‹ La vie de Jean de La FontaineChapitre 23 sur 38 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Il y avait longtemps qu'il pensait à l'Académie (1). Furetière, qui voulait le diminuer, affirme qu'il mit sept ans à se faire recevoir. C'est possible, nous n'en savons rien, et si ces échecs diminuent quelqu'un, ce n'est pas le poète. En tout cas, nous savons qu'il fut écarté en janvier 1682 au profit de l'abbé Dangeau (2), qu'il dut son exclusion au président Roze, et que la question de piété décida l'affaire. Benserade, qui aimait La Fontaine, avait dû parler pour lui; repoussé avec perte, il prit sa revanche dans une ballade (3) :

Soyez dévots, fréquentez bien l'église ; Écrivez mal sur des sujets pieux, Faites des vers que personne ne lise : Vous entrerez; Roze a dit : « Je le veux. »

Dans l'envoi, l'auteur demandait au Prince de consoler « le demeurant des deux » :

Une autre fois, puisque la place est prise, Vous entrerez; Roze a dit : « Je le veux.»

(4) Notons ici que La Fontaine, qui devait montrer plus tard une certaine avidité pour les jetons de présence, ne songeait point à eux en poursuivant l'Académie : ils ne datent que de janvier 1683.

(2) Voy. Revue d'Hist. litt. (1895, 419). Déjà une lettre de la Monnoye, et un passage de Tallemant (Discours sur Renserade) nous faisaient pressentir la chose. La date est désormais lixée.

(3) Elle lui est du moins attribuée avec toute sorte de vraisemblance.

Mais Roze ne devait pas le « vouloir », le Prince surtout « voulut » quelqu'un d'autre. On le vit bien en novembre 1683.

Au lendemain de la mort de Colbert (6 septembre), La Fontaine, sachant que certains académiciens lui opposeraient Despréaux, alla (d'après Louis Racine) prier celui-ci de ne point poser sa candidature. Despréaux répondit qu'il ne ferait aucune démarche, mais que si ses amis le mettaient en avant, il ne se déroberait pas. Notre homme put faire la moue, mais il n'avait qu'à s'incliner.

La lutte s'engagea le 15 novembre. Au scrutin préalable La Fontaine eut treize billets (1). C'est à ce moment que Roze, l'irascible petit vieillard, qui avait ostensiblement jeté sur la table un volume des Contes, dit avec dépit : « Je vois bien, messieurs, qu'il vous faut un Marot; » et tout le monde entendait bien le double sens. A quoi Benserade répliqua : « Et à vous une marotte. » Alors on vota; et La Fontaine, ayant obtenu seize « ballottes », fut déclaré « admis à la proposition ». Despréaux pour cette fois était écarté. Mais lorsque Doujat, directeur, alla rendre compte au Roi de la chose, Sa Majesté commença par se plaindre qu'il y eût eu « du bruit et de la cabale à l'Académie ». Et comme le directeur protestait que tout s'était passé dans les formes, Sa Majesté déclara « que pour ce coup elle n'était pas encore bien déterminée et qu'elle ferait savoir ses intentions à l'Académie ».

(i) Pour toute cette histoire nous suivrons les Registres de l'Académie.

On se représente l'ennui de La Fontaine quand il apprit la réponse du Roi. Il ne perdit pas courage, il se remua. Il pria Mme de Thianges de remettre au Roi sa ballade : L'Evénement n'en peut être qu'heureux (1). Il obtint même de voir le Roi. qui lui répondit avec bonté mais par un refus (2). Enfin il écrivit à l'abbé de La Cbambre une lettre bien sage, où il protestait de ses plus pieuses intentions (3). Et il attendit.

Les académiciens, de leur côté, ne savaient que faire. Il était clair pour tous que le Roi désirait voir élire Boileau : mais comment revenir sur l'élection faite? La mort de M. de Bezons vint tout arranger. Entre le 8 et le 13 avril (1684), le cbancelier se rendit à Versailles. Avant de proposer quelqu'un pour la place de M. Bezons (sur celle de Colbert on gardait le silence...), l'Académie avait voulu prendre les ordres de Sa Majesté, convaincue « qu'elle était plus obligée de donner de nouvelles marques de sa soumission, que de s'attacher à des règles et à des formalités anciennes. » Le Roi, voyant ces bonnes dispositions et très certain d'être compris, répondit que l'Académie devait se servir « de sa liberté ordinaire » (!). En effet Boileau fut élu le 17 avril, et quand l'abbé Testu revint à Versailles lui dire la chose, le Roi le chargea de dire à l'Académie « qu'elle travaillât incessamment à consommer l'élection de M. de La Fontaine ». Ce qui fut fait, à l'unanimité, le 24 avril.

(1) Des Réaux (Bibliothèque de La Rochelle, mss. 673, f° 225) la date : « à la Toussaint ou plus tôt ». Ce serait plutôt autour de Noël, après l'élection de novembre.

(2) Il le donne à entendre dans son discours de réception. — (3) Perrault, Hommes illustres.

La réception eut lieu le mardi 2 mai. Déjà la grande salle était pleine (beaucoup d'honnêtes gens se mêlaient aux académiciens) (1), lorsque le directeur, l'abbé de La Chambre, vint chercher La Fontaine dans la pièce voisine. De retour à sa place, il se découvrit pour donner la parole au récipiendaire : celui-ci leva son chapeau en disant : « Messieurs », — puis le remit et commença.

... Il a lu sa harangue, médiocrement académique. Maintenant il baisse le nez sous l'intempestif sermon que lui fait l'abbé de La Chambre; il se ranime, puis se rendort, en écoutant une épître plate et chrétienne de son ami Charles Perrault; un poème de Quinault vient le rafraîchir, un Miserere de Benserade le plonge dans l'ennui, jusqu'au moment où il est obligé de rentrer en scène pour lire son charmant discours à Mme de La Sablière. OEuvre bien poétique, bien personnelle pour ces amateurs d'élégantes frivolités Et pourtant, qui sait? Même dans une assemblée repue de fadaises ou bercée d'éloquence fausse, lorsqu'un souffle humain passe par hasard, les cœurs parlent malgré la mode : c'est une bouffée d'air pur, un rayon de soleil qui entre (2)...

Pauvre La Fontaine ingénu, qu'on venait d'humilier comme un petit garçon, et qui sagement disait son meâ culpâ! Parmi tous ses confrères à la mine grave, combien le méprisaient (ou s'en

(1) L'Académie depuis 1672 est au Louvre, rez-de-chaussée, salle de sculpture moderne. Une estampe de Séb. Leclere, une autre de Sévin nous donnent une idée des séances ordinaires. — Les darnes ne seront admises qu'en 1702 aux séances de réception.

[tj Perrault dans une lettre à Huet (citée par M. Bonnefon, H. 11. L.) parle du discours avec éloge.

donnaient l'air) qui moralement valaient moins que lui ! Mais quoi? ses peccadilles, puisqu'il les avouait, devenaient cas pendables. Et ces belles âmes avaient bien raison de s'enorgueillir de leur vertueux dédain. Car il faut que la société veille à sa façade (1).

Être de l'Académie, c'est lionorable; ajoutons que c'était utile. La Fontaine allait donc touclier lui aussi des jetons de présence. Ne dites pas que ce n'est rien.

Depuis 1676 la moyenne des séances (car il y avait le chômage des fêtes) était par an de cent cinquante: comme il s'absente de moins en moins, nous pouvons en compter pour lui cent vingt-cinq. Comme d'autre part, dans cette période, on ne voit guère en moyenne qu'une dizaine d'académiciens présents, cela fait pour chacun trois jetons et demi, c'est-à-dire quatre cents à peu près par an : à 32 sols par jeton, cela donne à La Fontaine au moins 600 livres, somme considérable pour lui. C'est de quoi se vêtir et même se nourrir (2); ce n'est pas l'indépendance complète, mais c'est tout de même, s'il veut être sage, un peu plus de dignité.

A défaut d'autre considération, son avidité jetonnière (3), si excusable, aurait suffi pour faire de lui un académicien ponctuel, sinon très zélé. Mais le

(1) L'épilogue de sa réception, c'est la suppression de la harangue par le Directeur. Celui-ci, on ne sait pourquoi (mais le procédé est au moins étrange), conlisque celle de son confrère et ne publie que la sienne. (Voy. les Registres, p. 224, note.)

(2) Nous dirons plus tard qu'il a voulu être moins à charge à sa protectrice, et s'occuper lui-même de sa nourriture.

(3) ... Que Furetière lui reprochera aigrement.

zèle même, au début du moins, ne lui manqua pas. Le poète, un peu désœuvré, pouvait se donner l'illusion dune fonction grave. Assez longtemps on lui avait fait entendre qu'il n'était bon à rien qu'à rimer des fables : à présent il collaborait à l'œuvre auguste du dictionnaire; et, puisque Sa Majesté était là, visible et présente (encore qu'en peinture), il travaillait presque sous les yeux du roi!

Il faut donc écarter, je crois, malgré tel aveu de notre homme (1), l'insinuation malicieuse du bon Pavillon qui le représente dormant à l'Académie. — 11 faut écarter surtout celle de Furetière. La Fontaine n'était incapable ni de s'intéresser aux questions de langue, ni d'y apporter des vues judicieuses. Sa littérature, que l'auteur des Factums déclare très courte, était, en dehors des questions techniques, assez étendue. Et d'autre part il avait réfléchi sur la langue même, ayant beaucoup travaillé en faisant ses vers. Quant à triompher dans ses plaidoyers en faveur de certains vieux mots, c'est autre chose. Mais Furetière est cyniquement faux en prétendant qu'il s'agit seulement de saletés. L'auteur des Contes (qui ne sont point, en fait de langue, si orduriers), était aussi l'auteur des Fables. Et s'il avait essayé de rajeunir des mots ou des tours, c'était dans une vue très large et très fine, que Furetière (chose piquante) ne condamnait pas (2). Là-dessus, c'est le purisme exagéré et regrettable qui, à l'Académie, devait l'emporter sur le sens vraiment artistique.

(4) « Nous dormons comme d'autres, — aux ouvrages d'autrùi », etc. (Lettre à Bonrepaux, août 1(>87.)

(2) Vov. son Dictionnaire, au mol appauvrir : « La délicatesse outrée des critiques appauvrit tous les jours la langue; on retranche les vieux mots, qui sont bons et significatifs. »

Mais cela n'empêche pas notre poète d'avoir tenu sa place dans ces assemblées. Il y trouvait chez la plupart de ses collègues au moins quelque sympathie. C'étaient d'agréables moments qu'il passait là, à entendre causer, à somnoler parfois, ou à faire à part lui mainte remarque malicieuse.

D'ailleurs tout ne se passait point en discussions grammaticales. A côté de la confection lente du Dictionnaire, l'Académie avait une vie assez variée : députations, élections, réceptions, sans parler des affaires extraordinaires. La Fontaine dès le début fut pris dans cet aimable courant. — Le 9 juin, avec quelques autres, il allait offrir des condoléances au duc de Richelieu, qui venait de perdre sa femme (1); le Ier juillet, devant une assemblée choisie, Despréaux faisait sa harangue à laquelle La Chambre répondait encore (comparaisons et souvenirs!), et La Fontaine lisait par deux fois sa fable du Loup et du Cheval. Un autre jour (17 juillet), on entendait une épître en vers latins dans laquelle Régnier-Desmarets absent demandait des nouvelles de l'Académie (bon secrétaire perpétuel!). Puis c'étaient les académiciens de Soissons qui réclamaient en grâce à leurs doctes confrères des remarques sur deux pièces qu'ils leur avaient soumises (12 août); ou un académicien d'Arles qui demandait humblement à l'illustre assemblée de décider si telle statue trouvée en Provence était une Vénus ou une Diane : sur quoi l'Académie, sage, se récusait, — mais faisait présent d'un jeton à ce petit confrère, qui partait enthousiasmé. Et le même jour, en ce 23 août, la

(1) Lettre de Cli. Perraultà Huet. (Rev. H. L., 1905.)

compagnie se réunissait « à son ordinaire » dans la chapelle du Louvre pour célébrer la Saint-Louis : messe basse, motets, panégyrique. — Deux mois plus tard (27 octobre), elle assistait au service funèbre de M. Corneille (mort le 1er); et cela se passait, comme toujours, aux Carmes des Rillettes (1). Le 9 novembre, choix de sujets pour le prix de l'année suivante; pour la prose, la Douceur d'esprit (sur ces paroles de Notre-Seigneur : « Discite a me quia mitis sum). pour la poésie : Comparaison du Roi et d'Auguste (sur une phrase de Suétone). — Enfin on élisait le 23 novembre le successeur de M. Corneille; et l'abbé de Furetière, « inspecteur des billets », trouvait partout le nom du frère du défunt, qui allait être reçu le 2 janvier dans une séance mémorable.

Mais le nom de Furetière apparaît dès lors entouré d'un jour très fâcheux. Il s'agit d'une grosse affaire, du premier scandale de l'Académie. L'histoire est connue, peu importe.

Le fameux Dictionnaire traînait en longueur. Les méchants, qui s'égayaient déjà vers 1640, auraient eu beau jeu quarante ans plus tard pour railler « les couches de l'Académie » . La montagne en travail? mais encore un rat est-il quelque chose : l'Académie n'enfantait rien du tout!... Or de son côté, par derrière, ayant depuis longtemps l'idée d'un dictionnaire fait sur un autre plan, Furetière se hâtait. Quand il vit en 1676 l'Académie faire confirmer son privilège, un moment il dut avoir peur. Mais cet abbé malin savait plus d'un tour. Il

(1) Aujourd'hui rue des Archives.

avait besoin, pour être imprimé, de l'autorisation d'un censeur? Adroitement il le prit par son faible. Le faible était l'amour des victuailles, le censeur était Charpentier. Il l'invita donc, le fit bien manger et surtout bien boire; et quand il le vit en l'état voulu, il lui fit signer l'autorisation. Par ce tour de bâton, il obtint son privilège en août 1684; et il se frottait les mains !

Mais déjà Cbarpentier confessait sa sottise, ou plutôt criait au voleur. Racine (directeur) et Boyer (chancelier), chargés par leurs collègues d'intervenir, se bornèrent à prier doucement Furetière de renoncer à son dessein. Dans l'Académie couraient des murmures. Le 22 décembre, Tallemant le jeune en parla tout haut devant Furetière, qui « répondit entre ses dents », sur quoi Tallemant aîné vint à la rescousse :

La rencontre des fêtes de Noël (nous dit-il) me donna lieu de lui dire qu'apparemment il ne laisserait pas passer de si bons jours sans nous restituer ce qu'il avait pris de notre Dictionnaire. M. de Benserade lui dit quelque chose d'approchant. M. Boyer. M. le Clerc, M. de La Fontaine en firent à peu près de même. M. Charpentier, M. Quinault, M. d'Aucouit, M. Perrault, M. de Lavau, M. Régnier et M. Doujat lui remontrèrent le tort qu'il avait. Il les écouta sans leur témoigner aucun chagrin de leurs remontrances; mais il semble qu'il les ait distingués de tous les autres, puisqu'il les a particulièrement attaqués dans ses factums.

On voit comment La Fontaine est intervenu. Il avait dans Furetière un ami de longue date; il semble qu'il aurait dû imiter Racine, temporiser ou s'abstenir. Point : il fit chorus avec les railleurs. Mais, ce qu'on n'a pas remarqué, c'est que les rail-

leurs (Charpentier, Perrault, Benserade, et surtout peut-être François T alternant), étaient aussi de vieux amis Et si l'on ajoute que Furetière était dans son tort, n'ayant agi ni en homme loyal ni en hon confrère; que d'autre part notre homme était naturellement honnête, et de plus nouvel académicien, — on comprendra très bien son zèle de néophyte, comme aussi son respect candide de la règle parce qu'elle est la règle; on ne l'accusera pas d'avoir sottement marché à la suite des autres, en mouton de Panurge; et on lui pardonnera plus facilement (bien que d'ailleurs son geste ne soit pas très beau) d'être venu donner son coup de pied au renard malade.

Passons sur les événements qui suivent. Après une tentative pour traiter l'affaire « à l'amiable », on vit bien dès le 16 janvier « qu'il ne fallait plus s'attendre que M. Furetière rentrât lui-même dans le devoir », et l'on décida d'envoyer une députation à M. le Chancelier pour obtenir la radiation du privilège. Paul Tallemant, désigné pour en faire partie, sut se dérober; La Fontaine ne l'imita pas. Donc le samedi 20 janvier, le voilà qui suit à Versailles Charpentier, Régnier et Lavau. Nos quatre hommes cherchent en vain dans le palais quelques académiciens qu'ils pourraient s'adjoindre, tant ils se sentent insuffisants pour une telle mission. Ils s'annoncent à l'exempt, qui, dédaigneux, les fait attendre, et qui à leur barbe introduit M. de La Reynie. Ils se morfondent, perdent cœur. L'abbé Régnier, fiévreux, retourne à l'exempt, parlemente. Enfin les portes s'ouvrent I Hardiment Charpentier va vers Monseigneur, lui dit quelques mots à voix basse. Et quand l'abbé Régnier commence sa

harangue, le chancelier lui coupe la parole, déclarant qu'il connaît l'affaire, et y mettra ordre. Làdessus, un signe de tète obligeant, et Monseigneur s'en va dîner. C'est fini; nos députés reprennent la route de Paris, sauf l'abbé qui n'a pu garder pour lui son discours et qui espère bien le faire remettre...

Deux jours plus tard, le lundi 22, Furetière, à l'unanimité moins une boule blanche, était déclaré exclu de l'Académie. La guerre commençait. Renié par ses confrères, privé de son privilège, Furetière se vengeait bientôt par un second factum (si méchant, si spirituel...) que notre homme put entendre lire le 19 mars par Charpentier saisi d'horreur. Dès lors allaient pleuvoir placets, apologies, vers malins, troisième factum (février i 687), tout cela lancé fébrilement par un homme aigri et malade, qui devait mourir de cette guerre, et qui après sa mort ne trouva qu'un seul défenseur : non pas La Fontaine, — Boileau.

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