‹ La vie de Jean de La FontaineChapitre 20 sur 38 · ET LES CHAMPMESLÉ · texte numérisé non relu

ET LES CHAMPMESLÉ

L'échec de Daphné avait été d'autant plus sensible au poète que ses nouveaux Contes n'étaient guère un titre aux faveurs royales. Parus en 1674 sans privilège, ils allaient être interdits l'année suivante par le lieutenant de police : médiocre recommandation î

Lui avait-on refusé un privilège? avait-il prévenu un refus en ne demandant rien?... Il pouvait pressentir les mauvaises dispositions des censeurs royaux, qui s'étaient peut-être repentis, dès 1671, de leur complaisance. Le parti dévot gagnait du terrain; et le Roi, jadis très indifférent, se laissait circonvenir. — Donc le livre parut avec la rubrique de Mons, dû peut-être aux presses de Multeau à Reims, ou de Bouchard à Chàlons-sur-Marne. Il se répandit, il y eut des plaintes. Sur réquisition de procureur, La Reynie interdit la vente, saisit un certain nombre de volumes : et cela fut très loin de nuire au succès. Mlle de Champmeslé prêta d'ailleurs à La Fontaine son gracieux concours (on peut sans hésiter en croire Furetière) : et le livre, très inconvenant, très spirituel, c'est-à-dire deux fois alléchant, fit un beau chemin.

Il le lit dans les salons, où la situation du poète, loin d'en être atteinte, se consolida. Il savait bien ce qu'il faisait, en prenant toutes ces libertés! Ou plutôt, il avait fallu qu'on l'encourageât. « On m'engage à conter d'une manière honnête. . (1) » : le mot est exact, sûrement. On l'a engagé dans cette voie scabreuse. Certes, il était gai par nature, mais (comme il sied aux gens timides) avec quelque réserve et quelque pudeur. Le détail que nous donne un de ses amis (2), cette petite toux par laquelle il ne manque pas de s'annoncer avant de pénétrer dans un appartement, nous révèle un honnête scrupule, en même temps qu'il projette un jour inattendu sur les gestes en honneur chez les grandes dames. S'il a été mainte fois déshonnête ou polisson, c'est en grande partie la faute du monde qu'il a fréquenté (3). — Donc il aurait dû en choisir un autre! — Sans doute... Mais quelle force d'àme il aurait fallu ! Aller dans les salons lui était devenu une douce habitude. Il y était tour à tour taquiné, choyé, il s'y trouvait bien. Il voulait des prôneurs : il en rencontrait là en foule, qui riaient, s'exclamaient, entretenaient sa réputation. Il s'en applaudissait, sans penser à mal.

Je ne sais quel plaisir il pouvait prendre aux sujets eux-mêmes des Contes. Mais, invité à tout dire sans prononcer un mot malsonnant, à tout voiler de gaze, mais sans rien cacher, — l'artiste était ravi de ce programme. Il y avait là un tour

(i) Le Tableau, — (2) Le Vjbmuer, Commentaire sur la Satin X.

(3) Oisons donc une bonne lois que ce siècle ignorait encore

la pudeur Parmi toutes les preuves qu'on peut alléguer, don-

noûH-en une qui est moins connue. En 1666 le libraire Serey offrait à Madame (Henriette) un Recueil de vaudevilles plein d'obbcénit6s.

d'adresse dont seul il était capable : il le sentait, et il y prenait une mauvaise joie (1). Il se moquait au fond avec délice de cet auditoire féminin, qui prétendait à la délicatesse sans avoir nulle chasteté. Elles étaient là, ces femmes élégantes, — dont plusieurs se croyaient honnêtes — riant derrière leur éventail, impatientes de voir comment le conteur sortirait de tel mauvais pas, et s'applaudissant de ne rien entendre qui pût effleurer leur pudeur, alors que leur pudeur d'un bout à l'autre était bafouée. Certes, La Fontaine avait tort de rire de cela; mais du moins il riait en face, au nez de ces honnêtes dames : et l'impertinence de ses coups de patte lui est une excuse.

Il est hors de doute que le conteur ait reçu de toute part, mais en particulier dans le milieu Bouillon, ces encouragements trop bien écoutés. Il était de plus en plus le servant de Marianne. — comme il était de plus en plus le familier du grave Turenne, que Jla liberté des Contes n'effarouchait pas. Depuis le début de 1674, le maréchal était à l'armée, où La Fontaine lui écrivit à plusieurs reprises. Nous avons gardé deux de ces épîtres. L'une se place peu après Sintzheim (16 juin) : il y badine avec son aisance ordinaire, louant le maréchal de sa « matoiserie », et de savoir si bien coudre « peau de lion avec peau de renard ». Il veut faire rire son grand homme (c'est donc que le grand homme est bien son ami) et il s'amuse tout le premier ,Jse représentant la bonne et grave

(1) Contes : le Tableau : « Qui pense finement et s'exprime avec grâce, — Fait tout passer, car tout passe... — Vou6 ne faites rougir personne — Et tout le monde vous entend. »

figure tout éclairée par un sourire. Il se rappelle le jour où, parmi les soldats en marche, Turenne joyeux lui récitait Frère Lubin. . .

Or, pendant que le poète se brouille avec Lulli, le grand capitaine poursuit ses succès. Après Sintzheim, Ensheim : et Bournonville recule sur le Rhin. Un moment, il est vrai, on prend peur en France, quand on voit l'armée passer en Lorraine. Tout est perdu : mais non, tout est sauvé! Par les Vosges, Turenne est rentré en Alsace; les feux de joie remplacent les vœux éperdus : et le 5 février 1675 la victoire de Turenne repousse l'hydre dans son antre. C'est alors que La Fontaine écrit sa seconde épître. Bientôt le Roi allait mander le vainqueur, qui passerait quelques mois à Paris, entouré, acclamé, devenu l'idole de la France. Ainsi semblait écarté l'avertissement prophétique du pauvre poète, tremblant naguère pour son ami (vous ne croyez donc pas — pouvoir mourir?), — et l'on peut se le figurer, en ce carnaval de 1675, transporté de joie, mêlant aux acclamations de la France ses démonstrations d'amitié.

Mais à ce moment éclatait un scandale dans la famille de Bouillon. Depuis longtemps Marianne foulait à ses jolis pieds tous devoirs. Après une amitié suspecte avec son jeune neveu le chevalier de Vendôme, elle s'était liée avec Louvigny. Liaison publique et scandaleuse. Il est probable que les frères de Bouillon, surtout le cardinal, — souffrant de l'éclat fait autour d'un nom dont ils étaient vains, — avaient fait des remontrances à leur bellesœur; il est possible même qu'ils eussent averti leur frère. Mais celui-ci, aveugle, ne voulait rien voir. Le cardinal s'entendit avec son oncle de

retour; et le duc de Bouillon, se rendant à leurs objurgations plus qu'à l'évidence, dut faire enfermer sa femme à Montreuil.

L'alarme fut au camp des amis de la duchesse. Nous le savons par l'étrange abbé de Chaulieu. Il était alors en Pologne, à la suite de Béthune, notre ambassadeur. Très lié avec Marianne, il tenait beaucoup à son amitié. Quand il apprit son internement, il en reçut un coup ; et le 2 mai il écrivait à Mme de Chaulieu sa belle-sœur :

Quoique vous me mandiez que les affaires de Mme la Duchesse aillent de mieux en mieux, je ne saurais être tranquille là-dessus; et je meurs de peur qu'elle ne reste plus longtemps dans son couvent par la malice de ses ennemis (!). Songez toujours à ne pas laisser accoutumer M. de B... à se passer d'elle.

Peu après, il apprend que la duchesse « se raccommode avec M. de Turenne et M. le cardinal ». Il respire :

Toutes mes appréhensions sont dissipées...; nos ennemis ne tireront de tout ceci que de la honte et de la confusion; et M. de Bouillon, revenu une fois pour sa femme, sera incapable tout le reste de sa vie d'écouter rien de ce que toutes ces âmes noires (!) de sa maison lui voudront suggérer. »

Cela est admirable. Ces âmes noires, s'appliquant à Turenne; cet hommage rendu à l'aveuglement du mari : c'est du pur comique. Et si l'on en rapproche la phrase de Mme de Sévigné écrite au lendemain de la mort de Turenne (« M. de Bouillon se promène aux Tuileries, ravi de pouvoir être ce qui lui plaira, sans que personne y trouve à

redire »), on voit que La Fontaine restait audessous de la vérité dans ses vers fameux :

Quand on l'ignore, ce n'est rien; Quand on le sait, c'est peu de chose.

Peu de chose! M. de Bouillon trouvait que c'était beaucoup, je veux dire quelque chose qui achève de parer un homme ; et débarrassé de son oncle, vite il allait aux Tuileries promener sa gloire...

Pauvre Turenne! Alors que toute la France le pleurait, il réjouissait par sa mort une famille indigne. Il est vrai que son neveu le cardinal versait de vraies larmes. Et je suis bien sûr que La Fontaine en versait aussi, lui qui le suppliait si tendrement naguère de ne pas s'offrir à la mort.

Ce qui ne l'empêcha pas, sans doute, quand la duchesse sortit de son couvent, de lui revenir... Sa philosophie était indulgente, surtout aux erreurs amoureuses. Et pourquoi se fût-il tenu à distance, quand le cardinal s'était rapproché?

Il allait bientôt se trouver dans une situation plus délicate. La duchesse, quittant la rive droite, s'était installée en 1676 au quai du Pont-Rouge (1). Là, parmi ses bibelots et ses animaux, elle continuait à tenir une cour galante, qui était aussi une cour littéraire. Parmi les écrivains qu'elle patronait se trouvait la fameuse dame des Houlières, et celle-ci avait un faible pour Pradon. C'est ainsi que dans la querelle de Phèdre la duchesse fut amenée à intervenir. On connaît l'affaire : location du théâtre pour faire le vide à la pièce de Racine,

(1) Aujourd'hui quai Malaquais, n° 17. La date est donnée par une lettre de Chaulieu.

élaboration d'un sonnet malin, auquel les amis de Racine répondirent par un sonnet injurieux (peut-être fondé...), fureur de Nevers qu'on y outrageait, menace de coups de bâton à l'adresse de Racine et de Despréaux, intervention de M. le Duc et même de M. le Prince, sous l'égide desquels coururent s'abriter nos deux hommes blêmes de peur...

La Fontaine, qu'on croirait volontiers un peu refroidi à l'égard de Boileau depuis le silence de l'Art poétique, était resté l'ami de Racine. Que devait-il faire? J'aime à croire que pendant quelque temps il se tint à l'écart, ne voulant pas faire sa cour à l'impitoyable duchesse. Mais je n'en sais rien. Dans quatre ans c'est sur son ordre qu'il écrira le Quinquina, — ce qui montre bien qu'il est à ses pieds. D'autre part, il a pu s'éloigner un moment sans rompre : ne voyons-nous pas Nevers lui-même, furieux aujourd'hui contre Despréaux, écrire plus tard son éloge en vers? Et il a pu garder aussi un pied dans chaque camp, ce qui ne serait guère louable : mais Racine serait-il resté son ami?

Il faut revenir un peu en arrière pour ramener l'auteur des Contes en compagnie du poète tragique dans la maison des Champmeslé. — Nous avons dit que ces fameux Contas de 1674 avaient trouvé là un abri, une sorte de dépôt ou de librairie clandestine. Il est difficile de croire que l'auteur lui-même n'y eût pas déjà pénétré

Vers 1674 les époux Champmeslé avaient dé-

passé la trentaine (1). Mariés à Rouen au mois de janvier 1666, venus à Paris deux ans plus tard, ils étaient entrés au Marais, y avaient joué la Fête de Vénus puis le Polycrate de l'abbé Boyer; et bientôt ils avaient passé à l'hôtel de Bourgogne, où, devant Racine inquiet puis enthousiasmé, l'actrice débutait (milieu de 1670) dans une reprise d' Andromaque. Le 14 décembre elle créait Bérénice; et dès lors commençait entre l'auteur et son interprète une liaison qui allait durer six ans. Bajazet (5 janvier 1672) lui valait toute sorte d'hommages, on courait la voir dans Y Ariane de Thomas Corneille (4 mars), on l'applaudissait dans son rôle de Monime (janvier 1673), puis aux fêtes de Versailles dans celui d'Iphigénie. Elle devait créer encore deux ans plus tard celui de Phèdre.

Qu'elle fût ou non une actrice complète, qu'elle dût aux leçons de Racine une partie de ses succès, peu importe : elle était devenue, la grande tragédienne. Sa déclamation légèrement chantante, soutenue par une voix vibrante qui allait au cœur, expliquait cet enthousiasme, dans lequel sa beauté entrait sûrement pour peu de chose. Vue de loin, richement parée, dans son corsage court qui laissait voir sa gorge nue, avec ses attitudes de princesse, elle pouvait faire illusion. De près, en costume de ville, elle n'était peut-être plus qu'une femme comme beaucoup d'autres, une femme qui

(1) Charles Chevillet était né à Paris (octobre 1642), paroisse Saint-Gerniain-l'Auxerrois, d'an découpeur de soie qui s'intitulait sieur de i /hampmeslé. Quant a sa femme, Marie Desmares, la légende taisait d'elle la fille d'un magistrat. Mais M. Noury a retrouvé son acte de baptême (Rouen, 18 février 1642, paroisse Saint-Godard), — et il nous a donné sur elle une notice excellente (Rouen, 1892). Nous y renvoyons.

n'avait ni les yeux très grands ni la peau très blanche (1); mais elle gardait sa voix, son prestige de comédienne, et sans doute son charme, car elle fut souvent adorée.

Du reste, les adorateurs reçurent toujours un accueil aimable, non seulement d'elle mais de son époux. Cet homme poli et discret jouait en perfection son rôle de mari d'actrice au dix-septième siècle Et soit qu'il fût (comme on nous le dit) très fier de sa -femme et reconnaissant de la notorité qu'elle lui donnait, soit qu'il éprouvât une sorte de paternelle indulgence (quelque chose comme Molière, souffrances en moins), soit qu'il regardât toutes choses avec ce détachement que prêche la Coupe enchantée, et qu'il puisât l'indifférence dans une autre coupe, celle du cbampagne, — ce qui est sûr, c'est qu'il n'a jamais écarté ni gêné personne : ni le jeune Valincourt qu'on nous montre se faufilant derrière Boileau et Racine, ni Charles de Sévigné, ni Amédée de Broglie comte de Revel, ni aucun de ceux qui vinrent ensuite. La difficulté pour l'enchanteresse n'était pas de faire accepter ses amants par son mari, mais de les faire fraterniser ensemble. Qu'elle y réussît, c'est ce dont fait foi certaine épigramme (comme Boileau a dû rougir dans sa vieillesse!...) : mais cela n'allait pas sans bien des manèges. Revel les racontait plus tard à la marquise de Sévigné, qui écrivait, ravie : « Les manœuvres de la Champmeslé pour conserver tous ses amants, sans préjudice des rôles d'Atalide, de Bérénice et de Phèdre, font passer cinq lieues de pays fort aisément (2). » Et cela ne

(0 Frères Parfaict. — (2) Sévigné, IX, 173

laisse pas d'être un peu gênant pour l'amourpropre de Racine.

Quant à notre homme, le bon compère riait sous cape. Lorsqu'il arrivait de sa rue des Petits-Champs à la rue Pavée (1), il était sûr de trouver joyeuse compagnie. Des gens de théâtre? je n'en sais rien; des gens de lettres, mais peu nombreux ; plutôt de jeunes seigneurs et des financiers. D'ailleurs il s'agit, j'imagine, non de vraies réceptions (2), mais de réunions familières, surtout de soupers : non pas forcément des orgies (bien que Champmeslé soit connu pour boire intrépidement), mais des libations tout de même, semées de bruits de coulisses, d'histoires galantes, de chansons gaillardes, — et traversées parfois par les niches ou les brocards que se permettent avec les gens de lettres les jeunes seigneurs. La Fontaine s'en moque, pourvu qu'il s'amuse. 11 a laissé sa dignité — je ne sais pas où; il est venu là en vieux garçon qui veut rire et boire avec la jeunesse, et reçoit sans broncher ces éclaboussures du plaisir.

Pour le moment d'ailleurs, pendant le règne de Racine, il est encore au second plan. Il fait à l'aimable comédienne une cour respectueuse. Et même le tour délicat dont il lui écrit nous donnerait d'elle une idée vraiment trop flatteuse, si l'on ne se rappelait qu'en pareil cas (3) il usait du meil-

(1) Les Cliainpmeslé demeuraient là en 1678, à côté de leur théâtre, avant d 'émigrer sur la rive gauche, lorsque leur arrivée dans la troupe Gnénégaud, portant e coup de grâce À L'Hôtel de Bourgogne, donna naissance en août 1680 à la Comédie-Française. — On les verra en 1686 rue Mazarine, un peu plu*^ tard rue des Marais

(2) Voy. Sainte-Hkuvk, Lundis (I, 207). — (3) Voy. sa lettre sur Claudine Golletet.

leur encens, sans compter les grains. Il la louera. à voix très haute, dans Belphégor; il sera bientôt un ami intime et le collaborateur du mari. — Mais le futur auteur comique n'en est pas encore là. Il écrit des fables.

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