‹ La vie de Jean de La FontaineChapitre 27 sur 38 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Mme Ulrich (1) était la fille d'un musicien. D'abord servante d'auberge, puis découverte par le maître d'hôtel du comte d'Auvergne, Ulrich, elle fut mise par lui dans un couvent comme jadis Agnès, courtisée là (dit-on) par le jeune Dancourt, puis épousée par Ulrich et aimée par d'autres, — jusqu'au jour où, installée chez la duchesse de Choiseul-Praslin dans son hôtel rue de l'Université, elle devait recevoir une société débauchée et riche. Elle était depuis un certain temps la maîtresse du marquis de Sablé (fils aîné de Servien) que nous voyons cité avec éloge par La Fontaine.

Comment le poète l'avait-il connue? Sans doute par le comte d'Auvergne (frère de Bouillon), et cela pouvait remonter haut. En 1688, elle essaya de l'attirer chez elle (nous sommes en ce moment vers la (in d'octobre) : mais d'ailleurs la chose est loin d'être claire.

Dans la lettre de La Fontaine, il est question du mari, dont il faut se garer : car il est au loin, mais peut revenir. Si l'on a peur de lui, c'est qu'il vit encore avec sa femme, et ne s'est pas désintéressé

(1) Voy. sur elle un petit livre bizarre et médiocre, Pluton MaltOtier.

de la réputation qu'elle pourrait lui faire (c'est fait...) Voilà pourquoi ce « fort honnête homme » n'en est pas moins « un diable de mari ». Or après son départ, vite la dame est allée rejoindre dans quelque campagne Sablé et son frère l'abbé Servien (1); c'est de là qu'elle a offert à La Fontaine l'hospitalité : il trouvera chez elle une chambre, des perdrix, du Champagne, et (c'est lui qui l'ajoute) toutes les grâces dont elle est pétrie. Il semble donc répondre aux avances d'une tentatrice : et sa vertu serait toute prête à succomber, s'il n'y avait pas à craindre un réveil pénible avec le retour d'un époux « mutin ».

Ainsi l'entendent certains biographes. Le vieillard serait un pécheur timide, qui sait qu'un honnête homme ne refuse jamais une femme (même avec des fleurs), que son seul devoir est de prendre des précautions pour n'être pas pris, — et qui ne demande pas mieux que d'être honnête homme, et qui tout de même a un peu peur. — C'est comique, ou c'est déplorable : seulement, est-ce vrai?

Je demande ceci : comment La Fontaine, dans une lettre où il glisse des compliments pour Sablé ami de la belle, — et des compliments faits pour être vus, — oserait-il parler de précautions pour son propre compte? Quelle figure ferait là Sablé?.. — Voici ce qu'on entrevoit. L'époux, à son départ, a défendu à sa femme de quitter Paris ; le poète, présent, s'est « porté caution ». (Soyez donc tranquille, mon cher : je veillerai sur elle comme sur un trésor.) Et parce qu'il s'est engagé, même en

(1) Exilé en novembre 1687 (Dangeau), et à deux cents lieues de la cour, l'abbé Servien a dû revenir avec ou sans permission.

souriant, il a maintenant quelque inquiétude. L'époux peut revenir « comme le larron de l'Evangile » : que dira-t-il en ne trouvant plus sa femme au logis? Il criera, il tempêtera. Elle, encore, pourra se tirer d'affaire. Mais lui, La Fontaine, lui qui s'était constitué dragon du trésor?... — Et voilà pourquoi il répète avec insistance : « Ne nous laissons pas surprendre! », ce qui est plaisant, et non ridicule.

Reste l'invitation, en somme avouable, puisqu'il s'agit d'une chambre (1), de bons dîners, et de convives gens d'esprit. Circé lui offre des poisons enchanteurs : car c'en est un, que le vin, pour ses rhumatismes; et c'en est un autre, pour son vieux cœur tendre, que le spectacle de l'amour. Elle veut en échange se faire amuser par lui, le poussej* à écrire des contes (2), bref s'attacher cet homme célèbre. Pour le moment, semble-t-il, c'est tout. Plus tard, — plus tard nous ne savons rien. La seule chose certaine, c'est que le poète a eu avec cette femme plus que légère une regrettable intimité. Elle s'est fait donner assez de copies de ses vers pour pouvoir publier les Œuvres posthumes (3). Et si elle l'a vengé alors de portraits chargés jus-

(1) Notons la date. Mme de La Sablière a quitté la rue Saànt- Honoré à la Saint-Jean, il y a trois mois (lettre à Rancé, 3 mars 1688); elle a pris par économie une maison moins chère, il se peut qu'elle n'ait pas gardé la petite maison où elle avait mis ses gens et son La Fontaine. Celui-ci est peut-être (j'ai envie de dire sans doute) en train de chercher un abri pour n'être plus à charge à son amie. (Voy. ce que nous dirons plus loin a propos de Vendôme et de l'hôte que La Fontaine doit payer.) Ainsi s'expliquerait l'offre de Mme Ulrich, sans cela étrange.

(2) Ne serait-ce pas elle qui déjà en 1084 lui faisait écrire la Clochetle? « Amour le veut et rit de son serment. »

(3) Cela semble établi. Voy. la Préface, qu'on dit de Sablé.

qu'à l'injustice, on aimerait mieux le voir défendu par quelque autre divinité que par cette future pensionnaire des Madelonnettes (1).

Ce qui gène le plus en tout ceci, c'est son attitude en face de la fille de Mme Ulrich. Il a été chargé d'aller au couvent prendre des nouvelles. Il y va (c'est un passe-temps), il trouve une jeune fille jolie et fraîche, à laquelle sans doute, avec son inconscience , ordinaire, il adresse des compliments. Elle, sage et pieuse, mise en défiance contre cet envoyé de sa mère (pressent- elle quelque chose derrière les assiduités de ce vieux homme compromettant?), elle donc, un peu froidement, se tient sur la défensive : et il part très vexé, concluant que cette fille est « une fière petite peste ». D'ailleurs il ne manque pas de l'écrire à la mère, ce qui est apparemment une façon de lui faire la cour. Candeur de La Fontaine, qu'ètes-vous devenue? Ainsi, ce qui devrait le toucher, l'irrite ! Ne devrait-il pas, au moins en passant, avoir quelque honte de la vie qu'il mène?

Mais non : il va, il vient, il prend tout en riant. Non seulement, pour céléhrer la prise de Philipsbourg (2), il écrit des vers bouffons à la mode de feu Neufgermain; mais sachant que les soldats viennent de baptiser Monseigneur « Louis le Hardi » (« J'aime les sobriquets qu'un corps de garde impose »), notre incorrigible amuseur se donne carrière :

L'homme n'engendre guère à soixante et dix ans; Cependant écoutez tous, Messieurs mes parents : De quelque nouveau fils si j'allais être père... (etc)

(1) Voy. d'Argenson. — (2) 29 octobre 1(588.

C'est bien l'homme qui veut à tout prix s'étourdir et plaisanter. C'est bien lui qui l'année dernière, célébrant le mariage du prince de Conti avec sa cousine de Bourbon, badinait sur l'amour et sur l'hyménée (1), conseillait aux époux de ne point suivre son exemple, et terminait par du Marot, pour faire rire. Pas coulés, pas coupé, pirouette! Voilà le sérieux de notre homme.

Pourtant soyons justes. Est-ce vraiment cela? N'est-ce pas aussi l'habitude, mais surtout la nécessité de jouer un rôle? S'il continue à faire des vers, lui qui avait renoncé aux Muses, n'est-ce pas pour se ménager l'appui de ses protecteurs? Il prend donc justement le ton qu'il doit prendre. Voyez quelle délicatesse dans le Songe, offert vers cette époque à la douairière de Conti (2) :

Conti me parut lors mille fois plus légère Que ne dansent au bois la nymphe et la bergère : L'herbe l'aurait portée, une fleur n'aurait pas Reçu l'empreinte de ses pas.

Comme il reste jeune, et poète! — Mais quoi? aux plus beaux rêves la plupart des hommes préfèrent la plaisanterie. Et quand on veut leur plaire, quand on a besoin d'eux, il faut plaisanter. Un jour, par exemple, le 15 juillet 89, il est allé au Palais voir condamner Mlle de La Force (3), assez lâchement abandonnée par son mari. Il est venu, attiré par ses

(1) A Leurs AA. SS. Mlles de B., etc.

(2) Le Songe semble écrit en hiver. Il est date en gros par une allusion aux troubles d'Angleterre : mais il peut être de 1689 ou de 1690 (bal de l'Opéra, 22 janvier).

(3) Mlle de La Force, issue d'une grande famille protestai! h;, avait 6pous6 subrepticement le (ils du président Briou. Celui-ci fit casser le mariage. Mlle de La Force devait avoir mainte aventure, et La Fontaine put la retrouver auprès de Mme Ulrich. Elle écrivit des romans, des contes de fées.

amis du Parlement (d'Herwart, Saint-Dié), et par sa curiosité d'observateur que toute comédie humaine passionne. Perdu dans une foule qui réunit le tout Paris et le tout Versailles, il a regardé avec sympathie cette pauvre femme (l'imprudente, qui s'est montrée !) que la partie adverse abreuve d'outrages. Sur le moment je doute qu'il en rie. Mais voilà qu'en racontant Ja chose il est peu à peu tombé dans la note gaie, et qu'il envoie la pièce à Conti pour lui faire sa cour. Il est vrai qu'il le prie de ne pas la montrer. « Il y aurait de l'inhumanité à rire d'une affaire qui fait pleurer Mlle de La Force si amèrement. » C'est d'un bon cœur, donnons-lui acte. Mais retenons qu'il veut fait rire son protecteur. Et de même, Conti va recevoir bientôt une autre chronique assez alerte (1). Après quelques mots sur le prince, puis sur le charme de la princesse (« Elle ravit sans y penser : — Que fait-elle lorsqu'elle y pense? »), sans transition « non plus que faisait Montaigne », La Fontaine passe aux affaires de delà les monts, parle des courtisanes que l'on veut chasser et du Saint-Père qui va mourir, puis se met à philosopher sur le siège de Londonderry : tout cela court gentiment, gaiement, comme un clair ruisseau poétique, agréable par cette chaleur. Mais qui croira que le vieux poète écrive par plaisir? On sent bien qu'il écrit surtout par besoin d'argent, pour reconnaître quelques présents reçus, ou mieux encore, pour en appeler d'autres. Je ne sais si Conti lui donne une pension : mais pourquoi ne serait-il pas aussi généreux que son cousin le duc de Vendôme?

(1) 18 août 1689.

Nous arrivons ici à des relations qui sont connues, et qu'on aimerait autant ignorer.

Dès leur enfance La Fontaine avait vu les deux Vendôme chez la duchesse de Bouillon (1). Vers 1671 l'assiduité du chevalier auprès de sa tante (il approchait de ses seize ans...) était notoire et commentée (2). Plus tard les deux frères avaient fait plusieurs campagnes. L'aîné, gouverneur de Provence, quittait peu Versailles; et c'est là que le poète lui rendait ses humbles devoirs. Le cadet, devenu Grand Prieur, s'était installé au Temple dès 79; et après un exil en Angleterre, mal vu de Louvois, brouillé avec Luxembourg, écarté des grades et longtemps de l'armée, il s'était confiné dans son hôtel du Temple, où il vivait plus que joyeusement en compagnie de débauchés.

La Fontaine, qui fut plus d'une fois sans doute invité au château d'Anet, voyait surtout le Grand Prieur au Temple. La fortune des deux frères, longtemps entravée de dettes énormes, s'était rétablie par plusieurs ventes, notamment par celle de l'hôtel Vendôme; en tout cas ils menaient une vie princière. L'abbé de Chaulieu leur servait d'intendant :

Un intendant? qu'est-ce que cette chose?

Je définis cet être un animal

Oui, comme on dit, sait pêcher en eau trouble... (3).

(1) Ils étaient fils de Laure Maneini (morte le 8 février 1657) et de Vendôme devenu cardinal (mort en 69). L'aîné était du 1er juillet 54; le second, futur Grand Prieur, du 25 août 55.

(2) Ce qui explique comment Frédéric-Jules, (ils de la duchesse de Bouillon, pouvait en 1690 faire à son père putatif l'étonnante réponse que l'on sait. (Voy. Saint-Simon.)

(3) Contes : Belphégor. — En 1699 Chaulieu, sur l'ordre du Roi, dut cesser de s'occuper des affaires de Vendôme.

A côté de lui on avait vu, autour du Grand Prieur, un peu Chapelle, plus souvent Lulli; et l'on voyait encore le comte de Fiesque, l'abbé deChàteauneuf et l'abbé Servien, Lanjamet au nez célèbre (1), Campistron devenu le poète d'Anet; Palaprat, qui allait succéder à du Boulay comme secrétaire des commandements; le musicien Rénier, qui avait remplacé Lulli (ici, pas à l'Opéra!), et une foule de jeunes gens en quête d'orgies.

On entrevoit le cadre, au moins dans ses grandes lignes. L'hôtel du Grand Prieur, magnifiquement rebâti par Jacques de Souvré, était situé dans la partie sud, à l'angle de la rue de la Corderie et de la rue du Temple : c'est par cette dernière qu'on entrait dans une vaste cour (2). Un grand jardin s'étendait derrière, c'est-à-dire à l'est, dominé par les tours du Temple. Quant à l'intérieur, personne n'en dit rien; mais que nous apprendrait une description des salles ou du mobilier? Chose plus intéressante, une épître adressée au duc vers la fin de septembre 1689 (3), nous apprend ce que pouvaient être ces fameux soupers, où La Fontaine, un peu imprudemment, égarait sa tête blanchie.

Donc « l'autre jour » (mettons que ce soit vers le 10 septembre) il est venu souper en belle compagnie. Rénier avait présidé à l'ordonnance du festin. Il y avait là Chaulieu, Lanjamet, toute une troupe, fêtant le retour du Grand Prieur. Fête digne de l'amphitryon. Tout le monde a « fait

(1) Il y a une chanson sur ce nez fameux. — (2) La cour des Archives nationales en donne une idée. — (3) Cette épître (Prince vaillant...) fait allusion à la prise de Mayence par Lorraine (8 septembre), connue à Marly le 14.

merveilles » de rire, de boire et de chanter. (Boire et chanter, bah! où est le mal?) On a philosophé aussi (nous entrons en défiance : il y a si loin du Temple au Portique!); et le poète n'a rien laissé entamer de ses convictions :

Je dois tout respect aux Vendômes.

Mais j'irais en d'autres royaumes, S'il leur fallait en ce moment Céder un ciron seulement.

Est-ce le vin qui lui donne cette belle énergie? N'est-ce pas plutôt que sous l'égide du Grand Prieur, homme d'esprit, le vieillard a ses coudées franches (1)? Bref, au milieu des discussions, des chansons, des rires, la nuit s'est passée. L'aurore a surpris nos amis à table. Maintenant Lanjamet ramène vers Saint-Roch, par toute une série de rues tortueuses qui s'éclairent au petit jour, le vieux philosophe dont les yeux sont troubles. Plaisante image, que cet Anacréon en brandebourgs reconduit vers l'aube par cet officier au nez héroïque !

Jusqu'ici, il n'y a que demi-mal, encore que nous ne croyions pas devoir recommander cette conduite aux septuagénaires. On pardonne au poète d'avoir pour une fois oublié de dormir. On

(1) Notons que les Vendôme sont gens très fantasques, experts eu raillerie déconcertante et persécutante. Voy. Chaulieu, qui en rit avec une nuance de jaune. Avec eux, ilatter ne suffit pas : il faut payer son 6cot en verve et en drôlerie. Le pauvre Bonhomme dit n'importe quoi. Il érige, semblc-t-il, en procédé de COq-à-1'âne ses involontaires bévues, tout au moins dans les moments où sa pensé»; lasse vacille. (Voy. cette épître de Beptembre 1689.) C'est alors un Marot vieilli qui se force, et dont lea louis de souplesse ne sont pas toujours heureux. On lui esl indulgent; bob lettres le prouvent. Mais comme nous sommes loin de Fouquet, ou de La Fayette!

lui pardonne aussi les coq-à-1'àne de son épître, en faveur de vers frappés comme ceux-ci :

J'aime mieux les Turcs en campagne Que de voir nos vins de Champagne Profanés par des Allemands.

Ces gens ont des hanaps trop grands :

Notre nectar veut d'autres verres.

Ce qui nous paraît plus fâcheux, c'est la manière dont il tend la main à Vendôme :

Cependant d'un soin obligeant L'abbé m'a promis quelque argent :

Amen, et le Ciel le conserve!

Rien n'est plus choquant, dans toute sa vie, que cette attitude de mendiant jovial. — Je sais bien qu'il aimait Vendôme, lui parlait comme à un ami, lui écrivait en octobre 1691, après une maladie du prince, une jolie épître très affectueuse (1), et que cela l'excuse d'être pensionné. Je sais bien aussi (et personne, d'ailleurs, ne l'a remarqué) qu'il avait alors des besoins nouveaux. Il lui fallait de l'argent, il en acceptait de Vendôme : « il en eût pris du grand diable d'Enfer (2) ! » C'est qu'en effet sa vie avait changé. Il était peut-être encore logé par Mme de La Sablière (je ne le crois pas), mais presque sûrement il n'était plus nourri. Sans doute, la voyant viser à l'économie, il s'était imposé la résolution héroïque de subvenir luimême à son entretien. Il lui restait la ressource de se faire inviter à dîner par tous ses amis, je veux dire de se laisser faire une douce violence; mais

(I) « Prince, qui faites les délices. » — (2) Contes : Richard Minutolo.

enfin, notons-le, il avait un « hôte », avec lequel de temps en temps il fallait compter (1). Et comme il ne pouvait plus tirer grand'chose de ses œuvres (2), comme il n'avait plus guère que les jetons académiques, son indigence (si honorable, cette fois) diminue la honte de son quémandage.

Malheureusement, ce n'est pas tout : et comment excuser la suite? quand il aura fini de compter avec l'hôte,

Le reste ira, ne vous déplaise,

En vins, en joie, et caetera.

Ce mot-ci s'interprétera

Des Jeannetons, car les Glimènes

Aux vieilles gens sont inhumaines.

Cet or, qu'il emploiera « à payer la brune et la blonde », personne ne lui pardonnera de l'avoir mendié. Triste fin, un peu répugnante, d'une vieillesse qui a voulu de la joie jusqu'au dernier jour! Mais faut-il s'indigner, ou surtout le plaindre? Je demande qu'on en croie les très vieilles gens.

Et voilà pourtant où mène la candeur! Si La Fontaine n'avait pas eu l'habitude de parler de lui,

(1) Que l'on rapproche cet hôte de l'invitation faite par Mme Ulrich : il semble bien que notre explication ait une certaine solidité. Si cette note a payer ne représentait que des extras (politesses faites à des amis sous forme de collations, etc.), « le reste » n'irait qu'aux Jeannetons, puisque vin et joie seraient dôjà compris. — Tendre la main à Vendôme par délicatesse, pour ne plus être à charge à son amie, — c'est étrange, mais c'est bien de La Fontaine. Ai-je tort d'y voir un des traite les plus curieux de son histoire?

(2) Nous le verrons ((in 4692) s'entendre avec un libraire de Hollande pour une édition des Contes; mais ce n'est qu'un cas isolé.

de dire « ingénument » (et hors de propos) « l'effet bon ou mauvais de son tempérament », nous n'aurions pas connu ces vilaines choses. Nous l'aurions vu se distraire en des plaisirs permis, et nous aurions même admiré chez lui cette vitalité, victorieuse de la vieillesse. Oublions donc ses « aveux indiscrets », pour le suivre dans quelques-unes de ses distractions plus honnêtes, et dans les derniers efforts de sa muse.

D'abord il s'intéresse à la vie même de ses amis. Chez les d'Herwart il voit Sabine de Gouvernet épouser en janvier 1690 le marquis de Viriville. Il voit le 7 mai Mme de La Mésangère devenir vicomtesse de Noce. Il verra aussi des amis mourir : en 91 Barrillon, bientôt Benserade. Quant à la vie publique, elle est fertile en spectacles : hier c'était la famille royale d'Angleterre qui venait demander asile à Louis XIY; demain ce sera (2 août 1690) la prétendue mort de Guillaume d'Orange, les rues pleines de tables où tous les passants sont forcés de boire, les feux de joie éclairant les carrefours, les marmitons juchés sur les auvents, la ville toute vibrante de chansons et d'appels joyeux : et ce sera pour lui l'occasion de parier (et de perdre) contre son confrère l'abbé de Choisy un louis, le prix de ses œuvres (1).

Les spectacles proprement dits lui sont accessibles, et sans doute toujours agréables. Comment ne pas le voir, en août 89, à la représentation de ce Veau perdu que Champmeslé a tiré d'un des contes? ou en janvier 90, à celle cY Orphée, dont son bon ami du Boulay a fait les paroles? ou encore

(1) Voy. le Sonnet de La Fontaine.

cette môme année, à la pièce de Boursault, Esope à la ville, qui fait défiler sur la scène toute sorte de fables, récrites on ne sait pourquoi par ce pauvre homme en son chien de style?

Distraction toujours précieuse et fructueuse, l'Académie lui offre des occasions de travail, dont il ne semble guère profiter (on le charge de revoir la lettre F du dictionnaire) (1), ou le promène en des députations, comme celle qui va, le 12 mai 1G90, présenter des condoléances après la mort de la Dauphine (2).

Entre temps il flâne, se promène, va rendre visite à des amis. Il en a beaucoup -que nous ignorons. Mais par exemple une lettre à Conti, du 4 octobre 89, nous le montre à l'Arsenal chez un officier de marine, du Vivier. « Nous fîmes (écritil) des vœux très particuliers en votre faveur. Ils n'étaient ouïs que de quelques idoles chinoises et du Destin qui apparemment les exaucera. » Jolie phrase païenne qui évoque cet appartement du rez-de-chaussée donnant sur le grand jardin, et que connaissaient bien les amateurs de curiosités (3). Milieu très artistique, surtout oriental, d'où s'envolait pour de lointains voyages L'imagination du poète.

11 faut s'en souvenir, en dehors des financiers et

(1) Registres de l'Académie, 2 juillet 1691. — (2) C'est un exemple; niais je doute qu'il soit là : il semble être à Château- Thierry (voy. un autographe cité par Lacroix et daté du 29 avril, dans lequel il est fait allusion à une épître de septembre 1689). S'il fait partie de la députation, il peut voir une scène curieuse. (Regitres de l'Académie.)

(3) Lister, Voyage de 1698 (Edition des Bibliophiles, p. 46). Lister admire certaines peintures, celle par exemple d'un garnement accoudé à une table et dont l'œil malicieux annonce qu'il va l'aire quelque mauvais tour.

des grands seigneurs, La Fontaine est fort répandu. C'est ainsi que de l'Arsenal il peut aller au petit hôtel Guénégaud, que Sillery et son frère l'évêque viennent de louer à Gourville (1). C'est ainsi qu'il a dû profiter longtemps du voisinage de son ami Damien Mitton, qu'il va enterrer en 90, quitte à retourner rue du Hasard huit jours après l'enterrement, pour demander à la nièce des nouvelles de l'oncle défunt (2). Rappelons qu'il a toujours, semble-t-il, son ami Hessein. Et qui sait combien d'autres maisons lui sont ouvertes dans Paris?

A Versailles, où il va souvent, il est sûrement très entouré. Il connaît bien des gens, et tout le monde le connaît. On peut le voir se promenant dans les jardins, recevant au passage des saluts et des sourires, dont sa vieillesse est doucement flattée (3). La fortune l'a oublié, c'est vrai, mais non pas la gloire. Toute la Cour a lu, dans une édition des Caractères (4), un passage qui est significatif : « Supposons que notre langue pût avoir un jour le sort de la grecque ou de la latine, serait-on pédant, quelque siècle après qu'on ne la parlerait plus, pour lire Molière et La Fontaine? » Quelle joie, de se voir rapproché de son grand Molière ! Il est vrai que Tannée prochaine (5), quelque ami malin lui mettra sous les yeux un autre passage moins agréable : « Un homme paraît grossier, lourd, stupide » : et sur le moment il aura de la

(1) Voy. Mémoires de G. — (2) « Un soir, lui et moi fûmes au convoi du pauvre Miton; huit jours après il alla chez lui demander à sa nièce des nouvelles de sa santé. » (Livre sans nom.) Mitton lit son testament le 27 avril 1690 (voy. Appendice). — L'anecdote est presque certaine (le Livre sans nom est de 1695), en tout cas fort vraisemblable. — (3) Voy. le Livre sans nom. — (4) La 5« (a. i. 24 mars 1690). — (5) 6e édit. (a. i. 1er juin 1691).

peine « à digérer la chose ». Mais bah! il prendra texte de la phrase pour jouer l'humilité bouffonne et faire grimacer son grand nez railleur.

Ce nez nous rappelle que c'est à ce moment que l'a peint Rigaud : beau portrait, qui est trop célèbre (1). Car c'est bien le poète, mais proche de ses soixante-dix ans. D'Olivet nous affirme que le peintre l'avait embelli. C'est possible; et cela nous permet d'entrevoir le bonhomme vieilli, avec sa large figure creusée et plissée, avec ses paupières lourdes et ses yeux éteints, l'air d'un homme que la vie a souvent déçu et qui garde aux lèvres un peu d'amertume (2).

Avec cela, il est loin d'être un homme fini. Au moment à peu près où le peint Rigaud, il entre en relations avec le duc de Bourgogne. C'est sans doute l'abbé de Fénelon, rencontré à Chantilly, revu à Versailles, qui a servi d intermédiaire. Je vois le précepteur, digne, un peu sévère, introduisant le vieux poète, celui qui jadis offrit à Mgr le Dauphin son recueil de Fables; et l'enfant de huit ans qui regarde ce vieillard avec un mélange d'assurance princière et d'enfantine curiosité (3). L'abbé a vite arrangé la chose : Monseigneur fera des thèmes latins sur les fables de M. de La Fontaine, qui est un très grand poète, bien plus grand que

(1) Aujourd'hui des livres répandus ont popularisé soit le beau portrait de Troy (Bibliothèque de Genève; voy. le La Fontaine publié chez l'Ion), soit la miniature du Louvre. On a ainsi trois aspects différents...

(2) On date de lti90 ce portrait de Rigaud. (Annales de Chùleau- Thierry, 1892.) — Rigaud, né en 1G59, a déjà fait quelques-uns de ses grands portraits.

(3) La fable des Compagnons d'Ulysse, parue en décembre 1690 dans le Mercure, indique que La Fontaine a été présenté au prince depuis quelque temps.

Phèdre : c'est un honneur dont il devra se montrer digne par son application: et il pourra même à son tour lui proposer quelques sujets... Les yeux de l'enfant, à cette idée, pétillent de joie. 11 tend la main; le vieillard se prosterne dans une révérence, et il se retire « comblé ». Ils se reverront, la suite le prouve. A plus d'une reprise les laquais galonnés annonceront à Monseigneur ce vieux bonhomme dont l'extérieur n'est guère soigné (1), mais qui a l'honneur d'être bien vu des enfants des dieux.

Et le voilà repris par le travail. Il avait dit adieu aux muses : mais comment résister à l'espérance qui lui sourit? Hélas, il n'a plus le droit de mépriser l'or! Donc pendant quelques mois, d'une main un peu affaiblie, il va crayonner une douzaine de fables. — Il fait plus : se persuadant que sa veine n'est point tarie, il ose revenir au théâtre : et même, revenant doublement à ses premières amours, il écrit le livret à'Astrée. A près de soixante ans de distance, il retrouve ses premières impressions d'enfant, son émerveillement devant ce cadre poétique. « C'est pourquoi, ô mon cher Lignon... » Malheureusement, pour un opéra, il faut tailler, couper, tout ramener à quelques scènes; et il faut s'entendre aussi avec le musicien, qui cette fois du moins n'est plus Lulli, mais le bon Colasse (2)... Le vieux poète médite devant son clavecin, ou plus souvent aux Tuileries. Les beaux jours sont

d) Même ici n'exagérons pas. La Fontaine promenant à Versailles « ses gros souliers boueux » est une boutade de Musset qui donne mie note fausse. Il fallait tout de même avoir une certaine tenue pour pénétrer dans le palais.

(2) Colasse habite la rue Traversine (emplacement nord-est de l'Ecole polytechnique).

venus; des souffles frais passent dans la lumière (1), et les anciens printemps lui remontent au cœur. D'une voix chevrotante, voilà qu'il fredonne de vieilles chansons :

L'aurore est sur son char Et s'en vient voir ma belle.

Oiseaux, chantez pour moi; Le dieu d'amour m'appelle, Je ne sais pas pourquoi (2).

Oui, jadis, quand le sang battait dans ses veines, et qu'il frissonnait à la vue d'une épaule blanche; hier encore. . . mais l'amour est devenu amer et douloureux. Hâtons-nous de revenir à notre opéra :

L'ombre croît en tombant de nos prochains coteaux, Rejoignons ces bergers : déjà la nuit s'avance.

En vain les d'Herwart nous appellent à Bois-le- Vicomte : contrainte charmante, mais contrainte. Ici « je vais et viens comme bon me semble », et me cache quand il me plaît (3). Mais pourvu qu'Apollon inspire Colassel

... Hélas t musicien et poète se sont noyés dans le Lignon. En vain le mardi 27 novembre Monseigneur est venu avec la princesse de Conti pour applaudir le vieux poète : c'a été un échec complet (4). — L'opéra ne réussit pas? tentons la comédie. — Et le voilà, pendant l'année 92, compo-

(1) « Princes de l'air, nymphes, héros, génies! » (Astrée). — (2) Songe de Vaux. — (3) Epltre : « Intendantes du Parnasse. » — (4) Dangbau. — Sur l'échec, voy. la chanson de Liniéres : <■ Ah! que j'aime La Fontaine, — d'avoir l'ait un opéra... (Bibl. nul. jiiss. 15 226, 1° 242). L'anecdote du poète quittant la salle du théâtre parce que « ce La Fontaine est un stupide », est acceptable à la rigueur : ne cite-t-on pas de Lamartine un trait analogue?...

sant une pièce qui, au dire de ses amis, sera une revanche (1).

D'ailleurs, il a toujours l'oreille tournée vers les bruits publics. Le roi est parti en mai pour la Flandre. Notre flotte a été défaite : on veut, on attend une grande victoire. Enfin, le 30 juin, prise de Namur! Enthousiasme immense : tous les poètes, en proie au saint délire, préparent des odes. Le vieillard essai e-t-il de gravir le Parnasse? Du moins, un mois plus tard, à la nouvelle de Steinkerque^ apprenant la belle conduite de M. le duc et du prince de Conti, il tente de célébrer cet événement. Péniblement il rime quelques vers, les porte à Chantilly dans une grande fête donnée par M. le Prince. Tous les fils d'Apollon sont là, recueillant les gouttes d'une vraie pluie d'or. Et c'est notre homme qui est le mieux traité ! une bourse de cent louis lui fait des envieux et des courtisans. Il revient,, enchanté : et malgré la chaleur, malgré la fatigue (cette fois il se sent « usé »), il se hâte d'écrire à Sillery une lettre que celui-ci lira à son maître. — Allons, tout espoir n'est pas perdu de faire fortune !

(4) Voy. la lettre de l'abbé Pouget, commentée plus loin.

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