CHAPITRE X
J'avais Ésope quitté
Pour être tout àBoccace.
Mais une divinité Veut revoir sur le Parnasse Des Tables de ma façon... (4).
A l'en croire, ce serait donc pour déférer aux ordres de Mlle de Sillery, nièce de son ami La Rochefoucauld, qu'il était revenu aux fables. Il avait d'autres raisons : son goût pour la variété, et le scandale des derniers contes. Quant au prétexte invoqué par la jeune fille, comment n'y point voir un peu de malice? Elle déclare les contes obscurs? traduisons qu'elle les trouve trop ouvertement libertins. Et si le poète à son tour feint d'entrer dans cette raison, c'est la comédie de la double feinte, dont il aurait pu faire une fable : « la Fine Mouche et le Bon Apôtre. »
Mais enfin le bon apôtre revient à ses moutons, à ceux de Tircis, à ceux des fables. Et que la réso-
(1) Tircis et Amarante, églogue dédiée à Mlle de Sillery (devenue en 1675 Mme de Thibergeau.) — Il n'avait jamais quitté complètement Esope : nous le voyous écrire au début de 1*iTi Ir Curé et lu Mort ainsi que le Pot au lait; Mme de Séviené parle le tt mai 1674 de la Cour du Lion. Mais enfin de 1672 à Ki74 il s'était surtout consacré aux contes.
lution en soit due ou non à 3111e de Sillery, assurément il est rentré dans la vraie route. On sent assez ce qui manquerait à son œuvre s'il n'avait pas écrit ce second Recueil. — Il va l'écrire tranquillement, en pleine assurance : et c'est ce qui en explique (bien plus que le changement de modèles) la supériorité sur le précédent. Si la pensée s'y déroule avec plus d'ampleur, si le poète y juge de plus haut non seulement les hommes mais la destinée, c'est qu'il est certain qu'on l'écoutera.
Non pas, sans doute, qu'il se sente tout à fait entré dans la gloire. S'il a des amis qui le mettent très haut, beaucoup ne voient encore en lui qu'un poète aimable. Despréaux, dans l'Art poétique, ne l'a pas nommé. Bien plus, son ami Bernier, citant des hommes illustres, ne le nomme pas ! Donnons le passage, que personne ne cite :
11 est doux à un homme de mérite d'être montré au doigt, et qu'on dise : le voilà! comme lorsqu'on dit : c'est là ce Chapelle, le plus agréable esprit du royaume ; celui-là, Despréaux, l'Horace de son temps; cet autre, ce fameux Racine, qui sait tirer les larmes des yeux, quand il veut; celle-là, cette savante Sablière... Du moins en connaissons-nous un à qui il ne déplaît pas de s'entendre dire : le voilà, ce grand voyageur (1)...
Bernier, qui cite ses amis, et qui paraît bien ne pas s'oublier lui-même, a oublié le fabuliste ! Estce parce qu'il le croyait trop modeste pour se réjouir qu'on parlât de lui? N'est-ce pas plutôt que, vers 167o, personne ne songeait à voir en La Fontaine l'égal de Racine et de Despréaux (2)? Rappe-
(1) Abrégé de Gassendi, éd. 1678 (VIL 123). — (2) Du reste
lons-nous qu'à la même date, dans cette chambre du Sublime donnée comme étrennes au duc du Maine par Mme de Thianges, on voyait La Rochefoucauld, Bossuet, La Fayette, et, à côté de Boileau chassant à coups de fourche les mauvais poètes, Racine qui faisait signe à La Fontaine d'approcher (1). C'est donc qu'aux yeux de ses amis il était encore à quelque distance. Mais enfin il approchait. Et peut-être déjà était-il moins modeste que ses admirateurs ne l'étaient pour lui :
Grâce aux Filles de Mémoire J'ai chanté des animaux.
Peut-être d'autres héros M'auraient valu moins de gloire.
La chambre du Sublime le montre à la porte : mais, sans en rien faire voir, ne commence-t-il pas à penser qu'avec les plus grands il est dans le temple ?
En tout cas il sent bien qu'il arrive à son apogée. D'abord à force de vivre il s'est mûri. Ensuite le milieu dans lequel il vit est excellent pour sa pensée. Nous avons indiqué ses relations avec La Rochefoucauld, il est certain que les deux hommes se voient familièrement : la pièce adressée à Mlle de Sillery, la fable des Lapins adressée au duc, suffisent comme preuve (2). Mais, pour nous en tenir au milieu La Sablière, il est aisé de voir que le contact avec des savants, soit chez
voyez combien tous les contemporains parlent peu de La Fontaine.
(1) Bussy-Kabutin, 12 janvier 1675; cf. M. Marais. — <2> l'our ne point parler d'allusions au livre des Maximes, tëx. ceci : « Le cœur suit aisément l'esprit. » (Fables, IX, 6.)
son amie, soit au dehors, ce contact que rendent inévitable les conférences scientifiques suivies par Iris, est loin d'être négligeable. Surtout il est évident qu'une familiarité constante avec un homme comme Dernier, à la fois médecin, voyageur et bien plus encore philosophe, doit ramener sans cesse devant son esprit toute sorte de problèmes et de réflexions.
On ne l'a pas dit (ou pas assez dit) : Bernier est un des hommes à qui La Fontaine doit le plus. J'en trouve l'indice en maint endroit du « Second Recueil ». On se rappelle que le voyageur avait passé longtemps dans les états du Grand Mogol (1). Or, c'est depuis son retour que le fabuliste s'adresse aux sources orientales (2), en tout cas au Livre des lumières. Simple coïncidence? Je ne le crois pas. lime semble voir là l'influence des livres de voyages de Bernier (parus autour de 1071), comme de ses conversations. Cette histoire d'Aureng-Zeb, pleine de récits curieux ou même pathétiques (3), avait dû emporter vers le fabuleux Orient l'esprit du poète. Pourquoi glisse-t-il partout le Mogol"? par exemple dans la fable de l'Ermite et du Yizir, ou dans cette histoire des Souhaits que d'ailleurs Bernier seul a pu lui faire connaître (4). Et qui
(1) Bernier, après avoir parcouru la Palestine, passé un an c au grand Caire ». touché à Surate, avait pénétré dans 1 Inde. Il y arrivait au milieu des guerres menées par Aureng-Zeb jusqu'en 16iiu. Apres la victoire d'Aureng-Zeb, il reste plus de dix ans à sa cour. Voy. passim son Histoire de la dernière révolution de» Etais du Grand Mogol, chez Barbin, 1671.
(2) Saut peut-être Calila et Dimna pour une fable. — (3) Voy. l' Histoire citée : paj,rc 146 et suiv. — (4) Le rucit ne se trouve que dans une œuvre écrite en hébreu, le Sendabar, qui n'était pas encore traduite. « Si j'apprenais l'hébreu!... » dit La Fontaine : écho vivant de conversations avec Bernier qui devait connaître
lui avait raconté celle du Bassa et du Marchand? Ou encore, comment ne pas reconnaître Hernier, malgré toutes les différences de situation et de caractère, dans cet homme qui court après la fortune, qui va au Mogol, qui passe à Surate (comme Bernier), et qui, de retour au pays, trouve son ami plongé dans le sommeil? Bernier! mais on voit à chaque page son souvenir, son influence, dans tout ce qui est science ou philosophie. Non pas, c'est entendu, que La Fontaine n'eût pu arriver tout seul à toutes ces idées (il en avait été touché plus ou moins pendant sa jeunesse) ; mais comment la présence de son ami n'aurait-elle pas eu sur leur développement une influence considérable, au moment où cet ami prépare sous ses yeux son Abrégé de Gassendi?
Ceci dit, on comprend que le poète, mis en goût par ce genre de conversations, réfléchisse, fasse des lectures, s'adresse de plus en plus aux moralistes comme Plutarque, aux philosophes comme Platon, Lucrèce, et surtout (notons-le) Charron (2). — De Là un ton nouveau, du moins dans l'ensemble; de là tant de méditations graves et profondes. 11 avait parlé de la mort, pour constater chez l'homme l'invincible besoin de vivre : il y revient, mais avec quelle ampleur (VIIT, 1)! Il avait mainte fois parlé de l'ambition : voyez comme il s'élève, à la suite de Lucrèce, jusqu'aux demeures sereines
cette langue, ou avec Herbclot sou intime. Voy. de Lens, Nouveaux documents.
(1) Voy. à {Appendice la source, jusqu'ici inconnue, des Souris et du Ckal-H liant.
(2)Ona parlé de l'influence de Platon (thèse de M. Boulvé); on a signalé quelques imitai îons soit de Plutarque, soit de Charron : j'en relève on certain nombre que personne n'avait signalées, voy. l'Appendice.
bâties par le Sage (I). C'est de là qu'il contemple les folies humaines, celles de l'amour comme de l'ambition (du Lucrèce encore), notre vanité ridicule, notre sottise (vu, 14) et notre injustice (vu, 1). C'est de là qu'il aperçoit, non plus seulement comme jadis la raison du plus fort victorieuse parmi les humains, mais une loi du monde, qui veut que partout les forts écrasent les faibles (x, 6), et devant laquelle la sagesse est, hélas, de se résigner (x, 3). Et c'est de là, par suite, de ces hauteurs où je ne sais quels nuages lui cachent le ciel, — pourtant Garo, naguère, tirait son bonnet à la Providence, — qu'il prêche en épicurien sa vieille morale. Rien de trop (ix, 11; vin, 25) dans nos désirs comme dans nos plaisirs; de la résignation, pas de « plaintes frivoles » : une vie au jour le jour, sans vastes espoirs, sans lièvre, sans précautions vaines (car « le moins prévoyant est toujours le plus sage » !), une vie où Ton attend sans peur la décision des Parques blêmes (xi, 8; x, 3), mais où l'on essaie de l'attendre dans des plaisirs dignes de l'homme, dans la contemplation sereine de la destinée et de l'univers!
Il domine la vie terrestre : il ne l'oublie pas. Ses leçons, qu'on pourrait l'accuser maintenant de puiser dans les livres de philosophie (comme d'autres l'accusent sottement de les emprunter à Ésope), c'est aux hommes qu'il les emprunte :
Écoutez, humains, un autre conte.
Vous verrez que chez vous j'ai puisé ces leçons.
Qui ne court après la Fortune ?
Je voudrais être en lieu d'où je pusse aisément
Contempler la foule importune, etc.
(Vin, il).
Tout autant qu'autrefois, c'est son expérience de le vie qui donne du prix à son enseignement. Dans la fol engouement pour les devineresses il voit la sottise moutonnière de l'humanité; chez les courtisans, qu'il perce à jour, il aperçoit la légèreté et le vide (vin, 14); il compte (au Val-de-Gràce?) les morts des enfants des Rois, s'intéresse à la marche de la politique (vm, 4), — mais observe en même temps la vie de tous les jours. Gens du peuple pauvres et insouciants (vm, 2), gens de lettres « logés à la troisième chambre » (vm, 19), époux mal assortis (vu, 2), ecclésiastiques sans charité, — toute sorte de figures contemporaines passent devant ses yeux, lui fournissent des exemples ou des allusions (1). — Comme autrefois aussi, il se sert de ses souvenirs. C'est une histoire de son enfance, que celle des écoliers ravageant un verger en fleurs (ix, 5); son adolescence reparaît dans l'évocation touchante du premier amour (ix, 2), — comme son âge mûr dans cette exclamation qui semble rappeler son départ du Luxemhourg :
Sortons de ces riches palais Comme l'on sortirait d'un songe (X, (.)).
Et pas plus qu'il n'oublie tel ou tel incident de son existence, il n'ouhlie sa chère campagne. Toujours ce Champenois devenu citadin revit par la pensée dans le monde des prés et des eaux. C'est un coin d'onde transparente (oh! comme le ciel riait en ces belles journées!), ou la Marne paisible, image du sommeil; c'est l'hirondelle voltigeante, c'est Jean lapin dans la bruyère; ou ces chiens de
({) Rappelons dans (VI II , 10) l'allusion àBrienne.
village qui aboyaient après son chien (1); ou ces gazouillements si clairs dans la ramure, quand au fond de son cœur, qu'alanguissaient les souffles tièdes, s'éveillait le besoin d'aimer... Oui. la nature est là, lumineuse et fraîche, avec ses herbes odorantes, ses forets, surtout ses fontaines, près desquelles toujours sa Muse rêveuse revient s'asseoir et se mirer...
Tandis qu'il remontait ainsi, dans son travail de fabuliste, à travers ses lectures et ses souvenirs, il continuait à se laisser prendre par la vie. Tantôt il faisait une visite à des amis, comme les Jannart ou les d'Herwart (2), se montrait à la cour, allait se divertir chez les Bouillon ou les Champmeslé; tantôt il se lançait en quelque voyage. D'après Brossette il aurait fait un jour celui de Lyon, d'où il aurait rapporté une fable (3). En tout cas il allait de temps à autre à Château-Thierry. Une lettre à la Champmeslé (du 12 décembre 1675) nous le montre là-bas, plongé dans les comptes, ventes et arrérages, et vendant au début de janvier la maison paternelle (4). Triste moment, qui semble altérer à peine son étonnante sérénité. Il loge chez son ami Visinier (c'est là du moins qu'il signe la vente), revoit d'autres amis, et s'applaudit (?) de ne point partager toujours leur vie casanière. Quant aux affaires, il est loin d'en avoir fini avec elles;
(4) Fabla : les Lapins. — (2) Barthélémy d'Herwart ne meurt qu'en septembre 4H76 — (3) Celle du Chien qui porte à son cou, etc. — Il était chez les Caze, amis des d'Herwart. On n'a d'ailleurs pas daté ce voyage.
(4) Walkenaer a donné l'acte de vente.
mais ce sont « choses de dégoût » dont il prend son parti en sage, les assaisonnant de plaisirs.
En 1678, par exemple, il est à Château-Thierry le 20 mars (1). Il revient à Paris pour surveiller en avril l'impression de ses Fables, finie le 3 mai ; il se hâte d'offrir son livre à Mme de Montespan, et pour cela se rend sans doute à Maintenon où elle va demeurer à partir du 12 pendant toute l'absence du Roi (2). Bientôt il repart, et on le voit à la campagne dès le milieu ou la fin de juillet. Une lettre à Mlle de Champmeslé nous peint agréablement cette villégiature caniculaire :
11 est à propos (écrit-il) de vous mander ce que font ceux qui ne vous ont pas suivie. Ils boivent depuis le matin jusqu'au soir de l'eau, du vin, de la limonade, etc.; rafraîchissements légers à qui est privé de vous voir. La chaleur et votre absence nous jettent tous en d'insupportables langueurs (3)...
Si de cettre lettre nous rapprochons un Divertissement composé à propos de la paix de Nimègue (4) et auquel on sait qu'il assiste, nous voyons que la campagne d'où il écrit est bien celle où se donne la fête, et qu'il est à Troyes ou plutôt dans les environs. Les renseignements de Grosley nous le montrent au château de Rémond des Cours (frère d'un fermier général) en compagnie de
(1) Il y signe un acte avec sa femme et son frère (M. Lavaux, 111,289).
(2) Correspondance de Bussy. — Cette dédicace vient un peu tard; dès le 5 mai (1678), Mme de Montmorency écrit à Bussy : « Il court des bruits sourds que, quoi qu'il paraisse de Mme de Montespan,... elle ne tient plus que par une vieille habitude dont Sa Majesté ne peut se défaire. »
CA) Lettre écrite sans doute au moment de la prise de Kehl, en tout cas avant la paix.
(4) Marty Lavaux, V, 300.
financiers amis de la Champmeslé, de magistrats et de seigneurs troyens. Ce sont les deux Simon, MM. de Corberon (un maître des requêtes), Conversot de Vienne, M. et Mme de Marigny, etc. — ceux qui vont figurer dans le Divertissement.
Belle occasion pour nous de voir le poète mêlé à cette vie de château qui lui est si chère. — On se le représente sans peine, à l'ombre de quelque charmille, promenant ses regards sur les parterres fleuris ou sur les caisses d'orangers. En ces matinées d'août, des souffles passent et le caressent, parfumés d'herbes et de fleurs. Des paons dédaigneux étalent devant lui les trésors de leur plumage. Par intervalles, des cris de coqs dans le lointain. Un calme délicieux : la retraite virgilienne qu'il avait rêvée... Décidémeut la vie lui est clémente, et son arrière- saison s'annonce pleine de sourires. — A présent quelques personnes sortent du château; il les voit descendre le perron, venir. Il adresse quelques compliments aux dames, apprend avec plaisir que Morphée leur fut propice. Et bientôt on s'assied autour de petites tables que des laquais garnissent de rafraîchissements.
... On a dîné. Le parc se tait sous la chaleur. A part quelques mouches ou guêpes qui vibrent, tous les êtres sont endormis. Dans le salon soigneusement fermé et qu'envahit l'ombre, la brillante société somnole. A peine si quelques-uns ont le courage de jouer. On ne songe qu'à boire, on n'entrevoit nul autre plaisir; celui-là du moins est exquis : ce serait encore mieux si c'était un péché (1)1... Enfin le dieu Phébus daigne rendre la
(1) Coules : Diable en enfer.
vie aux mortels, — en disparaissant. On peut faire quelques pas, s'asseoir dans le parc sur les bancs de mousse, écouter dans les feuilles le joli remueménage que font les oiseaux avant de dormir. On revient, le château apparaît là-bas, blanc dans la verdure. Et c'est le repas aux flambeaux, fenêtres ouvertes, la causerie joyeuse où se glisse un conte, et toujours la joie de se rafraîchir. Maintenant d'une terrasse on regarde les étoiles s'allumer au ciel : une paix délicieuse tombe de là-haut. Alors un chant s'élève, un air de Lulli ou de Couperain, qui emporte l'àme en des rêves tendres, jusqu'au moment où des bâillements discrets sont le signal de la retraite. Et, tout alangui, le poète entre avec béatitude au pays des songes, tandis que repassent en vol capricieux les images de la journée, lueurs flottantes qui s'éteignent...
Or voici que la paix, dont on parlait tant, est enfin conclue. Pour la célébrer dignement, rien de mieux qu'un ballet, qui amusera tout le monde. Mais les vers, la musique? Chacun rivalisera de génie I La Fontaine se dérobe, allègue son âge ; il donnera quelques conseils... En hâte on arrange cinq ou six entrées : l'Harmonie, la Paix, le Commerce, des Bergers (toujours!), le Valet de carreau et la Dame de pique, deux garçons de cabaret pour représenter les plaisirs de la table, la Musique, et enfin ballet général. Au ballet succédera une petite pièce, la Mascarade des Nations rassemblées par l'Harmonie, avec toute sorte de vers adressés aux dames. Joie de se déguiser; échange de compliments, de sous-entendus, de plaisanteries. Pimpantes et parées, bergères ou muses ont aiguisé leurs regards, fourbi leurs sourires : maintenant, à
travers ce défilé de costumes, de grâces alanguies, de mines provocantes, la musique épand ses rythmes joyeux. Et, venus du parc baigné d'ombre grise, les souffles de la nuit entrent dans la salle...
Mais La Fontaine a dit adieu à la campagne; il revient à Paris, où l'attendent d'autres plaisirs.
Il en était parti après la publication de ses Fables. Je ne sais quel en avait été le succès; mais à coup sûr Mme de Se vigne ne fut pas la seule à y applaudir. Les envieux pouvaient essayer de mordre : ce livre était pour eux « d'airain, de diamant ». Il fallait bien reconnaître que le fabuliste était sans rival. Gagna-t-il autre chose que cette renommée? Reçut-il cette bourse d'or que les faiseurs d'anecdotes lui octroient généreusement? C'est fort vraisemblable. Et d'autre part il ne l'est pas moins que, soit pour ce recueil, soit pour l'édition complète en quatre volumes, le poète obtint une assez jolie somme de son éditeur. Tout cela, excellente affaire.
Il avait donc, en cette année 1678, plusieurs raisons d'être heureux. Aussi l'était-il. Nous venons de le voir s'amuser à Troyes; nous pourrons le revoir chez les Champmeslé (car si le Tonnerre a déraciné l'actrice, il a épargné La Fontaine); et il y sera encore honoré des brocards du comte de Clermont. mais il y boira du Champagne à très peu de frais, dans un milieu libre et plaisant qui lui convient.
Et naturellement il faut le revoir aussi, mais moins gai sans doute, dans l'hospitalière maison qui est son centre. Un drame est en train de s'y dérouler.
Depuis la fin de 1676, Iris était l'amie du jeune La Fare (1). Leur liaison publique, par je ne sais quel charme, était devenue très vite pour les honnêtes gens un modèle enviable de fidélité. Mme de La Sablière méritait cette fois ce nom de « tourterelle », qui naguère était prononcé par Mme de Grignan avec ironie (2). Avant l'heure où devait s'éteindre cette flamme, — ces flammes-là s'éteignent toujours, — c'avait été pour La Fontaine un plaisir très doux de se pencher sur cette tendresse, et aussi un sujet de mélancolie pour lui qui n'osait plus suivre cet exemple ;
Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre .. ... Ai-je passé le temps d'aimer?
Or, dès le début de 1678, l'ardeur de La Fare — d'ailleurs en très grande partie simulée (3) — se ralentit ouvertement. Où était le temps où il consacrait à son amie toutes ses journées, toutes ses heures? Il s'absentait, allait à Saint-Germain pour y jouer à la bassette; il fréquentait la Champmeslé; il donnait des explications confuses, avait l'air distrait ou absent (4). La pauvre amoureuse osaitelle se plaindre? En tout cas elle souffrait. Approchant de la quarantaine, elle entrait dans la dure phase du dernier amour. Avertie ou non par ses amis (5), elle rapprocha mille circonstances, et, un jour, comprit : seul un reste de bienséance retenait l'infidèle, mais son amour était bien mort. Elle
(1) Il a trente deux ans; elle, trente-six. —(2) Sévigné, 19 août 1677. (3) Voy. un passage de Chaulieu (Soruje, II, 180). — (4) Sévigné dit tout cela très bien (14 juillet 1679).'- (5) Voy. la fable : le Corbeau, la Gazelle, etc. (écrite entre 1678 et 1685). Le docteur Netter y a vu ingénieusement et non sans vraisemblance une allusion' a l'amour pour La Fare (cf. éd. des Grands Ecrivains).
n'eut pas de récriminations : sans plaintes, sans adieux même, bravement elle disparut. Et atteinte d'un mal dont elle n'espérait pas guérir, elle se fit pour un temps garde-malade aux Incurables.
L°s monde souriait, attentif à cette conversion dont il n'apercevait que l'extérieur. Certes, Mme de Se vigne ne se trompait pas en y voyant un coup de la grâce; mais qui pouvait savoir ce qui se passait tout au fond de ce pauvre cœur désolé? La Fontaine s'en doutait peut-être. ïl ne pouvait ignorer cette entrevue du 23 décembre qui avait remis en présence les deux époux (1); il savait que, frappé au cœur par la mort d'une jeune fille tendrement aimée, M. de La Sablière pencbait vers la tombe, et avait eu besoin le 11 janvier 1679 de la signature de sa femme (2). Quels mots, ou quels regards s'échangèrent en ces entrevues? Bientôt le pauvre homme mourait en plein deuil, aux premières fleurs (3), laissant à sa femme des remords peut-être, sûrement des regrets. C'était, à tout le moins, un pénible retour en arrière, fait au moment précis où, tout éperdue, elle voyait s'enfuir son dernier amour. Ses enfants lui restaient sans doute ; mais depuis longtemps Mme Muisson, sa fille aînée, avait appris à se passer d'elle; sa seconde fille, mariée depuis peu a M. de La Mésangère, habitait Rouen (4); et voici que le 20 juillet elle assistait au mariage de son fils (5). Aucun
(1) Il s'agit de la destruction du fameux papier confié à Conrart (23 décembre 1678), cité.
(2, Cité. — (3) Enterré aux Saints- Pères, 4 mars 1679 (Haag). — (4) Mariée le 10 mai 167S (Haag). — (5) Extraits des registres de Charenton (Bibliothèque du Protestantisme). Il épouse
devoir maternel ne la retenait : elle chercha l'oubli dans la charité.
Désormais La Fontaine sera souvent seul.
Louise Madeleine Henry (fille de Jacques H. sieur de Cheusses, et de Renée de Lausseil). — Les témoins sont Mme de La Sablière, de Cheusses et de La Jainie, frères de la mariée.