‹ La vie de Jean de La FontaineChapitre 24 sur 38 · CHAPITRE HI · texte numérisé non relu

CHAPITRE HI

Il faut retrouver le poète au moment du Recueil d' œuvres diverses qui avait paru en 1685, le 28 juillet (1).

Ce Recueil comprend deux volumes dont le premier seul est de lui ; tout le second est de Maucroix. « Nos noms unis perceront l'ombre noire! » disait-il à Mlle de Champmeslé : il le pense aujourd'hui, très sérieusement. Et voilà pourquoi, lorsqu'il se propose d'associer à sa gloire son meilleur ami, il a une idée généreuse. Soyons sûrs qu'elle est bien de lui, et qu'il a épargné à l'honnête Maucroix « la pudeur » de la lui inspirer luimême. Si d'ailleurs, par hasard, à côté de cette idée touchante s'en glissait une autre, celle de faire passer quelques contes dans la manche du bon chanoine, celui-ci (tel qu'on le connaît) serait le premier à en rire, et nous inviterait à en faire autant.

Quoi qu'il en soit, le poète vide ses tiroirs. Onze fables (en comptant Daphnis et Alcimadure), cinq contes, ses derniers vers (ballades, dédicaces), de vieux vers du temps de Fouquet, deux poèmes en

(i) Ouvrages de prose et de poésie des f de La Fontaine (privilège, 1er février 1685;

sieurs de Maucroy et 1685).

partie anciens (1), son Discours à Mme de La Sablière, jusqu'à son Discours à l'Académie : il donne tout ce qu'il a dans son magasin. On dirait une liquidation générale : cessation de commerce avec les neuf Muses.

Or c'est bien cela, et non pas le désir de se faire valoir. Voyez en effet qu'il offre son Recueil, non point à un riche protecteur qui le payerait, à Conti, à Vendôme; à M. le Prince (2), mais au procureur général. Achille de Harlay : homme en vue, c'est vrai, mais homme de robe, fort au-dessous des demi-dieux! Dette de reconnaissance, dit-on : c'est possible. Harlay aurait pris avec lui le jeune Charles de La Fontaine (3); et Mme de La Sablière qui, de fait, l'exhortait à cette dédicace, lui aurait rappelé sa dette. Nous ne demandons qu'à le croire.

De toute façon, le poète dit adieu à la poésie. Nous l'avions vu gémir en écrivant le Quinquina. « Sa raison lui disait que ses mains étaient lasses », mais sa fatigue surtout lui faisait sentir qu'il devenait vieux. Sans doute les dernières pièces ne le montrent pas. Ses nouvelles fables sont charmantes, ses contes sont aimables; et que dire de Daphnis et Alcimadure (4) ou du Discours à Mme de

(1) Les Filles de Minée, sauf l'aventure de Zoon, semblent remonter très haut : Philémon et Baucis pourrait être de sa jeunesse, et ne dater de 4680 environ que par le début et la lin.

(2) Condé s'était récemment converti ; la raison n'est pas décisive. Le poète n'aurait eu qu'à supprimer les Contas.

(3) Il l'aurait pris comme commis ou comme secrétaire. Donc le jeune homme vivait à Paris et pouvait rencontrer son père. En tout cas il faut écarter l'anecdote absurde d'après laquelle La Fontaine, dans je ne sais quel salon, n'aurait pas reconnu son fils.

(4) Daphnis ne semble pas être antérieur à 1683. Mme de La Mésangère a bien l'air d'y être une veuve (elle l'était depuis

La Sablière? La Fontaine, toujours adroit et spirituel, reste poète par le don du rêve (il y a dans le Scamandre un joli voyage vers Ilion), et par des touches rustiques d'une incomparable fraîcheur. Scènes d'amour et coins de campagne lui remontent à la pensée : la Marne où il venait rêver « sur des bords toujours verts » ; la fillette qui passe avec ses blanches dents, « son corps gent », ses pied nus (un pied dont la blancheur aurait fait honte à Galatée); ou cette autre, joyeuse, alerte, bondissante,

Fier et farouche objet, toujours courant aux bois, Toujours sautant aux prés, dansant sur la verdure.

Souvenirs de jeunesse transfigurés dans une lumière de printemps. Oui, c'était là-bas, près de tel village. Les filles sortaient par groupes, tout animées par le soleil; elles allaient par les prés, chantant, cueillant des fleurs; puis dans une clairière il les voyait faire des rondes. Il ne s'approchait point : c'eût été rompre le mirage. De près, ce n'étaient que des villageoises, aux yeux brillants, aux bonnes joues fraîches : mais de loin leur robustesse semblait de la grâce, les bras et les cous nus étaient ceux des Nymphes. Et pendant que le soleil se jouait à travers les feuilles, la ronde envoyait aux échos des bois ses refrains joyeux. Ah! jeunesse! printemps!... Les chants de violons, jadis, le faisaient vibrer d'allégresse, là-bas, dans les salons de Château-Thierry. Ivresses passagères, petites mains fiévreusement pressées, regards

1681). Il est vrai qu'il avait, pu écrire plus tôt le récit lui-môme, ceitfl imitation de Thôocrite. Mais voy. les Contes qui sont sûrement de 1684-1685.

langoureux ou brillants, promesses (souvent trompeuses) qui donnaient l'essor à tant de beaux rêves ! Et le rythme, tour à tour joyeux et tendre, remportait : ah! les heureux jours! Hélas, désormais il ne peut plus que tressaillir aux sons de la danse. Et il repasse ses belles heures, un peu tristement (1).

Mais malgré tout, lui qui vient de dire adieu aux muses, il ne peut pas dire adieu aux plaisirs. Il lutte contre la vieillesse, il se débat contre les timides reproches (d'autant plus éloquents) de sa pieuse amie qui le voudrait sage (2). Sévère pour elle, indulgente aux autres, elle intervient surtout les jours où elle le voit triste. Elle le questionne : il avoue qu'il ne peut parvenir à se rendre heureux (3). Il sait bien qu'il a gaspillé sa vie : romans, propos mondains, jeu, sottes rêveries, et les désirs de gloire, et les amours succédant à d'autres amours. « ont pris comme à l'envi la fleur de sa jeunesse » (4) : ils sont encore maîtres de son cœur. Tous les faux brillants le font accourir, il

(i) II est impossible de n'être point frappe de son amour pour la musique (Psyché, Sonr/e de Vaux) et des impressions que lui ont laissées les danses. Les souvenirs antiques, ici comme ailleurs, donnent la main aux souvenirs personnels.

(2) Dans une lettre à Rancé (1er avril 1689), elle dit : « A l'égard de mes domestiques je tâche, par douceur et par une conduite opposée au mauvais exemple que je leur ai donné, de les faire rentrer dans le devoir de Dieu. Car pour leur parler positivement, j'y suis peu propre... » (Cité par M. An. Fiance). Avec La Fontaine elle osait davantage!

(3) Xous nous servons ici des Pensées chrétiennes de Mme de La Sablière. Mous les prenons dans un La Rochefoucauld de 1777 (chez Dessaint). Voy. p. 225 : « Pour juger du trouble et de l'inquiétude Ae> pécheurs, il ne faut que les consulter euxmêmes au milieu de tous leurs plaisirs. Ils ont la bonne foi d'avouer qu'ils ne peuvent parvenir à se rendre heureux. »

(4) Discours à Mme de La Sablière (écho reconnaissable de causeries sérieuses entre les deux amis).

se laisse prendre à toutes les amorces. Mais d'ailleurs ne fait-il pas ce que font les autres? — Qu'importe? répond Iris, l'usage ne peut servir d'excuse (1). Mais, en somme, il veut être heureux, et il ne peut l'être : « Un plaisir dont on est assuré de se repentir ne peut jamais être tranquille (2). » Se repentir! perdre le peu de temps qui lui reste à regretter le temps qu'il a perdu! Ma foi non, il verra plus tard. — Naturellement! mais si plus tard c'était trop tard? — Eh hien, soit, il promet d'essayer de mieux vivre, c'est-à-dire de jouir plus tranquillement des biens de la vie, de bannir les folles amours : il essaiera, il ne garantit rien.

Il n'a promis quelque chose que pour les Contes, et il n'a pas su tenir sa promesse : au bout de deux jours il s'est parjuré. « Dieu n'a fait la sagesse — Pour les cerveaux que hantent les neuf sœurs (3)... » Et puis, après tout, on lui en demande trop! Il ne peut pas feindre de croire ce qu'il ne croit pas : il ne croit pas que la sainteté soit une si bonne chose. Il veut conserver quelques passions, au moins innocentes. A quoi bon mourir avant d'être mort?

En somme, il reste païen. Pour lui Platon (4) est au-dessus de l'Évangile, et la sagesse d'Épicure lui semble plus raisonnable que la morale de Jésus- Christ. — Quand il écoute Iris, il se laisse prêcher, il s'attendrit peut-être. Mais il ne se convertit pas : l'heure n'est pas venue. Avec un doux entêtement, il s'en tient à son aimable épicurisme, qui relègue

(1) Pensées, p. 432. — (2) I<L, p. 352. — (3) Contes : la Clochette. — (4) Ce Platon dont il fait dans le Recueil de 1685 un

élo^'e si fin et si juste.

au loin, tout au fond du ciel, un Dieu résigné et même complaisant. 11 ne refuse pas de lui rendre hommage, mais il le fait sans conviction, et retourne vite aux joies de l'heure présente. Ah! poète! chose légère

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