur de la rue Neuve des Petits-Champs » : ce mot me paraît désigner l'hôtel La Sablière. D'ailleurs tous ces gens-là se connaissent : Mme de bouillon a été en relation avec Mme de La Sablière (voy. lettres Chaulieu).

(i) C'est Barrillon qui disait joliment à Sévignô sa grande amie : « Ceux qui vous aiment plus que moi vous aiment trop » (II, 428); c'est lui quon voit avec Mme de Coulanges jouer la 6cène de Vardes et de Mlle de Toirae (II, 457).

(5) Le petit-fils de La Fontaine avait trouvé à Usson, dans la correspondance de Bonrepaux. des lettres de son grand-père, de Racine et de Mme de La Sablière. Le misérable les a perdues!

A côté de ces hommes d'esprit, nous ne nous étonnerons pas de rencontrer des gens de lettres. D'abord Antoine Hessein voit beaucoup sa sœur, et il amène ses amis, c'est-à-dire surtout Boileau et Racine. D'autre part, — ce qu'on ne dit pas, — un des intimes de Mme de La Sablière est Charles Perrault, qu'elle nomme « son maître (1) » : et comment ne pas voir derrière lui Paul Tallemant et Benserade? — Si à ces écrivains, qui récitent de leurs vers ou disent les nouvelles du Parnasse, on joint quelques amis de François Bernier (ceux des savants qui voient le monde), on comprend que la conversation puisse être charmante, tout à fait variée :

Sur différentes fleurs l'abeille se repose, Et fait du miel de toute chose.

Nous ignorons d'ailleurs si tous ces éléments se mêlent : il se peut que Mme de La Sablière reçoive séparément les savants et les gens du monde.

En tout cas, on la voit sans peine adorée des uns et des autres. Ses trente-trois ans sont pleins de charme (2). « Fort bien faite et d'humeur fort enjouée », disait-on d'elle en 1657 (3). Et sans doute nous voudrions plus de renseignements. Faut-il les demander au portrait d'une dame D. L. S. paru

(1) « Une grande conformité de goût, d'humeur et de sentiments l'avait intimement liée avec M. Perrault qu'elle appelait son maître. Il ne faut donc pas être surpris de l'éloge qu'il fait avec une sorte de complaisance d'une si digne écolière ». (Pa*setemps poétique, 1757, I, 419, note ) Ce volume contient surtout des œuvres de Perrault : le renseignement est sérieux. — bit l'on en voit tout l'intérêt, car La Fontaine, lié avec Charpentier, Perrault, Benserade, prendra parti pour eux tout naturellement dans la dispute avec Furetière.

(2) Baptisée en mars 1640 (cf. Haag). — (3) Les Jeunes Hollandais.

dans le Mercure de juillet 1677 (1)? Il y a bien des chances pour que ce soit elle : on voudrait que ce fût certain. Car à cet « air touchant de tendresse et d'enjouement » qui s'accorde avec tout ce qu'on nous dit, nous aimerions pouvoir ajouter les traits qui évoquent la personne même : « la taille médiocre mais aisée, les cheveux blonds cendrés, les yeux bleus doux, fins et brillants », et la blancheur éblouissante (2). — Il faut nous contenter, jusqu'à nouvel ordre, de voir dans l'amie de La Fontaine une femme exquise : gaie, simple, bonne et tendre (comme nous sommes loin de Philamintel), parée de charme délicat et douée de raison très haute, une femme qui pourrait bien avoir été l'égale des marquises de Sévigné et de La Fayette.

Sans y penser, elle avait « l'art de plaire » : on comprend qu'elle fût accablée d'hommages. Dans les intervalles du jeu (3), la conversation se glissait, intime ou joyeuse. Tandis que La Fare s'empressait vers la marquise de Rochefort, l'époux brûlait de son côté : on croit qu'Iris et lui..., — laissons le monde et sa croyance (4). Eventails coquets, perruques penchées : tous les amours jouaient aux quatre coins... Au milieu de tout cela,

(1) Il 8'agit d'une lettre (Lackoix, Œuvres inédites, p. 254), qui a bien le tour de La Fontaine D'autre part, je ne vois aucune femme, parmi celles qui sont en vue alors, à qui ces initiales puissent convenir (Rem. que ce n'est pas une femme titrée.)

(2) Les deux estampes de la Bibliothèque nationale (un dessin de Delpeuch, une gravure de Johannot), tout à fait dissemblables d'ailleurs, ne semblent avoir aucune authenticité.

(3) Le jeu, du reste, tenait peu de place : La Fare fut plus tard soupçonné de délaisser d ailleurs son amie pour la bassette.

(4) Mme de Sévigné, après la mort de Rochefort (mai 1676), a une phrase qui, rapprochée des lettres précédentes, semble bien avoir ce sens (19 août 1(576).

que devient notre homme? On le voit, souriant, aller de l'un à l'autre; il écoute, il approuve, surtout il regarde. Il regarde les jolies femmes dans ce décor brillant de lumières, pendant que les rires gazouillent comme des oiseaux ou que les mélodies dansent dans la salle. On fait de la musique (1) : pour lui, quelle joie! Après les causeries enjouées ou fines, voilà que s'entr'ouvre le monde des rêves. Douceur et volupté. Les phrases rythmées sont comme des rondes, où — les yeux brillants, les épaules nues — des femmes rieuses dansent devant lui. Ou plus lentement elles passent, la main dans la main, chuchotant des mots qui sont des caresses : et les vieux souvenirs d'amour, les folles espérances agitent son cœur. Vers des pays lointains où tout est tendresse, sourire et lumière, il se laisse emporter sur les ailes de la musique, — et son âme errante s'envole.

Il avait avec son amie des joies plus austères. En dehors de ses réceptions mondaines, Iris (tout le monde le sait) recevait beaucoup de savants. Et d'abord Bernier était là, et l'omettre serait un oubli très grave. Ce médecin gassendiste est un homme fort intéressant. Son voyage en Orient a duré quinze ans à peu près; il a vu la Syrie, l'Egypte, mais surtout l'Inde, le Grand Mogol : quiconque a beaucoup vu, doit avoir beaucoup à conter (2). Sa

(1) On l'aime en tout cas. Et sans doute à cette époque on va surtout chez les artistes pour en entendre. Mais Mme de La Sablière connaît des musiciens, par exemple le vieux de Nyert, qui est un ami du poète.

(2) François Bernier, né à Joue, 26 septembre 1620; venu à Paris jeune, attaché à Bochart de Champigny, puis à un nommé François Boisson, gouverneur de Marseille (?), s'était lié avec Chapelle et avec Gassendi; on le voit à Toulon en 1650 (voy. Anatomia ridiculi mûris, dirigée contre Morin); docteur à

conversation dans l'intimité sera pour notre poète un agrément de tous les jours ; et l'on peut les voir très souvent l'un près de l'autre, la jolie figure de Bernier (1) près du grand nez de La Fontaine, tous deux contents d'échanger leurs méditations, de s'entendre si bien sur la vie ; et, même quand ils ne disent rien, heureux d'être ensemble (2).

Donc, ils prennent leur part (le poète de loin, et timidement) des études de leur hôtesse. Ils l'accompagneront bientôt chez Dalencé pour suivre des expériences de physique, et au Jardin du Roi où du Verney fait des leçons d'anatomie. Ils causeront quelquefois avec Roberval (mort en 1675), ou avec le jeune Sauveur qui le remplacera auprès d'Iris comme professeur de mathémathiques. Ils iront voir Cassini à l'Observatoire; et l'on se demande si La Fontaine était de la partie (mais non, il avait dû s'en aller dormir) le soir où Bernier pressait la pauvre femme, lente à s'habiller : « Eh ! prenez promptement vos coiffes : si nous ne partons vite, les satellites s'en iront 1 (3). »

Montpellier en 1652; il assiste aux derniers moments de Gassendi; part pour l'Orient, fin 1654; semble revenir vers 1668 (il est encore à Golconde en 1667 : Voyages. II, 121), etc.

(1) Saint-i^vremond l'appelle « le joli philosophe >> (Lettre à Ninon).

(2) C est du moins probable. Lorsque, sorti de chez Mme de La Sablière, Bernier lui enverra l'épitaphe de Chapelle, il la priera de la montrer à M. de La Fontaine. Il avait donc gardé un bon souvenir du poète. Quant à celui-ci, nous dirons combien il a pensé à Bernier.

(3) Le Verrier, sur la Satire X. — C'est là qu'on trouve le portrait de la femme savante, qui est évidemment Mme de La Sablière. (Voy. dans le Passe-temps la réponse de Ch. Perrault.) Gardons-nous d'en croire contre elle un homme vexé d avoir été pris en flagrant délit d'ignorance : Boileau n'aimait guère l'instruction, pa» plus qu'il n'aimait les femmes. — Quant au mot de Bernier, faut-il rappeler que les satellites sont assez fidèles pour laisser à une femme (môme très lente à s'habiller) le temps de mettre une coiffure?...

Quoi qu'il en soit, il y a là pour notre homme une période vraiment heureuse, de vie amusante ou de vie intime, coupée de visites à droite et à gauche dans les mondes les plus divers. Et ce sera aussi une période de travail facile et fait avec joie. Le poète a un nom; il se voit attiré, fêté : il peut avec confiance songer à la gloire.

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