CHAPITRE V
Les d'Herwart étaient ses amis depuis fort longtemps. — Au moment où nous le retrouvons chez eux, vers 1686, la famille était un peu désorganisée. Le père était mort depuis dix ans; deux des fils, restés protestants, venaient de s'enfuir, l'un en Angleterre, l'autre en Hollande. Les filles, IMmes Frémont, de Vestric et de Gouvernet, avaient refusé de se convertir. La marquise de Gouvernet avait obtenu la permission d'emmener sa nièce et avait rejoint une de ses filles mariée à lord Eland. Je ne sais ce qu'étaient devenus ses autres enfants; mais une fille, Sabine (future comtesse de Viriville) (1), était restée chez son oncle, où La Fontaine devait la voir souvent. — Restait cet oncle, Anne d'Herwart, âgé d'environ trente ans, converti en 1685, et qui avait rompu au début de 86 avec une danseuse (2) pour épouser Mlle de Bretonvilliers. Celle-ci entrait alors dans ses vingt ans. Une de ses sœurs avait épousé Jean de Bercy, maître des requêtes; une autre
(1) On fait d'elle une belle-sœur de la marquise ; c est sa [ille! Les dates auraient dû avertir Mesnard.
(2) Voy. Dant.eau.
Louis Béchameil, futur marquis de Nointel (1); et elle avait une dizaine de frères. Son père était l'ancien président des Comptes, Bénigne le Ragois, fameux par son hôtel de l'île Saint-Louis (2); sa mère était la fille du président Perrot, fameux par sa femme (3); et l'un des frères de sa mère était ce Cyprien Perrot de Saint- Dié, « fidèle Achate » de La Fontaine, lequel avait retrouvé en lui un petit-cousin du bon d'Ablancourt (4). Des deux côtés la famille était fort nombreuse, et pouvait à elle seule faire une société.
Société visiblement gaie. M. d'Herwart, très joli homme qui n'avait rien de l'antique gravité des parlementaires, aimait la musique et même l'opéra. Son intime l'abbé Vergier, jadis son précepteur (demain commis dans la marine), était le moins sérieux des abbés, avant de devenir le plus polisson des faiseurs de contes. Quant à la jeune Mme d'Herwart, aussi sage qu'elle était charmante, elle devait se laisser aller à la joie que son mari et ses hôtes mettaient sans cesse dans la maison. Milieu parfait pour La Fontaine.
Il nous est aisé de l'y voir (de passage, bien entendu : il n'y sera qu'en 1693 à demeure). A Paris l'hôtel d'Herwart était situé rue Plàtrière : demeure luxueuse et que l'art avait embellie. Le cabinet où Mignard avait peint l'apothéose de Psyché, le salon surtout qui montrait Apollon dans sa gloire, ici combattant le serpent Python, li pleurant la pauvre Daphné, et là-haut instrui-
(1) C'est celui de la chanson : Vioe le roi et M. Béchameil. —
(2) Le splendide hôtel de Bretonvilliers (voy. G. Brice, etc.) —
(3) Voy. Tallemant. — (4) Une des sœurs d'Anne d'Herwart, Mme Frémont, avait épousé un des neveux d'Ablancourt.
CHEZ LES D'HERWART 335
>ant les Muses attentives, étaient célèbres dans out Paris (1). Psyché, Daphné, deux amies pour îotre poète; et ce luxe même lui était ami. Ajouons les jardins qui, longeant au nord la rue ^erderet, allaient toucher à l'ouest la rue Coqfïéron : il pouvait s'y promener au soleil parmi les parterres, ou s'abriter dans un cabinet de verdure. On le voit encore mieux au château de Bois-le- Vicomte. Situé à>cinq lieues de Paris, entre Aulnay ?t Mitry, — précédé d'une immense avenue l'ormes, entouré de fossés, flanqué de bastions, ze château Louis XIII, où la brique égayait la pierre, était une demeure magnifique (2). Un parc le deux cent cinquante arpents, que traversait un ^anal, en faisait pour l'été une résidence incomparable. Et la vue s'étendait jusqu'à Dammartin. Quel séjour pour faire des rêves, et pour passer les heures comme le poète l'entendait!
Au sein de ses amis répandre mille choses;
Et, recherchant de tout les effets et !es causes,
A table, au bord d'un bois, le long d'un clair ruisseau,
Raisonner avec eux, sur le bien, sur le beau, —
Pourvu que ce dernier se traite à la légère (3)...
Tout cela il le trouve à Bois-le- Vicomte. Ah ! les doux moments, quand, par un jour d'été, un air léger court dans les feuilles! On a mis la table à une place d'ombre, près du canal où les bouteilles rafraîchissent. Il n'y a Là que des gens aimables et qui ont de l'esprit, heureux de rire et d'être ensemble. La jeunesse domine, tout au moins (pour Saint-Dié et pour La Fontaine) jeunesse du cœur.
(1) Voy. G. Brice (1698, I, 214); cf. Le Maire; aujourd'hui emplacement de l'hôtel des postes (N. 0).
(2) Voy. d'Angerville. — (3) Lettre à Saint-Évremond.
Et devant le paysage baigné de lumière, dans une demi-fraîcheur qui paraît exquise, le repas s'égaie de propos aimables.
Notre poète, plus que tout autre, y prend sa part. Excité par la joie et par le bon vin, il y madrigalise, ou, plus souvent, il suit sa pente philosophique. La vue des chiens qui près de la table, attentifs, implorent une aubaine, lui rappelle une fois de plus « la machine des animaux » , cette machine que Descartes n'a pas inventée (1)! Ou bien, les joues roses d'une jeune fille le font songer à la théorie des couleurs telle qu'il Fa trouvée dans Platon (2) ; et gravement il prouve aux dames que ce teint dont elles sont si fîères est pure apparence. Ou encore, dans ses jours de saillie et de belle humeur, il se livre à l'une de ces fantaisies dissertantes dont ses contes çà et là gardent quelques traces : il démontre à quelque enrhumé que les rhumes sont nécessaires et qu'on ne saurait subsister sans rhume (3); s'aidant de Bernier et de du Verney, il joue Purgon et Diafoirus.
Cela étonne peut-être chez cet homme réfléchi et fin, dont la pensée rappelle plutôt soit le bon Plutarque par ses apophtegmes, soit le divin Platon par son ironie. Et cela étonne surtout chez ce Bonhomme, dans lequel tant de gens ont vu un causeur si lourd. « Il ne parlait pas (dit Louis Racine), ou ne voulait parler que de Platon... » Chez son grave ami, c'est possible : mais prenons garde aux différences. Racine, qui aime son vieux compatriote, subit d'autre part l'influence de Des-
(\) Lettre à iMme de Bouillon (1687). — (2) Ibid. — (3) Lettre à Bonrepaux. Il s'agit de Mme de La Sablière, mais n'importe.
CHEZ LES D'HERWAKT 337
préaux. Tous deux, au fond, méprisent le savoir diffus du Bonhomme, ses lacunes, son manque de sérieux. Plus intelligent que l'un et même que l'autre (que ce soit d'ailleurs comme il vous plaira), il sent chez ces deux hommes, si bien posés et de vie si droite, un vague dédain voilé d'indulgence. On l'accueille, on l'invite : on l'écoute à peine. Ajoutons que Racine, père de famille, doit toujours avoir peur d'une inadvertance, d'un mot qui irait frapper de jeunes oreilles. Et voilà, j'imagine, pourquoi La Fontaine n'osant pas se lancer parle de Platon.
Il prend sa revanche ici, avec les d'Herwart. Il y est à son aise ; et, pour un timide, tout est là. Aimé, apprécié, admiré d'avance, il cause volontiers, et même beaucoup. Nous pouvons en croire sur ce point son ami (?) Vergier, qui par ailleurs ne le flatte guère. Ayant quitté Paris et le petit collet, F ex-abbé écrit en 1689 à Mme d'Herwart :
Je voudrais bien le voir aussi, Dans ces charmants détours que votre parc enserre,
Parler de paix, parler de guerre, Parler de vers, de vin, et d'amoureux souci, Former d'un vain projet le plan imaginaire, Changer en cent façons l'ordre de l'univers, Sans douter, proposer mille doutes divers; Puis tout seul s'écarter, comme il fait d'ordinaire, Non pour rêver à vous (qui rêvez tant à lui),
Non pour rêver à quelque affaire,
Mais pour varier son ennui.
Laissons ce dernier mot, — pour y revenir. Retenons cette causerie, diffuse et variée. Elle nous fait voir bien moins des conversations que des monologues. Nous savons que La Fontaine n'aime guère
les discussions (1); il a horreur de tout combat, il ne tient pas même à la victoire. Ce qu'il aime, c'est rêver tout haut, et se raconter lui-même. Il le fait donc ici, avec sa grâce souriante. Quand il parle de philosophie, il propose simplement des doutes (qui d'ailleurs s'étendent à tout l'univers) ; surtout parce qu'il ne veut blesser personne, un peu aussi parce qu'il n'entre pas dans son tempérament de rien affirmer, pas même ses doutes (2). Le seul point sur lequel il ne transige pas, c'est que les plaisirs sont choses permises, et que l'abus seul en est à blâmer. 11 se tient aujourd'hui à ce credo comme il y a quarante ans : je ne sais s'il n'y tiendra pas jusqu'au dernier jour (3).
Et de même jusqu'au dernier jour ce rêveur philosophe s'intéressera à la politique (4) : tout ce qui est vivant l'intéresse. Tandis que la révolution d'Angleterre met l'Europe en feu, il se lance dans maint pronostic, combine des sièges, ou des marches sur Londonderry ; Guillaume d'Orange n'a qu'à se bien tenir! Et comme il en est là de ses aperçus, voici que se promenant avec Sylvie (Mme d'Herwart) dans une allée tour à tour claire de soleil ou baignée d'ombre, il songe à tous ceux
(1) Voy. lettre à Mme de Bouillon (1687) : « Je ne suis bon, non plus que Perrin Dandin, que quand les parties sont lasses de contester. »
(2) Son scepticisme est évident; mais il ne prend pas les allures un peu nigaudes des gens comme Le Va ver; c'est le scepticisme élégant d'un disciple de Platon. (Voy. Discours sur Platon.)
Va) Voy. une pièce de vers {La soumission que l'on doit à Dieu) qui semble postérieure à la conversion.
(4) Il a toujours aimé à raisonner sur la politique (voy. sa lettre a la princesse de Bavière, en i 670 ; et voy. ses ép'Ures à Conti ou a Vendôme. En cela du reste il est de son temps (cf. dans La Brutârb, Démophile et Basilide) ou de tous les temps; mais en cela aussi il n'est pas (comme lioileau, par exemple) un pur homme de Lettres.
CHEZ LES D'HERWART 339
qui ont chante», la joie du printemps, et se met à disserter sur la poésie. . . La brise printanière souffle autour de lui dans ces feuillages où danse la lumière; et il parle d'amour, des chers plaisirs évanouis. Bah! il lui reste le vin et la musique, le vin, son cher tourment (mauvais pour son rhumatisme), sa consolation tout de même : nunc vino pellite curas! Et il lui reste aussi les « vains projets » de gloire, les vastes pensées où sa barque appareille encore, comme s'il était jeune, comme s'il avait devant lui quinze ou vingt ans à vivre, eomme s'il ne connaissait pas sa mobilité incurable, et tous ses projets anciens avortés.
Hé! n'est-il pas toujours prêt à partir en quelque rêve? Aux heures de raison froide, le vieillard de son mieux se fait la leçon. Mais son imagination restée jeune l'emporte en dépit de tout, et l'amour entre en coup de vent clans ce vieux cœur qui ne sait point fermer sa porte. — Un jour, à la fin de mai, un dimanche (I), il était en visite à Bois-le- Vicomte. Venu à cheval, il était tombé dans les bras de ses chers amis. Bonheur parfait, plus de rhumatismes ! Il a rencontré là une jeune fille dans tout l'éclat de ses quinze ans : pendant le dîner et après, il n'a eu d'yeux et d'attentions et de flatteries que pour elle. Il est reparti ensorcelé. Tant et si bien qu'après avoir franchi la longue avenue, au lieu de tourner à gauche il a poussé son cheval droit devant lui, par le Tremblay, Roissy, jusqu'à un village près de Louvres. Le ciel se couvre de nuages, mais il n'en voit rien. Ces yeux, ces traits, cette peau délicate et blanche!
(1) Dimanche 30 mai 1688; voy. sa lettre à Vergier, du 4 juin.
Eh bien, quoi? va-t-il à son âge aimer une enfant? « Cette fille est digne d'un roi. . . Si jetais Roi, pourtant! car les Majestés n'ont pas d'âge. Elle pourrait m'aimer; je mettrais à ses pieds le monde. Hcrwart serait ministre, Vergier abbé de Saint-Denis!... » Là-dessus un domestique le salue, lui demande s'il sait bien qu'il est près de Louvres. — De Louvies ! mais alors?... Il a tourné bride, il va regagner Àulnay-sous-Bois. Mais voici que la pluie s'en mêle, qu'à Aulnay il doit faire halte, sous cette averse ruisselante. Il repart, mais la nuit est sombre ; il faut s'arrêter pour trouver un gîte. Roi tout à l'heure, — maintenant vieux fou trempé jusqu'aux os ! Et dans le mauvais lit, qu'il est tout aise et tout heureux de rencontrer, il maudit sa sotte distraction. Il la maudit, mais il la raconte. Il rit de tout son cœur, à voir les autres rire de lui. Mais, ce qui est plus fort (et plus grave) il poursuit son rêve, et ce rêve dure au moins un an (1). On pense bien qu'il se fera gronder par Mme d'Herwart. Mais à quoi servent les sermons? Excellente femme, qui ne cesse de penser àlui, qui voudrait régler sa dépense, le voir vivre d'une façon plus conforme à son âge, à sa dignité! Je ne sais ce qu'il peut répondre à ces bons conseils : quoi qu'en dise Vergier (visiblement mauvaise langue), je suis sûr qu'il en est touché, et reconnaissant. Seulement, que voulezvous, à soixante- huit ans, on ne se refait pas. Dans ce portrait fidèle, que lui oiïïe Vergier, il sait bien que tout le monde peut le reconnaître :
Tout le cours de ses ans n'est qu'un tissu d'erreurs, Mais d'erreurs pleines de sagesse.
(1) Voy. lettre de Vergier à Mme d'Herwart.
CHEZ LES D HERWART 344
Les plaisirs l'y guident sans cesse Par des chemins semés de fleurs.
Hélas, l'abbé arrange un peu la chose. Des plaisirs, c'est vrai, mais tant de mécomptes 1
Les soins de sa famille ou ceux de sa fortune Ne causent jamais son réveil.
C'est vrai, il ne s'est pas beaucoup occupé des siens... Quant à la Fortune, il a trop cru peut-être qu'elle vient sans qu'on la cherche, et que « son sexe en use ainsi ».
Il se lève au matin, sans savoir pourquoi faire; Il se promène, il va, sans dessein, saus sujet; Et se couche le soir, sans savoir d'ordinaire Ce que dans le jour il a fait.
Ce n'a pas été vrai toujours. Mais aujourd'hui, que ferait-il? Il essaie d'alléger son incurable ennui...
Et voilà le grand mot, l'ennui! Toute sa vie, plus ou moins, il en a souffert (1). C'est le mal des poètes, le mal de toutes les imaginations trop vives. qui voltigent inquiètes, sans savoir où se poser. Leur souffrance traduit un besoin d'action, dont leur faiblesse n'arrive pas à tirer parti. Très longtemps le rêveur a trompé ce besoin dans des paresses somnolentes ; d'autant qu'à ces langueurs il faisait succéder alors des élans physiques, des ardeurs d'enthousiasme ou de travail intellectuel. Ainsi, tant que la vie active servait de correctif à la vie du rêve, il puisait dans l'une des forces pour l'autre. Mais un jour, se sentant vieillir, il a
(1) Cet ennui est le frère de l'inquiétude dont il se plaignait déjà dans ses Elégies (cf. avertissement de Galnlée, etc.). Trait fondamental de son caractère.
dit adieu au travail et gardé comme seule occupation sa chère rêverie. Or, il ne peut pas refaire éternellement les mêmes rêves, et son imagination lasse refuse d'en faire de nouveaux. Que lui reste-t-il donc? à vivre de souvenirs, ou à se distraire par force, au moyen de visites, d'amitiés nouvelles. De là ce besoin de changer de place, pour fuir l'ennui, — qui ne le lâche pas.
Je le vois très bien à Bois-le- Vicomte, ravi d'abord, trouvant tout délicieux. Cet air parfumé, cette vue reposante!... Comment peut-on vivre autre part que dans ce séjour enchanté? Il est là, nourrisson des Muses, au milieu de nymphes, que dis-je, de déesses! Elles lui servent, avec une tasse de café, le plus pur nectar de l'Olympe. Comme toute cette gentillesse et ces attentions féminines le changent de son épicurisme parisien, si souvent brutal! Quel charme de s'abandonner à ces causeries devant un parterre égayé de fleurs!... Oui, mais ces causeries adorables n'en finissent plus. On s'est fait des compliments, il s'est extasié devant les broderies de ces dames, tout le monde a vidé son sac de nouvelles et de réflexions : et voici qu'une torpeur légère, bientôt insipide, s'empare du vieux homme qui bâille déjà. Il s'énerve, il faut qu'il s'en aille. — Oui, quelques pas seulement, pour se dégourdir... Or, il n'est pas au fond du parc, qu'il s'ennuie tout seul. Sa pensée ne lui offre aucun jeu : il bâille de plus belle, sans pouvoir dormir. Douloureuse inquiétude, qui est sans remède : varier son ennui, c'est tout ce qu'il peut.
Faut-il voir autre chose? derrière cet ennui, fait surtout de caprice blasé et d'activité sans occupation, n'y a-t-il pa3 des ombres qui passent?
CHEZ LES D'HERWART 343
Rappelons-nous ce que c'est qu'une pauvre âme d'homme; et demandons-nous si ce rêveur, qui fut dès sa jeunesse inquiet, mélancolique, n'a pas connu dans ses vieux jours de vrais chagrins : chagrins, regrets, vagues remords, ces oiseaux de nuit que Ton chasse mais qui reviennent; et sûrement, à certaines heures, cette révolte de l'homme qui a vu la tomhe, ou cette tristesse légère que connaissent même les âmes fortes, ces frissons du soir de la vie... Vieillir, mourir! est-ce que l'une de ces deux pensées n'est pas suffisante pour attrister un être qu'aucun grand devoir ne soutient?
Sage Saint-Evremond, vous vous moquez de moi.
De bonne heure! Est-ce un mot qui me convienne encore,
A moi qui tant de fois ai vu naître l'aurore,
Et de qui les soleils se vont précipitant
Vers le moment fatal que je vois qui m'attend (1)?...
Ce n'était pas d'hier qu'il voyait ce moment venir; et depuis quelque temps tout l'avertissait d'y songer. Sa helle santé n'était plus intacte; dès la lin de 1687 il avait souffert d'un rhumatisme qui l'empêchait de marcher (2) et qui lui faisait alors dire adieu aux Muses. L'année suivante, dès l'automne (après son beau rêve d'aimer la jeune Beaulieu), ce même rhumatisme l'empêchait de dormir (3). Il n'y avait pas à se le dissimuler, c'était la vieillesse. La mort de ses contemporains « le lui disait aussi ». En cette année 1688 il avait vu mourir Furetière le 12 mai, puis Bernier le 22 septembre : tous deux ses aînés, mais de quelques
(1) Lettre de 1687. — (2) Lettre au P. Bouhours. — Déjà la Comparaison d'Alexandre (1685) parle d'une indisposition. — (3) A Mme Ulrich.
mois. Les survivants, hélas, pouvaient se compter : en dehors de Maucroix, c'étaient Pellisson, des Réaux et son frère, le fidèle Saint-Dié, ou encore le vieux Benserade (1). « Quest-ce que tout cela, qu'un avertissement? »
Or il est bien possible que le vieil homme fût « prêt à partir » ; mais au lieu de quitter le banquet, il voulait rester jusqu'au bout à table. Pour éviter les inquiétudes de la mort (Montaigne, en vieillissant, l'a dit), le meilleur est de n'y pas songer. Et voilà pourquoi de plus en plus il s'empressait vers le plaisir. Se distraire, ne pas s'enfoncer dans le silence et l'ombre grise, entendre des voix vivantes qui chassent la tristesse : vivre pour ne plus penser à la mort, et vivre aussi pour vivre! Après tout, un vieillard peut s'intéresser à mille choses. Il reçoit des amis ou il va les voir; sa pensée, au lieu de se replier sur elle-même, de tout convertir en mélancoliques retours, s'égaie et se joue. Que sera-ce s'il voit, non des gens effacés qui tournent dans le cercle d'une vie monotone, mais des mondains autour desquels tout est mouvement et lumière? Que sera-ce surtout, s'il ne se borne pas à regarder (comme à l'hôtel Conti) ces réunions brillantes, mais s'il prend sa part de certains plaisirs, et se plonge par exemple dans l'ivresse des bons repas?
Toutes ces excitations et toutes ces ivresses, le vieux poète les recherchait encore. Sa voix affaiblie chantait comme autrefois l'hymne à laVolupté. La vie l'entraînait dans son cours; les deuils les plus certains ne l'empêchaient pas de courir aux
(1) Benserade était ne en 4613.
CHEZ LES D'HERWART 345
amusements. N'est-ce pas au lendemain de la mort de Bernier (1) qu'il écrivait à l'étrange Mme Ulrich, tout heureux à la perspective de déguster en compagnie légère des perdrix et du bon vin?
(1) 22 septembre 1688 (de Lens, Documents nouveaux).