CHAPITRE VIII
L OPERA. LULL1
En tout cas, pour l'heure, il songe au succès. Non seulement il continue à écrire des contes, avant de revenir aux fables : mais nous le voyons même, toujours à l'affût de la mode, tenter l'opéra (1).
On sait qu'après avoir collaboré avec Molière et Benserade, Lulli, flairant l'avenir de l'opéra, avait en mars 1672 acheté le privilège de Perrin et s'était fait nommer directeur de l'Académie de musique. En collaboration avec Quinault il avait donné (27 avril 1673) la pièce de Cadmus, qui lui avait valu dès le lendemain la salle du Palais- Royal, naguère encore salle de Molière. Et dès le mois de novembre il faisait répéter Alceste, qui eut à la Cour un succès très vif : Mmes de Sévigné et de La Fayette en furent transportées. Au Palais- Royal, en janvier, l'accueil fut plus froid : on y allait beaucoup, mais on en parlait avec une réserve défiante. 11 y avait quelque chose dans l'air.
Ce quelque chose venait d'une cabale. En matière d'art, le public hésite à être de son propre avis; il
(1) Cette histoire est très connue aujourd'hui, grâce à M. Pru- Qières; mais son Lulli (comme d ailleurs un article de M. Romain Rolland) est injuste pour La Fontaine.
L'OPEKA — LULL1 249
a peur d'admirer ce que les connaisseurs trouveront mauvais : et au lieu de se faire bravement la trompette de la renommée, il se fait l'écho des habiles. Or le succès de Lulli lui avait suscité toute sorte d'envieux. Ne parlons pas de l'étrange Sourdéac, vivement écarté; mais les faiseurs de pièces à machines, mais les musiciens qui auraient voulu faire des opéras et qui trouvaient la porte fermée, — et les chanteurs qui n'étaient point de l'Académie, et les comédiens furieux des obstacles que leur suscitait un exorbitant privilège, — notamment les comédiens de Molière expulsés du Palais- Royal et relégués sur la rive gauche : tous ces gens là faisaient une armée hostile, dispersée mais redoutable.
Étaient des ennemis encore, non seulement les rivaux du librettiste (Benserade, par exemple) que le musicien avait éconduits, mais même des écrivains désintéressés, ceux que les vers de Quinault exaspéraient, ceux qui lui en voulaient sincèrement de déshonorer par sa platitude l'admirable sujet d'Alceste. La Fontaine était de ceux-là, Racine et Despréaux en étaient aussi : indignés comme lui, ils eurent l'indignation active et bruyante, et réussirent à mettre de leur côté nombre d'honnêtes gens, soit à la ville soit à la Cour.
C'est ici que se place un incident curieux, l'affaire du souper, que nous connaissons par Ch. Perrault.
Quelque temps après que M. Quinault eut commencé à faire des opéras, cinq ou six personnes d'esprit et d'un mérite distingué se mirent en fantaisie de les trouver mauvais et de les faire trouver tels par tout le monde.
Un jour que ces messieurs soupaient ensemble, ils vinrent sur la fin du repas à Lulli qui en était, et lui appuyant chacun le verre sur la gorge, se mirent à crier : « Renonce à Quinault, ou tu es mort. * De la plaisanterie on passa bientôt au sérieux; et on n'oublia rien pour dégoûter le musicien du poète; mais comme ils avaient affaire à un homme fin et éclairé, tous leurs stratagèmes ne firent que blanchir. — On parla de moi dans cette rencontre; et une personne de la compagnie dit avec bonté que c'était une chose fâcheuse que je voulusse soutenir envers et contre tous mon ami; que tout mon zèle pour sa défense n'aboutirait qu'à me noyer avec lui, et qu'on devait m'en avertir charitablement. Monsieur*** chez qui se donnait le repas, voulut bien se charger de cette commission. Il vint me voir le lendemain, etc. (1).
On voudrait connaître cet amphitryon. Mais ce ne peut être que Lambert, beau-père de Lulli, ou le vieux de Nyert : c'est seulement à l'un d'eux que Perrault pouvait faire honneur (comme il le fait plus loin) de la réforme du chant. Je pencherais pour de Nyert. 11 serait étrange que Lambert laissât devant lui, chez lui, bousculer son gendre; et surtout Perrault se serait ensuite étonné de son attitude. Or de Nyert est l'ami de notre poète : qui sait si celui-ci n'est pas là, faisant chorus avec Despréaux et Racine?
Quoi qu'il en soit, ceux-ci eurent pour eux à la Cour Mme de Monte span et Mme de Thianges. Elles intervinrent, pesèrent sur Lulli, et obtinrent de lui que, laissant là Quinault, il prît La Fontaine à sa place. Lulli céda, ou feignit de céder. Et,
(1) Passe-temps poétique, I, 254.
vers le mois de mai (1), étant venu trouver notre homme, il lui tint « à peu près ce langage » :
... Veux-tu faire.
Presto, presto, un opéra!
Mais bon, — ta muse répondra Du succès par-devant notaire.
Lulli avait de bonnes raisons pour se dire pressé (il fallait être prêt pour la saison prochaine); mais soyez sûrs qu'il avait son idée, comme la suite le montra. Jl ferait semblant d'accepter le sujet de La Fontaine, jusqu'au jour où il trouverait un prétexte pour se dérober : et pendant ce temps il travaillerait sur le livret de Thésée, qu'il avait sans doute déjà (2).
La Fontaine accepta, ravi. « Enfant à barbe grise, » comment se serait-il défié? Nous savons sa malice, mais nous connaissons aussi sa candeur. Incapable de mentir, il commence toujours par croire tout ce qu'on lui dit. (Vienne un nouveau trompeur, je ne tarderai guère...) Jl se mit en quête d'un sujet; et, après s'être creusé la tète, il en trouva un que jadis d'Assoucy avait mis en musique (1650), l'amour d'Apollon pour Daphné. Sujet digne d'être offert en spectacle au Roi, puisque le héros en était un dieu; sujet aimable,
(1) La Fontaine, dans le Florentin, parle d'une collaboration de quatre mois. Or le Florentin doit être de septembre (le manuscrit Trallage indique une copie datée d'octobre). D'ailleurs le 13 septembre 1674, « Perro » (Jean Perraut, président) écrit à M. le Prince : « La Fontaine s'est rebuté, il a quitté son entreprise, et laissé le champ de bataille à Quinault. » Il ne peut être question d'une place à la petite académie (comme le suggère une note manuscrite du duc d Aumale), mais, très évidemment de l'affaire Lulli. (M. Henriet, Annales de Château- Thierry, 1896, p. 256, le dit trop timidement.)
(2) Thésée, notons-le, allait paraître le 11 janvier 1675.
d'autre part, puisqu'il se déroulait sur un fond champêtre. Lulli se garda bien de faire des objections. Il insista même (lui rappelant Quinault), pour avoir « du doux et du tendre. » Le poète se mit donc à l'œuvre, et très vite la persécution commença. Le musicien se montra tel qu'il était, « soupçonneux, tremblant, incertain », mais surtout violent et fantasque. La Fontaine, timide, très désireux de réussir dans une collaboration qui ne lui rapporterait pas beaucoup d'argent (il se défiait des trivelinades italiennes), mais qui lui vaudrait un regard de Sa Majesté, — docilement écoutait les critiques, humblement jurait de mieux faire : il pouvait, disait-il, compter sur l'aide de Despréaux et de Racine, ses bons amis. Mais Lulli, qui ne voulait pas se les mettre à dos (passe pour le Bonhomme, mais ces deux railleurs que le Roi protège!...), Lulli sursautait :
Des amis? en a-t-on?
Ces gens te tromperont, ôteront tout le bon, Mettront du mauvais à la place.
Le poète « cent fois » lui rendit sa parole : en vain. Il semblait qu'on voulût se moquer de lui par une gageure, faire durer la farce jusqu'à une date fixée d'avance.
Un détail, ici, nous échappe Est-ce avant ou après la rupture, que Lulli parla au Roi de cette mauvaise pastorale? D'après La Fontaine, ce sont des amis qui prirent les devants pour envoyer... promener Lulli. (Une bien jolie scène!) De toute façon, la pastorale fut le prétexte. Des bergers! pour le Roi ! à quoi songeait donc ce faiseur de vers?... Et La Fontaine de répliquer, non sans
raison : les bergers? mais on les voyait au début seulement. Étaient-ce les plaisanteries de Momus? mais il n'avait fait que suivre Quinault, son modèle!
Bref, il y eut rupture; et le poète se trouva avoir travaillé pour rien. Car de rétribution, bien entendu, point de nouvelles ! Son travail perdu, passe encore : mais ses espérances trompées!.... Peut-être eût-il en silence « digéré la cbose » , — moins par indulgente bonté que par horreur de toute dispute. Mais on intervint.
Qui cela? C'est la ville.
C'est la Cour, et ce sont toute espèce de gens,
Les amis, les indifférents, Qui m'ont fait employer le peu que j'ai de bile. Ils ne pouvaient souffrir cette atteinte à mon nom. Le méritais-je? On dit que non.. (1).
Parbleu! la chose ne pouvait pas se passer ainsi! Comment? on lui avait fait perdre son temps et sa peine, pour reconduire ensuite comme un laquais dont on ne veut plus! A son âge, un poète comme lui! N'était-il pas de sa dignité de dire son fait à ce vilain homme dont tout le monde était excédé? Cet orgueilleux faiseur de musique méritait bien qu'un homme de cœur vînt crier haro, et soulager enfin la colère des honnêtes gens!
La Fontaine ne demandait qu'à en croire les donneurs d'avis. Et j'estime qu'il eut raison. Si Lulli avait été sincère, il n'aurait pas pendant quatre mois joué le Bonhomme. Qu'on l'excuse, soit : il ne pouvait revenir à Quinault que par un détour; mais si ce détour lui était commandé par
(1) Èpitre à Mme de Tkianges.
ses intérêts, qui niera qu'il fût déloyal? Quant à accuser La Fontaine, je ne comprends pas... N'avait-il donc pas lui aussi des intérêts en jeu? Parce qu'il a montré les dents, faut-il parler de son humeur vindicative? Parce que gentiment blâmé par Mme de Thianges, il est revenu à résipiscence, faut-il l'accuser de venir à composition? Sous prétexte de blanchir un homme que les contemporains s'accordent à trouver peu sympathique (et qui fut, dans son ambition, tour à tour sournois et brutal), il n'est guère indiqué d'en noircir un autre que tout le monde regarde comme un très bon homme.
« Retourner à Daphné vaut mieux que se venger », disait La Fontaine à Mme de Thianges. La vengeance s'était bornée à la satire du Florentin. Mais l'irritation, ou du moins le dépit, dura quelque temps. Il est visible dans l'épître à de Nyert, écrite au début de 1677, deux ans et demi après la brouille. — Le poète y est tout à fait injuste pour le musicien, qu'il accuse de se répéter par épuisement. Epuisé, Lulli! Lulli, qui devait écrire Bellérojihon, Proserpine, Persée, Phaéton, Amadis, Roland, et Armiile!... La rancune, ce jour-là, aveugla notre homme. Il fut injuste, et probablement de mauvaise foi. Ou plutôt sa diatribe contre l'opéra est une querelle d'amoureux : les imperfections qu'il y découvrait ne l'empêchaient point d'y songer encore. Non seulement il était retourné à Daphnr. mais il s'était essayé sur le sujet de Galatèe, et nous savons que sa dernière œuvre sera encore un opéra. Pour l'heure, il enrageait du succès de Lulli, d'un succès qui tournait à l'engouement, h la fureur. Toutes les fois qu'il passait
devant le Palais-Royal les jours d'opéra, il voyait la rue pleine de carrosses, tout le monde se ruer, prendre d'assaut les places. Partout, dans les salons, des airs à'Alceste ou de Thésée : « bref, opéra partout; bref, opéra toujours ! »
Colère amusante, qui devait cesser. Les deux hommes avaient des amis communs qui les rapproprochèrent. Ils se revirent par exemple dans cette maison de Puteaux qui était le rendez-vous des amateurs de musique, ou autour du Temple, dans quelques orgies. Un jour vint où La Fontaine saisit avec empressement l'occasion d'écrire (en 1684) une dédicace pour Amadis (1). Bref les deux compères redevinrent à peu près amis.
Ceci dit, l'épître à de Nyert doit retenir notre attention : elle jette quelque jour sur le goût de notre poète. Ce qui le choque dans Topera, c'est d'abord le mélange, forcément imparfait, d'éléments divers Le plaisir de l'oreille, loin d'y être servi, y est au contraire gâté par la curiosité du spectacle. Les machines y font une distraction fâcheuse, et, par leurs imperfections inévitables, rompent le charme. En cela notre homme fait preuve d'un goût qui est bien classique (2).
(1) « Lulli, sans avoir- esgard à la Satire du Florentin, se laissa persuader par le comte de Fiesque, par qui il fît prier La Fontaine de faire les vers qui suivent et qu'il mit au-devant l'opéra d' Amadis... » (Bibl. de la Rochelle, manuscrit 673, provenant de des Réaux; f° 230) C'est des Réaux qui parle ainsi, un homme bien informé, d'ai leurs ami de La Fontaine. — Les amis de Lulli me feront remarquer que le musicien, en tout cas, n'a pas de rancune : dont acte. Ils diront d'autre part que si Lulli lit prier La Fontaine, c'est que La Fontaine avait prié Fiesque de prier Lulli... Nous n'en savons rien. Mais les apparences (en dépit de la date, qui coïncide avec la candidature à l'Académie) sont plutôt favorables à- la dignité de notre poète.
(2) Cf Saint-Evkbmont, et La Brivèke.
Ce qui d'autre part le choque, c'est le bruit : le bruit, qu'il n'aime pas plus dans les symphonies que dans l'opéra. « 11 faut vingt clavecins, cent violons pour plaire! » Tel est le goût du Roi, tel n'est pas celui du poète. Pour lui un simple luth, un hautbois, un théorbe qui accompagne mélodieusement une voix charmante; ou même un clavecin, délicatement touché par une jolie femme (vous mélangez les genres, ô La Fontaine!) (1), est une source de plaisir plus pur. C'est dire qu'il aime la musique, comme il aime la joie, dans l'intimité ou la solitude. C'est dire aussi que tout ce qui est trop bruyant, trop fort, ébranle désagréablement ses nerfs. Il aime quelques notes légères et tendres, parce qu'il aime les émotions douces. Il veut des extases plus que des transports : les colombes du char de Vénus, et non l'aigle ami de la foudre...
Et puis il a vieilli : il aime ce qu'il aimait quand il était jeune!
(1) « Si un luth jouait tout seul, il me ferait fuir, moi qui aime extrêmement la musique. » (Préface de Psyché.)