CHAPITRE IV
Au moment où La Fontaine, comme jadis Hercule, hésitait entre la Vertu et la Volupté (mais n'était-ce pas seulement pour la forme?) un événement allait se produire qui, par horreur de la tristesse, devait le rejeter là où il penchait, en pleine voie profane : il s'agît de la Révocation de î'édit de Nantes.
On l'attendait depuis longtemps, les protestants avec anxiété^ bien des gens avec impatience : elle eut lieu enfin le 22 octobre. Dans Paris, tandis que les hérauts, à toutes les places, à tous les carrefours, sonnaient de la trompe et lisaient I'édit, le peuple enthousiaste poussait des clameurs. On se précipitait à Charenton pour détruire le temple. La joie bruyante semblait universelle... — Je ne sais si La Fontaine vit ces spectacles de la rue; je suis sûr qu'il philosopha sans joie sur l'événement. Les choses de la religion lui étaient trop indifférentes pour que son orthodoxie en reçût le moindre plaisir; surtout il ne pouvait que s'inquiéter sur le sort de plusieurs amis protestants.
Certains avaient pris les devants, étaient rentrés comme des Réaux, dans le sein de l'Église (1).
(1) Voy. dans Jal, p. 1468, deux passages des Lettres anecdotiques : \" 31 juillet : « Le sieur des Rcaux Talemant se fuit
Mais d'autres sans doute seraient irréductibles. Mme de La Sablière, convertie depuis quelques mois et même pensionnée (1), n'avait rien à craindre pour elle, mais avait tout à craindre pour ses amis et pour ses enfants. Et, de fait, les malheurs vinrent coup sur coup. Le 12 janvier (1686). tandis qu'on enfermait son fils à la Bastille, la police envahissait à dix heures du soir le domicile de son gendre Muisson, y prenait les enfants qu'on lui amenait aussitôt, à elle leur grand'mère; Mme Muisson deux jours après était enfermée aux Miramionnes, jusqu'à ce qu'elle fût délivrée le 2 février par son abjuration et par celle de son mari. Abjuration feinte, d'ailleurs : car les deux époux (sans doute après bien des luttes) devaient préparer leur départ et s'enfuir brusquement en Hollande au milieu de 87 (2). Quant à Nicolas de La Sablière, il est probable que lui aussi avait feint de se soumettre; car le 17 janvier il avait été élargi; mais bientôt il partait pour Londres; sa femme, arrêtée d'abord dans sa fuite (3), parvint à le rejoindre; et leurs trois petites filles, arrêtées dans une auberge au mois d'avril, furent remises à leur grand'mère (4). Celle-ci restait donc avec sept petits-enfants orphelins; et elle pensait avec angoisse aux disparus, à ces enfants qu'elle n'avait retrouvés que pour les reperdre, qui, tra-
catholique. Il y a quelques années que sa femme en avait fait autant. » ±° 1er septembre : « Le roi a donné 200 livres de pension à Tallemant des Réaux qui s'est depuis peu converti. »
(1) Depuis le 5 mais; pension de 2 000 livres. Voy. Dangeau et de Sourches: ce dernier parle d'une conversion récente.
(2) Voy. Dousn (II, 367; la Révocation à Paris). — (3) Voy. Havaisson (Archives Bastille, VIII, 381; cf. Jal, citations de Lettres historiques, mars 1686).
(4) Lettre de Seignelay, 2 avril 1686 (citée par Douen).
qués aujourd'hui, exilés demain, vivraient loin d'elle une vie amère. Elle payait bien cher sa pension de 2 000 francs!
Sans doute elle devait se ressaisir plus tard. Mais, catholique récente, elle était encore de cœur — ne fût-ce que par pitié — avec ses frères malheureux. « Il faut, écrira-t-elle, respecter ceux qui nous persécutent, et les regarder comme les exécuteurs delà justice de Dieu qui nous châtie (1). » Allusion probable à ces tristes temps, où son protestantisme survivait encore malgré elle à sa sincère abjuration (2). Ce qui est certain, c'est qu'elle souffrait. — La Fontaine l'aimait trop pour ne pas pleurer avec elle. Je sais bien que sa philosophie se résignait facilement : quand il avait appris le 10 novembre (1685) la mort du prince de Conti, enlevé la veille à Fontainebleau par la petite vérole, il s'était empressé d'écrire à son frère (3) une épître de consolation, et il avait une façon bien détachée d'enterrer le mort (Monsieur le mort, laissez-nous faire...). Mais soyons sûrs qu'il ne parlait point sur ce ton à sa pauvre amie désolée. J'imagine qu'il essayait moins de l'apaiser que de la distraire. Un soupir, un serrement de mains, des questions sur les petits enfants, une douceur fidèle, tout son cœur dans un long regard : voilà ce qu'il pouvait offrir, et ce qu'il donnait. — Seul dans sa chambre, il pouvait méditer sur ces éve-
il) Ouvrage cité, p. 294. — (2) Voy. sa lettre à Rancé, 14 mars 1G87; elle est depuis plus de six mois sous la direction d'un prêtre choisi par Rancé. Mais pour cette protestante la confession adù au début une dure épreuve (« des peines... qu'il n'y a que Dieu gui Bâche »). Après quoi elle a été très sincèrement, très profondément catholique.
(3j La Roche-sur-Von devenu Conti par la mort de son aîné.
nements. Ici une jeune fille qui se convertissait pour épouser de Nyert (1); là des pères et des mères qui aimaient mieux abandonner leurs enfants que leur religion (La Sablière, Muisson, Monginot, tant d'autres...), et qui s'expatriaient stoïquement Certes, il trouvait ceci moins sage que cela. Ne devait-il pas railler un de ces jours « l'hérétique et très sotte engeance »? Pauvres fous! pourquoi ne pas se prosterner devant le monarque? Mais notre homme ne pouvait comprendre ces choses; l'héroïsme n'était pas son fait. Restait la compassion, et « ne sais comme il y manqua », car il était tout de même, à sa façon, « bonne créature ».
N'importe; même de son point de vue égoïste, cette Révocation est une mauvaise chose. Elle trouble tout ; elle met l'alarme dans trop de maisons. Parmi ses nombreux amis protestants, la dispersion est générale. Le jeune d'Herwart a été assez sage pour se convertir; mais La Fontaine sait que sa mère et sa sœur vont passer en Angleterre, car elles obtiendront sûrement une permission du Roi. Les Monginot ont disparu; les Ruvigny,les Roye vont s'en aller : c'est une débandade. Mais surtout la tristesse habite désormais à demeure dans la maison La Sablière, et le poète n'arrive pas à s'y habituer.
Oh! sans doute, il vénère comme autrefois (plus qu'autrefois!) cette femme charmante qu'un nimbe de piété enveloppe. Mais enfin Iris n'est plus cette Iris à laquelle il rêvait de bâtir un temple. Surtout sa maison n'est plus la maison joyeuse. Les amis
(1) Le Roi r^gne au contrat le 27 décembre 1685 (Dangeau).
qui viennent maintenant (de plus en plus rares) ne sont plus ces seigneurs pimpants qui papillonnaient autour d'elle : ce sont gens dévots qui ennuient notre homme. Passe pour le P. Rapin, qui est un peu poète, ou pour le P. Bouhours (1), qui goûte les Fables. Mais une atmosphère de deuil, et aussi de dévotion triste, baigne les choses et les êtres... Et sans doute aussi « les Grâces de la rue Saint-Honoré », comme il dit à Bonrepaux (2), forment encore à certains jours une « troupe » suffisante. Mais elles s'absentent souvent; et même quand elles sont au complet, ce n'est plus celai Que la divinité du logis « en écarte tantôt un mortel et tantôt un autre,... sans considérer ni le comte, ni le marquis, aussi peu le duc », La Fontaine en prendrait encore son parti. Mais elle s'occupe de moins en moins de son poète. Certes il l'excuse de tout son cœur (son badinage ne dit certainement pas toute sa pensée), mais il n'en pousse pas moins des soupirs en songeant au bonheur enfui. Alors on riait, alors on plaisantait d'un rien; ces enchanteresses « faisaient passer du vin médiocre et une omelette au lard pour du nectar et de l'ambroisie ». Alors aussi, sans aimer beaucoup les flatteries, Iris les souffrait. Aujourd'hui sérieuse, quoique toujours douce, elle accueille avec un pâle sourire les plaisanteries du poète. Et le pauvre Bonhomme se sent inutile. Habitué à payer son terme en monnaie de rimes, il est fâché qu'on ne veuille plus de ses hommages.
(\) Lettre au P. Bouhours (fin 1687); il le félicite de son clo^e « du pauvre P. Rapin », lequel avait converti l'ami des Réaux. (2) Lettre de juillet 1687.
Et puis, encore une fois, il aime trop la joie pour comprendre cette longue tristesse, et ce sérieux dévot qui ne désarme pas. Sa mythologie, où Vénus tend la main à Bacchus ou à Apollon dans des guirlandes d'Amours et de fleurs cueillies au Parnasse, se cache épouvantée devant la foi chrétienne. La grande maison est trop petite pour loger cette déesse aimable et le Dieu jaloux..: — Le poète ne se retrouve luimême que dans sa chambre, où bientôt il installera ses « philosophes cuits » et son clavecin (1) : les échos amoureux et les sarabandes le réchaufferont, au sortir de la grande maison glacée et funèbre. Il attire là quelques amis, surtout les d'Herwart; et il attire aussi quelque jeune Chloris musicienne. Que voulez-vous, il faut bien vivre!
Pour vivre vraiment, il faut se distraire; et il faut sortir du logis pour sortir de soi. Ainsi fait-il.
En ce début de 1686, pendant que Mme de La Sablière est dans le déchirement des séparations, La Fontaine s'amuse sans remords. C'est au commencement de février que son ami d'Herwart épouse « la belle Mlle de Bretonvilliers (2); » et voilà pour lui une noce. Un de ces jours il ira voir jouer V Homme à bonnes fortunes, du sieur Baron disciple chéri de Molière. Un de ces jours aussi, il ira manger un pâté avec Girardon : et comme il conte gaiement la défaite de ce pâté ! Quand on a vu le portrait de Girardon, sa bonne figure enluminée
(1) Lettre à Bonrepaux, juillet 1687. Il s'agit, on le devine, de bustes en terre cuite.
(2) Dangeau.
et pétillante, on se représente sans peine l'entrevue des deux Champenois (1).
Voilà des gens au moins qui n'ont pas le vin triste, comme l'avait Chapelle (2); voilà des gens qui savent hoire! Il est vrai qu'il y a tels vins que profanerait même l'eau d'Hippocrène. Et quel pâté ! à la santé du hrave ami Simon! — A la santé de nos maîtresses!... On sourit en se regardant, on plaisante, on cause. « De la maîtresse on vient au Roi, — du Roi l'on vient à la statue. » (La statue? oui, le fameux groupe destiné par La Feuillade à la place des Victoires.) Maintenant les journaux sont sur le tapis, on compare Le Clerc à Ravie. On disserte, on s'égaie, et voici qu'on pense à la messe. Mais nos gens ont la tète solide, et admirent congrûment le discours du prédicateur. — Allons, voilà encore une honne journée!
Toutes ne valent pas celle-là. Des affaires à présent l'appellent en Champagne, et des affaires qui seront longues. Le 19 avril, il est à la Ferté- Milon, où il donne à sa femme une procuration générale (3). Dès lors, prévoyant que son séjour chez lui n'en finira pas, il fait demander à M. le Prince un permis de chasse dans la forêt de Monthurel (4). Et de fait il va rester plusieurs mois au pays natal, puisque le 6 juin il écrit à Racine de Château-Thierry. Il y est retenu par des affaires
(l; Girardon était de Troyes; Dé on 1628, il était depuis longtemps l ami du poète. — Voy. l'épltre a Simon do Troyes. — Il semble habiter au Louvre. (Voy. Lirre commode, II, 100.)
(2) Anecdotes. — Chapelle vivait désormais le plus souvent à Chilly près de son ami le marquis d'Efflat.
(3) Voy. Fourmer (édition de La Fontaine, XXXII). —
(4) Lettre de Gtourville à M. le Prince, 26 avril 1686. (Archives Chantilly, citée par M. HenRIBT, Annales de Château-Thierry, 1898).
qui l'occupent « autant quelles en sont dignes, c'est-à-dire nullement ». En quoi je suppose qu'il se vante.
Ce qu'on voit fort bien, c'est qu'il rencontre à chaque instant sa désagréable moitié. Déjà la querelle avec Furetière avait pu raviver certaines rancunes : traité par lui non seulement d'Arétin mitigé, mais même de... chose volontaire, l'époux avait dû en ressentir quelque irritation. On n'aime point, quelque détachement qu'on professe en pareille matière, voir renaître des histoires que l'on croyait mortes, surtout quand c'est un ancien camarade, au courant de tout, qui les ressuscite. En tout cas, aujourd'hui, ce contact presque journalier avec sa femme doit nécessairement causer toute sorte de froissements réciproques. La Fontaine, longtemps indifférent (n'avait-il pas accepté, sur le conseil de ses amis, le principe de la réconciliation?) (1), semble devenir hostile. C'est dans deux ans que Vergier, en lui écrivant, fera de lui une sorte d'Ulysse à rebours, un Ulysse qui affronte sa longue odyssée pour s'éloigner de Pénélope (2). Oui, certaines querelles ont dû se produire. La mijaurée un peu précieuse d'autrefois a pu devenir une femme acariâtre. N'a-t-elle pas quelque dépit de n'avoir pas su retenir près d'elle cet homme célèbre, que les plus grandes dames ont fêté? Que de sourdes rancunes, amassées au fond de la province, et qui doivent éclater, au hasard de quelque dispute, en reproches acides ou en mots pointus!
(1) Anecdote de L. Racine : c'est le fameux voyage où La Fontaine ne trouve pas sa femme, qui esta l'église... Mais ce voyage a-t-il eu lieu? Si oui, à quelle date?
(2) Voy. lettre de Vergier à La Fontaine (1688).
32i LA VIE DE JEAN DE LA FONTAINE
J'ignore quelles affaires les mettent aux prises (1). Mais, quand on ne s'aime plus, tout devient prétexte à se détester. Aux cendres des foyers éteints la discorde s'allume d'elle-même; et devant ces brandons qu'une épouse irritée agite, l'homme le plus froid prend feu à son tour, s'il ne prend le large...
Ce qui est piquant, c'est que le cousin Poignant réside à Château-Thierry (nos soupçons d'autrefois deviendraient-ils une certitude?), mais qu'il est d'ailleurs resté en bons termes avec le mari. C'est par lui que Racine s'est plaint à son ami d'être sans nouvelles. Vite notre homme écrit quelques mots, — recopiant, afin de grossir sa lettre, un fragment d'épître au prince de Conli, et quelques vers adressés à une petite fi Lie qui lui avait fait une chanson.
Et voilà bien ce qui prouve que La Fontaine est un homme célèbre! Les femmes lui écrivent; mais il n'est pas jusqu'aux fillettes qui ne s'en mêlent. Soyez imprimé à je ne sais combien de mille exemplaires, chez Barbin, cbez Thierry et même en Hollande, cité dans le Mercure, loué par M. Bayle : vous n'êtes un grand homme que Lorsque les « petites muses » vous adressent chansons ou épîtres. Voilà aussi ce que c'est, d'être académicien!... Le poète est ravi : ce genre d'hommages est celui qu'il aime. « Le parfait La Fontaine », eh, eh! Il est vrai que la friponne veut un autographe : niais comment lui refuser ce
(1) En effet, à celle date, que peuvenl être ces affaires dont il nous parle? Son ûls est, plus que majeur, et il ne se mariera que beaucoup plus tard (a moins qu'un premier mariage non-. échappe). Notons a tout hasard que L,ouis Héncart, soq beaufrère, étail mort on 1G80 (Sai^ssi^
plaisir? Il y joindra une malice : qu'elle attende, pour parler d'amour, d'avoir un peu d'expérience. Trois retours de zéphyr font tant à la chose!... Elle aimera; il ne peut plus aimer : comme il soupire !
Il a dit adieu à Château-Thierry, mais pour peu de temps : jamais il ne cessera de revoir le pays natal. — Et sa vie reprend à Paris. Il va y apprendre mainte nouvelle. Chapelle est mort (pauvre Chapelle!); le Roi a inauguré les Marly; l'évêque de Grenoble, Etienne le Camus, vient d'être promu cardinal : c'est un ancien ami, et justement voilà un M. Girin, de Grenoble, qui lui écrit pour savoir s'il faut dire « sans esprit » ou « sans de l'esprit ». Il donne gravement sa consultation... Novembre : Lefèvre d'Ormesson est mort (M. de Turenne l'aimait beaucoup); le Roi est malade, on tente la grande opération, qui réussit. Décembre : M. le Prince est mort; il paraît qu'avant de mourir il a pu obtenir la grâce du prince de Conti : tant mieux. Mais tout de même,
Mieux vaut goujat debout qu'empereur enterré (1).
La mort du héros disparaît au milieu des préoccupations qu'inspire la santé du Roi. Enfin, grâce au ciel, Sa Majesté est tout à fait guérie; dès le 18 janvier on a pu baptiser à Versailles les enfants de Monseigneur (car les enfants des dieux ne sont pas baptisés comme ceux des hommes); et le 27, l'Académie, dans une grande séance, va célébrer cette guérison.
(1) La Matrone d'Epliète.
Sujet respectueux, académicien fidèle, La Fontaine est là (1). Il entend l'abbé Tallemantle jeune lire un panégyrique, le duc de Saint-Aignan une ode, puis l'abbé de Lavau faire valoir par une diction savante le poème de Charles Perrault sur Louis le Grand. Ce poème de son ami lui paraît bien médiocre (si exagéré dans son admiration pour les modernes!). Mais la comédie donnée par Boileau furieux, cette façon si déplacée d'intervenir, cette colère brutale qui fait claquer les portes, doit lui être une délectation. Et à la sortie, c'est une joie d'entendre Racine qui froidement félicite Perrault de son jeu d'esprit agréable; en tout cas, c'en est une d'observer le manège des groupes : les Anciens, polis mais glacés, saluant Perrault, les Modernes radieux entourant leur ami (l'embrassant peut-être), tout un empressement de larges chapeaux, de mains qui se tendent, et de perruques inclinées... C'est alors sans doute que causant avec M. de Soissons du grand Quintilien, notre homme lui a parlé de cette traduction de Toscauella qu'il va lui offrir avec une Épître.
Notons que cette épître paraîtra dans cinq ou six jours, qu'elle est donc une sorte de manifeste dans la lutte qui va s'engager. La Fontaine prend parti résolument, et ouvertement. Ce qu'il a déjà dit plus d'une fois à ses confrères sur un ton timide, il le dit aujourd'hui à voix haute, au risque de fâcher Perrault et ses partisans. Il convient de lui en savoir gré. Cet homme, qui a eu plus d'une
(1) Son ôpltre h Fluet semble le prouver, mais surtout, puis- <jii il 68l a Paria el en bonne santé, comment ne serait-il pas à I Académie eu un si grand jour? Tous les académiciens valides sont là.
fois un pied dans deux camps, ose se déclarer. Il saisit aussi l'occasion de publier ce que depuis longtemps il a sur le cœur. Fourvoyé dans celte Académie parmi des précieux (car les autres n'y viennent plus guère) (i), il leur est sympathique, mais passe auprès d'eux pour un grand enfant. On le voit, au cours de ces digressions que laissait errer la besogne du Dictionnaire, soutenir au nom de Virgile, de Térence ou de Platon le parti de la vraie beauté. « La simple nature! » ils s'en soucient bien î Pour eux Malherbe et Voiture (car ils n'osent parler d'eux-mêmes) valent, et largement, Virgile et Horace. Le Bonhomme discute, combat l'afféterie ou l'emphase : « on se moque » de lui, et il doit se taire. Quand il accorde quelque chose aux adorateurs du siècle, ce quelque chose est justement ce dont ils ne veulent point. La satire? mais c'est l'odieux Despréaux; la comédie? mais c'est Molière, qui ne fut même pas académicien; la tragédie? soit, mais à la condition de convenir que Quinault, Boyer et Le Clerc sont des soleils auprès de Racine... Bref, il est toujours seul de son avis. Et comme il ne sait point combattre, ni même parler, comme il est d'autre part accablé sous le nombre, il ne retire de ces escarmouches que railleries et confusion. Dans son Épître à Huet, un peu hâtive (2) mais pleine de traits qui porteront, il prend sa revanche.
C'en est bien une, comme c'est un acte de courage. Mais il ne veut pas aller jusqu'à l'impru-
(1) Voy. les Facturas de Fdretière. — (2) 11 s'est hâté : la séance est du 27 janvier, et la pièce parait le 5 février. Or dans cet intervalle il a écrit une longue lettre à Bonrepaux. Notons ce détail (nous avons peu d'indices du même genre), il nous prouve que La Fontaine est capable de travailler vite.
dence! en louant les anciens n'aura-t-il pas l'air de mépriser le règne de Louis? Donc pour plus de sûreté il joint à son épître un éloge du Roi, qu'il vient de glisser dans une lettre à Bonrepaux. Toujours son système de la couverture, ou du passeport, — qui n'est point si bête... Ceci fait, tranquillement il revient à l'Académie II y partage l'indignation contre Furetière qui continue à berner ses anciens amis. Il touche ses jetons, échange des poignées de main, fait de petits sommes; mais il dort un peu comme le lièvre, et s'amuse de ce qu'il entend La guerre est déclarée entre les Anciens et les Modernes ; Perrault lance à la tête de Despréaux ses lourds Parallèles, et l'adversaire répond par des épigrammes, en attendant de faire avancer Longin à la rescousse. Joignez le Dictionnaire qui va cahin-caha, les prix d'éloquence et de poésie, et même les élucubrations d'académiciens :
Nous dormons comme d'autres] Aux ouvrages d'autrui, quelquefois môme aux nôtres.
Et cela fait toujours passer une heure ou deux, comme disait Racine.
Ce bon Racine, il faut aller le voir. Il a quitté depuis peu sa rue Saint-An dré-des-Arcs pour celle des Maçons (1) : il est à deux pas de la Sorbonne. C'est pour notre homme un but fréquent de promenade, et une occasion de dîner dehors. Par le Pont-Neuf et le quai des Augustins, ou par la Cité, il arrive à la rue de la Boucherie, remonte un moment la rue de la Harpe jusqu'à celle des Mathui ins. il le voilà chez son ami. Quand il a demandé
(1) Aujourd'hui pue Champollion;
des nouvelles des enfants (toujours avec la peur de s'embrouiller dans les prénoms et dans les âges), enfoncé dans un bon fauteuil de paille garai de coussins (1), il met les Grecs sur le tapis, se fait lire du Sophocle ou de l'Euripide, et se récrie d'admiration. Si Despréaux est là, comment ne point parler des discussions académiques? La Fontaine, par son épître à Huet, s'est fait pardonner son intimité avec les Tallemant, Charpentier, Perrault, — avec toute l'armée des Topinambous. Et l'on s'entretient, j'imagine, de l'Oraison funèbre de M. le Prince, prononcée à Notre-Dame par M. de Meaux (2). Ou bien le Bonhomme parlant de son ami le P. Desmares, mort à Liancourt vers la fin de janvier (3), rappelle son talent de prédicateur, sa naïveté enfantine, telle de ses mésaventures, comme ce faux mandement rédigé par des libertins et lu par lui en pleine chaire de Saint-Roch (4), — ou encore sa présentation au Roi dans les jardins de Versailles : le Roi très gracieux, le bon Père qui s'empresse de demander une faveur, si bien que déjà un mouvement d'impatience plisse le front royal. Eh bien, soit : quelle faveur? — « Ce serait, Sire, puisque j'ai le bonheur d'être en face de Sa Majesté que je n'ai jamais vue, qu'elle daigne me permettre de contempler avant de mourir son visage auguste, et pour cela de chaus-
(1) On peut voir, dans l'élégant Racine de Larroumet, une description de l'intérieur (très aisé, sinon luxueux) du poète gentilhomme.
(2) Le H mars. — (3) Son testament est dul8(BATTEREL, I, 478). (i) Voy. Sévigné (20 mars lftTJ); voici le mandement :
De par Monseigneur de Paris On déchire à tous les maris Etc.
Alléluia.
ser mes lunettes. » Et le Roi de rire... Excellent P. Desmares! Certes, sa candeur ne ressemblait guère à la drôlerie bouffonne de ce Lulli qui vient de mourir (1). Un vilain homme, celui-là, mais quel gai compagnon ! Comme il chantait son air : « A boire, mes amis, à boire! » (2), et quelles merveilleuses grimaces, lorsque juché sur la table, il contait une histoire en gesticulant : « Allons, Baptiste, fais-nous rire », disait ce pauvre Molière. Fini, tout cela!
Raison de plus pour vivre avec les survivants. Tandis que Boileau va chercher à Bourbon la guérison de son enrouement, et que Racine, par un voyage à Maintenon, se repose d'un voyage en Flandre (et de l'édition de ses œuvres!), La Fontaine se promène à droite et à gauche. Devenu académicien, il n'a pas cessé de tourner les yeux vers la Cour. Dans sa lettre à Bonrepaux, il disait avec une résignation un peu mélancolique :
Je me tais donc, et rentre au fond de mes retraites :
J'y trouve des douceurs secrètes.
La fortune, il est vrai, m'oubliera dans ces lieux; Ce n'est point pour mes vers que ses faveurs sont faites : Il ne m'appartient pas d'importuner les dieux.
Mais, s'il n'ose les importuner, on voit bien qu'il les sollicite. Il garde un peu d'espoir, jusqu'au bout. N'a-t-il pas à la Cour des amis puissants? La douairière de Conti semble le protéger, en tout cas, l'accueille (3). 11 ne faudrait qu'une occasion, peut-être...
(1) Le 22 mars. — (2) C'est l'air fameux du Bouryeois tilhomme; Lulli, dit-on, aimait à le chanter. (3) Lagkange-Chancel, préface des Philippiques.
A Versailles il ne voit plus le Chambellan : depuis deux ans tous les Bouillon sont en disgrâce (1). Il a pu aller à Pontoise, où le cardinal possède l'abbaye de Saint-Martin: je doute qu'il ait poussé jusqu'à Evreux pour voir la duchesse dans ce château de Navarre que Mansard est en train de rebâtir. En tout cas, l'imprudente Marianne vient d'être chassée de France pour je ne sais quelle folie; elle a rejoint en Angleterre sa sœur Mazarin et Saint-Evremond. La Fontaine lui écrit en automne une lettre charmante. Son rhumatisme le cloue ici, et il le déplore : il aurait été heureux de faire la connaissance de Waller, et, après avoir ressuscité Anacréon par l'entremise d'un gymnosophiste, de s'ébattre couronné de fleurs avec ces poètes du plaisir. Saint-Évremond a répondu pour la duchesse, et félicité le poète :
Vous possédez tout le bon sens Qui sert à consoler des maux de la vieillesse. Vous avez plus de feu que n'ont les jeunes gens; Eux moins que vous de goût et de justesse.
Il l'a félicité surtout de sa morale :
S'accommoder aux ordres du Destin,
Aux plus heureux ne porter point d'envie; De ce faux air d'esprit que prend un libertin Connaître avec le temps, comme nous, la folie; —
Et dans les vers, jeu, musique et bon vin
Entretenir son innocente vie...
C'est bien ainsi que l'entend La Fontaine, religion à part : car sa réponse, sur ce point, semble dictée par la bienséance, comme l'avait été la phrase de Saint-Évremond. Ou plutôt il est sincère, mais
(1) Voy Dangeau, Saint-Simon.
comprenons-le. Oui, il faut rendre hommage à l'auteur de l'univers; mais, « ce devoir acquitté »... Vous voyez que ce n'est pas long : cela consiste à faire à la religion une révérence hâtive, et puis à revenir à la musique, aux hons repas, aux hons amis.
Les bons amis, maintenant, ce sont les d'Herwart.