‹ La vie de Jean de La FontaineChapitre 22 sur 38 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

de 1680 a 1685

L'année 1679, qui a vu entrer le chagrin dans la maison La Sablière, marque pour notre homme un tournant. Non seulement il va bientôt déménager (ceci est peu de chose) ; mais souvent laissé à luimême, il ira de plus en plus chercher au dehors le plaisir dont il a besoin. D'autre part il a, peu s'en faut, achevé son œuvre. Et enfin, se voyant célèbre, il se poussera vers l'Académie.

J'ignore à quelle date Mme de La Sablière quitta la rue des Petits-Champs pour la rue Saint- Honoré (1). Il y a chance que ce soit vers 1680, au moment de sa retraite aux Incurables, à moins qu'elle n'y ait été amenée par le retour à Paris de sa fille LaMésangère qui serait venue habiter avec elle en 1682 après son veuvage. Ce qui est certain, c'est que dans cette période le poète logeait près

(1) On parle, d'après Lefeuve, du n° 205.

de son amie, mais non pas chez elle, dans une petite maison où elle avait mis ses gens (1).

Vivant en voisin, peut-être encore en commensal, il va prendre sa part d'une vie moins gaie mais encore heureuse, dont il regrettera plus tard la disparition. Mme de La Sablière, sans doute, fait des séjours longs et fréquents aux Incurables ; mais elle est loin d'avoir dit adieu au siècle : elle voit Mme de Sévigné, reçoit des visites (2). Elle ne donne plus de fêtes, son train de maison est modeste : mais elle n'écarte encore ni les marquis ni les savants. Et si nous ne nous trompons pas en voyant ici Mme de La Mésangère, nous pouvons apercevoir, parmi ceux qui lui font leur cour, ce précieux Fontenelle qui lui dédiera (nous dit-on) les Entretiens sur la Pluralité des Mondes (3).

Donc il ne faut pas exagérer la solitude de notre poète. Mais comme il n'a plus qu'un pied dans cette maison, il multiplie ses excursions dans les autres mondes : d'autant qu'il prépare déjà sa candidature à l'Académie.

C'est ainsi qu'on le voit chercher, plus qu'autrefois peut-être, l'appui des grands et de la Cour. Il avait dédié ses fables à la favorite, en un temps où

(1) Dans une lettre à Rancé, le 3 mars 1688, Mme de La Sablière écrit : « Il y a longtemps que je désire quitter la maison que j'ai rue Saint-Honoré .. Il s'est trouvé tout d un coup des gens qui ont pris mon bail pour Pâques. Ainsi je suis sans autre maison que celle-ci [les incurables], et une petite où je mets le peu de gens que j'ai... » C'est dans celte petite maison qu'habite La Fontaine, comme l'indique une phrase de sa lettre à Bouhours (fin 1687) : « ...un rhumatisme... qui m'empêche d'aller plus loin que la rue Saint-Honoré... ».

(2) Sévigné, janvier 1680. — (3) La Fontaine voit beaucoup Mme de La Mésangère (cf. Dafthnis el Alcimadure); elle est de cet - Grâces de la rue Saint-Honoré », dont il se plaint (août 168T) qu'elles le négligent. L'expression semble indiquer qu'elle habite avec sa mère.

celle-ci commençait à perdre sa faveur. Or cet adorateur des soleils couchants ne demandait pas mieux que d'adorer les autres. On sait que voyant Louis se détacher d'elle, « Quanto (1) » (Marsillac aidant) avait poussé dans les bras du Roi la belle Fontanges. Au premier de l'an 1680, quand elle reçut de cette nouvelle maîtresse un almanach garni d'or et de diamants, elle y trouva des vers de La Fontaine (2). Mais bientôt le poète écrivait aussi à la jeune favorite : il célébrait le prochain mariage du Dauphin (7 mars) et celui de Conti avec Mlle de Blois (16 janvier) (3). C'était faire doublement sa cour au monarque, je veux dire au père en même temps qu'à l'amant royal; et le poète s'oubliait si peu, qu'il disait en très clair langage :

Puissent mes vers mériter tant de grâce Que d'être offerts au dompteur des humains.

Mais ce pauvre courtisan, qu'on dit maladroit, et qui n'était que malheureux, cette fois encore jouait de malheur. Mlle de Fontanges, créée duchesse au mois d'avril, pleurait deux mois plus tard de n'être plus aimée. Et La Fontaine en fut pour ses révérences.

Il en faisait d'autres ailleurs, aux jeunes Conti ou aux Vendôme... Il était d'autant plus conduit à se rapprocher des dieux ou déesses, qu'une de ses

(1) C'est le surnom que donne Sévigné à Mme de Montespan. — (2) Prédictions pour les quatre saisons de l'année. — (3) A Mme de Fontanges. Des Rbaox (Bibl. la Rochelle, 673, f° 198) dit : « après le mariage de M. Dauphin ». Mais la pièce est antérieure : Fontanges n'assistait pas au mariage. (Cf. Suvigné, V, 205.)

maisons amies, celle des Bouillon, allait pour quelque temps lui être fermée.

Déjà en effet l'attention publique était attirée par une affaire mystérieuse, celle des poisons. Depuis l'ouverture de la Chambre ardente, des bruits étranges circulaient. La Fontaine, qui avait entendu parler de la Voisin, savait-il que Marianne se faisait accompagner chez elle par Ruvigny et par Chaulieu (1)? Quoi qu'il en soit, quand elle reçut le 23 janvier 1680 une « assignation pour être ouïe », il dut avoir quelque inquiétude. Elle, gaiement, un peu follement, bravait l'orage. On connaît son interrogatoire du 29 janvier, son arrivée à l'Arsenal en grand cortège, ses réponses comiques et irrévérencieuses qui métamorphosaient en diable ce pauvreM.de LaReynic.Bref on sait comment elle se tira d'affaire, et que le 2 février Brayer (2) put écrire : « Mme de Bouillon s'est fort bien défendue... ; elle ne s'est trouvée chargée que de bagatelles. » La Fontaine ignorait (comme les autres) les déclarations de Lesage, ses accusations contre l'ancien écuyer de la duchesse, le chevalier de Bernières, coupable d'avoir empoisonné sa femme, et ses accusations moins graves mais très nettes contre le sieur La Fontaine, ancien laquais, devenu gouverneur des enfants de Bouillon. (Chose désagréable, ce laquais qui porte le même nom que lui!...) Il ignorait cela, mais pouvait flairer du mvstère.

I) Voy. Archives de la Bastille, ou mieux Funck-Bhentano, le Drame des poisons.

(2) Il s'agit du conseiller au Parlement, fils du médecin mort le '.< août 1 G78 et qui avait été (Chaulieu, Lettres) un des médecins <!<• la duchesse. C'était, nous l'avons dit, un allié et un ami île La Fontaine.

Et de fait, le triomphe de Marianne fut de courte durée. Le 16 février, Braver écrivait :

On a trompeté deux fois Mme de Soissons devant son hôtel. Mme de Brouillon], qui avait fait des railleries de son interrogatoire, voyant qu'on l'allait confronter avec la Voisin, a prié le roi de lui épargner cette confusion; ce que le Roi lui a accordé, mais... l'a reléguée en Gascogne.

Quelques jours plus tard, le 22 février, on exécutait la Voisin en place de Grève, et tout Paris courait à ce spectacle. Quant à la duchesse, son exil à Nérac était bientôt commué en exil à Vichy, puis, au mois de novembre, à Evreux dans l'une de ses terres (1). Elle ne devait revenir à Paris qu'au milieu d'avril de l'année suivante, pour se faire soigner par les oculistes (2). Il se peut que La Fontaine soit allé la voir pour ne point perdre ses bonnes grâces : ce qui est sûr, c'est qu'il lui reviendra, fidèle au malheur, car le Roi désormais la méprisera.

Pour le moment, tout en philosophant sur tant de crimes et de hontes — voilà des choses qu'on ne trouve pas dans les fables d'Ésope! — il vivait de son mieux, et cultivait ses autres amis. Plusieurs allaient partir, ceux-là pour toujours. Déjà il avait vu mourir (9 mars 1678) le docteur Brayer, puis en février 79 le frère de Maucroix. Le (6 mars 80, ce fut La Rochefoucauld : sujet de réflexions, que sa mort décenle, pour son confrère en épicurisme! — Bientôt le poète, apprenant la mort de Fouquet, remontait vingt ans en arrière,

(1) Lettres de Bussy, V, 184. - (2) Lettre de Saville, 17 avril 1681 (State Papers).

jusqu'aux splendeurs de Vaux si vite effacées, et à tant de plaisirs aujourd'hui perdus. Et il remontait plus loin encore, jusqu'à sa première jeunesse, en suivant (le 17 janvier 1681) du Puits l'Hermite à Saint-Médard le corps de Patru : Racine et Boileau eux aussi pleuraient l'excellent homme, mais il l'avait connu vingt ans avant eux, et il songeait au chagrin de Maucroix. — De qui maintenant serait-ce le tour? Il approchait de la soixantaine : un âge où l'on a laissé derrière soi tant de vieux amis!

Et voilà que mourait Pintrel! cette fois, c'était un peu de son enfance qui disparaissait, — hien des joies communes, des projets et des confidences. Or qu'allait devenir cette traduction de Sénèque, dont ils avaient si souvent parlé? Comme il ne craignait pas de se donner de la peine pour ses amis, il revit l'ouvrage, traduisit en vers les citations de poètes, et au nom de Pintrel ajouta le sien. Délicate pensée, qui ne devait pas être vaine (1); ce n'est pas, on le verra, la seule dont nous ayons à lui faire honneur.

Traducteur par amitié, le poète allait bientôt chanter le Quinquina par complaisance. Qu'il eût revu la duchesse de Bouillon à Évreux, ou attendu son retour, il l'avait revue. On aperçoit que dans l'été 1G81 il était allé quelque temps se reposer à la campagne : une lettre de Racine (2) nous le montre en septembre occupé d'un baptême à Villers-Cotterets. Comme d'autre part on voit cette

(1) Cette traduction <!<:.> Épitret à Lucilius, par Pintrel, est encore lue {collection N isard )

{t) Racine, lettre du lu septembre 1681 {Grandi Ecrivains, VI, 530). Il semble que s'il B'agisgail d'un autre La Fontaine, Racine s'exprimerait autrement.

année Marianne à Château-Thierry (1), nous supposerions volontiers que La Fontaine suivit son impérieuse protectrice. C'est en tout cas vers cette époque qu'elle lui intima l'ordre de célébrer le quinquina. Le fameux médecin anglais, Talbot, qui avait sauvé en septembre puis en octobre 1680 Condé et son fils, avait été tour à tour porté aux nues et vilipendé. Un ami de La Fontaine, le médecin Monginot, avait publié sur le nouveau remède un traité apologétique. C'était un sujet à la mode, — sauf en poésie.

Le poète sans doute résista un peu, alléguant sa lassitude, sa résolution de ne plus écrire; mais il n'osa pas refuser : « ce n'est pas ainsi qu'on en use, — avec une divinité », surtout quand la divinité s'appelle Marianne. Il prit donc un privilège (2 novembre), se plongea dans le traité de Mongïnot: et, non sans bâiller ni dormir, écrivit deux chants qui parurent le 24 janvier 1682. — La Fontaine peinant sur cette rhapsodie, c'est lamentable et c'est amusant. Pauvre poète, que l'on force à rimer encore :

Même j'allais cesser, et regardais le port.

Ma raison me disait que mes mains étaient lasses.

On le voit respirer après chaque effort. Ce n'est plus nonchalance, c'est abattement. Et comme sa tâche est faite et sa gloire assise, il ne demande qu'à s'asseoir aussi, ou à s'étendre, et à vivre en paix. Il se tire d'affaire comme il peut; quelques vers à peine surnagent dans ce bocal pharmaceutique : ces vers où il s'attendrit sur un malade près

(1) Deraine, Nouvelles notes, etc., p. 76.

de sa fin (pauvre barque battue par l'orage, « frêle et triste jouet de la vague et des vents ») et sur les parents qui versent des pleurs. D'ailleurs le moraliste se retrouve encore, lorsque après l'apologue des Tonneaux il nous prêche les vrais remèdes (sobriété, constance!); et l'homme d'esprit reparaît dans ce mot de la fin :

Éternisez mon nom. Qu'un jour on puisse dire : « Le chantre de ces bois sut choisir ses sujets. »

Ces leçons valaient bien un fromage, sans doute : on se demande quel présent reçut La Fontaine.

Au moment où il écrivait ce malencontreux Quinquina, il avait de quoi se reprendre et se divertir. Le chanoine Maucroix faisait partie de la fameuse Assemblée du clergé; et pendant une année les deux compères purent se voir (1). Tantôt chez Boileau (2), tantôt chez Racine, ils se livraient à de joyeuses causeries; l'auteur du Lutrin savait parler à un chanoine; Racine, devenu « scrupuleux », était resté fort agréable; et son hellénisme pouvait fraterniser avec celui du traducteur de Démosthène. — Ou bien nos deux

(1) Les lettres de Maucroix à Favart ne prononcent pas une seule fois le nom de La Fontaine. Mais, comme elles ne disent pas un mot d'un autre intime, Tallemant des Réaux ; comme d'autre part certains fragments (car nous sommes loin d'avoir en entier ces lettres) parlent de Despréaux et de « Racine scrupuleux », — évidemment cette omission est un hasard. Il est impossible que Maucroix n'ait pas vu, et même fort souvent, La Fontaine.

(2) Rappelons que Boileau connaissait très bien Maucroix, qu'il était allé le voir, et sans doute plus d'une fois, à Reims (voy. sa Lettre de 1695).

amis rendaient visite à des Réaux,, près de la porte Richelieu. Là, ou ailleurs, ils entendaient de la musique, faisaient des parties d'hombre, regardaient mainte jolie femme, assistaient à des plaisanteries de chiromanciens amateurs, recueillaient avec soin les contes plaisants : Maucroix même apportait à les rechercher (pour les redire au chanoine Favart) un empressement qui nous déconcerte. « Et honni soit qui mal y pense ! » Ni lui, ni La Fontaine ne sont devenus sérieux ; les affaires les assombrissent, coûte que coûte il leur faut de la joie. Donc, ils vont aux Tuileries s'étendre sur les gazons verts, et là suivent des yeux la marche olympienne de quelque Madelon traînant les cœurs après sa jupe ; ils regardent avec ébahissement la marmite des Invalides; passent des après-midi à l'Opéra qui les enchante (1), ou à la Comédie qui les fait bâiller : Maucroix, qui ne connaissait pas la salle Mazarine, écoute sans joie la pièce en vogue, cette Cléopâtre de la Chapelle, dont La Fontaine et Champmeslé s'amuseront à faire (dans Ragotin) la parodie.

A côté d'eux la vie déroule ses incidents : départs pour l'armée, altercation aux Tuileries entre les mousquetaires et les gens du prince de Turenne, attente d'un enfant promis par la Dauphine. Or, le pauvre Maucroix, que son ami a bien cru perdre en mars (« J'ai été mort, mon cher enfant (2) ») et qui a eu encore une alerte en août, ne voit pas, le 6 du même mois, à la naissance du duc de Bourgogne, l'enthousiasme de toute la ville : les bou-

(1) Dans l'hiver 1681-1682 on joue Proserpine. —(2) Maucroix, éd. Paris (II, 142).

tiques fermées trois jours durant, le vin qui coule à Ilots dans les rues encombrées, et tel artisan mangeant cent écus, qui bon an mal an ne les gagne pas (1). La Fontaine à cette occasion rime une ballade, sa production pour plusieurs moisi Et voilà une année charmante, qui ne lui a causé qu'un mécompte, son échec à l'Académie : année presque entièrement donnée au repos, à ce farniente qui est bella cosa pour Scaramouche, — et aux douceurs de l'amitié. Puis Maucroix est reparti, l'ingrat! il est allé retrouver le « benoit préau » qui lui faisait ici pousser tant de soupirs, et les parties d'hombre avec ses cousines, et les promenades de Cormontreuil. — Maintenant, laissé à lui-même, La Fontaine reprend sa vie indolente.

Un des hommes qu'il courtise alors avec le plus d'empressement, c'est M. le Prince.

Leurs relations remontaient sûrement très haut. Rien n'empêche d'admettre avec le duc d'Aumale qu'ils s'étaient rencontrés chez Mme de La Fayette, où Condé fréquentait vers 1664. Un peu plus tard (présenté ou non à la princesse de Conti à l'occasion des Poésies chrétiennes), le poète dut bientôt intéresser M. le Prince, qui, après la mort de leur mère (4 février 1672), veilla de près sur ses neveux (2). Comme d'autre part Condé, très ami des lettres, attirait beaucoup Boileau et Racine, il est fort vraisemblable que La Fontaine fut appelé à Chantilly dès « la première renaissance », c'est-à-dire aux environs de 72. Une lettre de 74, que nous avons

(1) Mémoires de Choisy. — (2) Mme de Bouillon, leur demi-tante (car leur mère était une Martinozzi), les voyait beaueoup.

citée, montre que les relations à ce moment devaient être intermittentes : elles deviennent beaucoup plus suivies à partir du jour où le poète, peu à peu célèbre, commence à être attiré partout, et où il se laisse partout attirer, désireux d'entrer à l'Académie.

Comme il ne peut voir le Prince aussi souvent qu'il le voudrait, il lui fait remettre ses œuvres par tel officier venu à Paris : témoin ces mots écrits le 29 mai 1680 par M. de Mondion :

J'envoie à Votre Altesse Sérénissime une traduction que M. de La Fontaine a faite d'un dialogue de Platon. 11 m'a chargé de mander à V. A. S. que si elle croit qu'il mérite d'être achevé, il y travaillera pour l'amour d'elle... C'est lui aussi qui m'a donné cet exemplaire de VAgamemnon pour l'envoyer à V. A. S. (1)...

Mais de temps à autre il s'échappe vers la magnifique demeure. Nous pouvons aisément l'y suivre.

Les invités, ceux qui avaient demandé à voir M. le Prince, quittaient Paris dans un carrosse de l'hôtel de Condé, et à Louvres trouvaient une autre voiture qui les amenait au château, où ils étaient logés, hébergés, traités de la façon la plus large. — Les visiteurs qui ne s'étaient point annoncés prenaient la voiture publique de Sentis jusqu'à la Chapelle-en-Serval, d'où une t commodité » les amenait à Chantilly; là on pouvait être convenablement traité à la Grande-Barbe, au Grand-Cerf, ou à la Croix-Blanche (2).

La Fontaine a pu, suivant les jours, se rendre à Chantilly en invité ou en visiteur. La voiture pu-

(1) Lettre citée, d'après les Archives de Chantilly, par M. Hexriet (Annales de Château-Thierry. 1898). — Cette phrase pose la question de l'hellénisme de La Fontaine, et nous permet de croire qu'il était moins ignorant que ne le dit L. Racine.

(2) Histoire des princes de Condé (VU, 689, note).

blique sortait parla porte Saint-Denis, longeait les moulins de Belleville (où sont les farines d'antan?), puis la Villette, puis le Bourget, passait à Louvres et arrivait à la Chapelle, après avoir franchi neuf lieues. Le rêveur, avant d'atteindre la belle forêt, avait tout le temps de regarder mille choses, des ruisseaux, des prés, des nuages, de ruminer un compliment ou de faire plusieurs petits sommes, même en supposant qu'il ne fût pas seul.

Il arrivait, entrait dans le château, rencontrait des laquais et de beaux lambris, des tapisseries et des gentilshommes, et parvenait jusqu'à l'Altesse. Petit, un peu cassé, voilà le héros au bec d'aigle, impérieux mais souriant. Ce n'est plus ce guerrier dont il disait naguère :

Je vois Condé, prince à haute aventure,

Plutôt démon qu'humaine créature;

Il me fait peur de le voir plein de sang,

Souillé, poudreux, qui court de rang en rang... (1),

c'est un Achille sexagénaire, pour lequel « l'épithète de Pied-léger ferait clocher quelque peu la comparaison (2) ». La goutte l'a vieilli; il porte ses années moins bien que le poète. La mort de sa sœur Longueville, qui l'a vivement affecté, l'incline non pas encore à la religion (il n'y reviendra, brusquement, qu'en avril 1685), mais déjà aux pensées sérieuses. Autour de lui, parmi les seigneurs chamarrés, La Fontaine aperçoit mainte robe ecclésiastique : l'abbé Bossuet, l'abbé de Fénelon (3), le P. Malebranchc, et plusieurs jésuites, dont le P. Bouhours. Il salue tous ces gens d'église avec

(1) Deuxième Épitre à Turenne. — (2) Comparaison (F Alexandre, de César et de M. le Prince. — (3) Fénelon est l'intime de l'abbé Langeron; or Mme de Langeron est ici chez elle.

déférence, présente à Mme la Duchesse ses humbles devoirs (1), serre la main à Gourville (ami de longue date), au plaisant médecin Bourdelot, à Santeuil, chanoine bouffon. Mais il cherche surtout Conti et La Roche-sur-Yon, dont la vive et spirituelle jeunesse lui gagne le cœur. Avec eux du moins il est à son aise. Car il est loin d'avoir la belle assurance de Despréaux : bien des gens, qui ont lu ses livres, s'étonnent de son air lointain et de son mutisme, ou de ses réponses balbutiées II étonnera un de ces jours le précepteur du duc de Bourbon, M. de La Bruyère (cet homme si laid, aux yeux perçants) qui l'accablera de compliments et de questions, sans résultat (2). Souvent distrait, quelquefois las, il demande qu'on le laisse tranquille. Quand M. le Prince l'interpelle, c'est une autre affaire, il est obligé de sortir de son mutisme : sans cela serait-il ici? Condé, qui se connaît en hommes, doit l'apprécier à sa valeur; et j'imagine qu'il lui ménage des tète-à-tète, où ce timide ose se livrer. « Il ne sera pas dit (écrit La Fontaine) que M. le Prince me liera la langue » : ici sa langue c'est sa plume, et avec la plume il est toujours brave. Mais sûrement il discute aussi de vive voix avec ce bouillant disputeur, qui ne craint pas de « prendre à la gorge » la raison comme la victoire, mais qui d'ailleurs « n'a jamais tant d'esprit que quand il a tort (3) ». Bref, malgré les distances du rang, ces deux contemporains ont des causeries qui les rapprochent. Et La Fontaine

(1) Madame la Princesse est en exil; mais sa belle-fille vient fort souvent.

(2) Question intéressante que celle des rapports de ces deux hommes; malheureusement on ne sait presque rien.

(3) Comparaison d'Alexandre, etc.

revient de ces visites tout fier d'avoir vu de près, dans l'intimité, un homme comme M. le Prince. Il n'aura pas à forcer beaucoup sa pensée pour l'égaler à Alexandre : il le fera, du reste, avec son sourire.

S'il voyait peu d'hommes de cette valeur, il voyait sûrement beaucoup de monde et de toute espèce. Les époux Champmeslé l'attiraient toujours. Grâce à eux il avait ses entrées au théâtre; il allait entendre dans de médiocres tragédies la divine actrice, et ne dédaignait pas de rire au Mercure galant de Boursault. Ou bien l'acteur et lui, attablés devant des flacons, ébauchaient ou élaboraient quelque comédie. C'est ainsi que vers la fin de 1683 ils s'occupèrent de tirer une pièce du Roman comique : et nous ne savons pas quelle part eut chacun d'eux dans la rédaction de ce Ragotin; mais le poète, qui avait relu Scarron avec joie (c'étaient pour lui de vieux souvenirs), mit là un peu de son travail, pour ne pas dire de son talent. Je ne jurerais pas qu'il ne soit pas intervenu dans cette bouffonne parodie de la Cléopùtre, où la reine d'Egypte a une réponse cornélienne (1).

En tout cas, il s'amusait bien. Et comme l'exquise comédienne était souvent là (très reconnaissante, n'en doutons pas, de l'hommage de Belphégor), il lui jetait de temps à autre un regard tendre, tandis qu'elle évoluait à travers la chambre dans un de ces déshabillés galants que nous peint Bonnard. Qui sait si ce n'est pas elle qui, à cette époque, le poussa vers la tragédie? Cette tragédie

(1) « Le Romain est, brutal », etc.

d'Achille, dont nous n'avons que le début (sans que nous puissions regretter la suite), qui sait s'il ne l'avait pas entreprise sur ses instances (1)? Candidement elle a pu croire qu'il était bien de taille à remplacer Racine (« il ne tiendrait qu'à vous, beau Sire... ») : et dans la pénurie où l'on était alors, le poète serait excusable d'avoir cru. entre deux vins, qu'il effacerait les Abeille et les Campistron. Il sut rougir de sa méprise. Désormais il se contenta d'intervenir clans quelques comédies, que signait et d'ailleurs faisait Cbampeslé : nous n'avons pas besoin, pour les trouver faibles, d'évoquer l'ombre de Molière (2).

En deliors des Champmeslé, il faisait nombre de visites : à Mme de La Fayette par exemple, attristée mais non solitaire, et qui n'omettait pas de lui demander ses derniers contes (3); à Mme de Bouillon, qui lui donnait des nouvelles de ses bétes (« Imaginez-vous queDorine est morte (4)1 ») ou lui montrait des pierres gravées; au Temple, cliez le Grand Prieur, où nous le re verrons; chez l'ambassadeur anglais, lord Montaigu, avec lequel il vit beaucoup, en 1683, sa sœur lady Harvey. Cette aimable femme fit tout son possible pour l'attirer en Angleterre, lui promettant une vie brillante dans un cercle d'admirateurs (o). Car les étrangers s'étonnaient de voir qu'un homme de son mérite, devenu célèbre partout où était con-

(1) Il est difficile de dater cette pièce; mais on peut la placer entre 1680 et 85.

(2) Cette question du théâtre de La Fontaine mériterait une étude sérieuse. On s'accorde à lui attribuer le Florentin.

(3) Lettre de Deschamps a M. le Prince (1685), citée par le duc d Aumale

(4) Voir mie lettre de Chaulieu, curieuse mais obscure, (o) Walkenabr (1824, p. 373).

nue notre langue, vécût d'une façon si chétive et humble. Ils n'étaient peut-être point seuls de cet avis; n'est-ce pas un peu à La Fontaine que pensait des Réaux?

De tout temps mes amis ont eu le sort contraire... Ils ont assez fait voir leurs talents merveilleux : Le siècle les admire, et ne fait rien pour eux (i).

Mais chez nous rien ne pouvait se faire en dehors du Roi. Or, le Roi, depuis 1680, tournait à la dévotion, et l'on pense bien que l'auteur des Contes n'était pas en odeur de sainteté parmi les dévots. Cependant la mort de Colbert vint reposer pour lui la question de l'Académie : il s'agissait bien de l'Angleterre quand on pouvait être académicien! La chose fut écartée; on devait en reparler plus tard, mais sans résultat (2).

Donc Colbert était mort, et le poète avait poussé un cri de joie (3). Joie mauvaise, qu'on peut excuser. Je ne sais s'il était équitable de prêter à la France entière un soupir de soulagement; mais il avait bien le droit de pousser ce soupir pour son propre compte. Songez donc à sa vie gâchée par l'opposition du ministre! Colbert l'avait éloigné de toutes les pensions, de toutes les prébendes... Enfin il allait pouvoir se venger de cet homme en faisant son éloge à l'Académie, — si on l'élisait !

(1) Tallemant (éd. Paris, t. VIII, 36). — (2; On en reparla en tout cas en 1693; probablement en 1687. (3) Epigramme sur la mort de M. Colbert (septembre 1688).

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