CHAPITRE VII
La lettre à Sillery est la dernière manifestation de sa vie joyeuse. Il s'y grise encore de fêtes. Et, bien que ses forces commencent à le trahir, il s'attache encore à la renommée, puisque, après avoir envoyé sa lettre, il la refait d'un bout à l'autre (1). Il s'occupe en même temps d'un privilège pour la cinquième partie des Fables (2); il vient de terminer cette pièce de théâtre qui « a reçu les applaudissements de tous ses amis (3) », et qui est pour quelque chose sans doute dans sa lassitude; enfin son dernier travail semble avoir été la revision de ses Contes pour un libraire de Hollande. Toute cette activité a pour point de départ le besoin d'argent (il n'avait guère pu compter sur les cent louis de M. le Prince), — mais elle montre que l'auteur n'est pas mort en lui.
Au fond, depuis quelque temps, il se sentait las. Un mal le guettait, qui allait bientôt le clouer au lit.
(\) La lettre est du 22 août 1692 — Voy. (Annales de Château- Thierry, 1898) un relevé des variantes.
(2) C'est le livre XII. Il est probable que tout le recueil est prêt, — y compris la dédicace (?).
(3) Relation de l'abbé Pouget, publiée par Lacroix, Œuvres inédites; et récemment par M. Ukraine, Nouvelles notes sur Chute au- Thierry, 1912. — Nous la suivrons de prés, mais en soulignant les moments du drame.
Fièvre de consomption? crise rhumatismale qui avait atteint les organes, et un moment menacé le cœur"? Nous n'en savons rien. Nous voyons seulement que la maladie fut lente, pleine de rémissions et de retours. Était-il atteint déjà le 10 novembre, lorsque mourut Tallemant des Réaux? La mort de ce contemporain, de cet ami de toute sa vie, dut contribuer à l'abattre. Retenu maintenant à la chambre, au lit peut-être, il recevait sans doute maintes visites. Ses compagnons de plaisir lui disaient : « Secouez-vous, dépêchez-vous de vous guérir; nous vous attendons pour boire du Champagne. » Mais les autres, comme Racine, lui tenaient des discours plus conformes à son âge et à son état. La vanité des plaisirs, l'échéance finale durent lui apparaître. De loin, déjà malade, Mme de La Sablière l'exhortait à se convertir : il consentit à lire le Nouveau Testament et s'étonna de le trouver beau. Et ainsi, à mesure que ses forces diminuaient et que s'éloignait le souvenir des joies profanes, une certaine gravité (qui l'inquiétait peut-être) pénétrait en lui.
C'est alors — vers le milieu de décembre — qu'un matin il vit entrer un de ses amis, suivi d'un jeune vicaire de Saint-Roch, l'abbé Pouget. Il n'y avait pas à s'alarmer de cette visite. L'abbé était envoyé par son père, chez lequel le poète allait quelquefois, et qui désirait avoir des nouvelles. La conversation entre les trois hommes fut d'abord amicale et indifférente; mais bientôt, « insensiblement », elle en vint aux sujets pieux. Déjà le malade, se sentant menacé dans sa philosophie, défendait ses positions : « Je me suis mis depuis quelque temps à lire le Nouveau Testament. Je
vous assure que c'est un fort bon livre : oui, par ma foi, c'est un fort bon livre. Mais il y a un article sur lequel je ne me suis pas rendu, c'est l'éternité des peines. Je ne comprends pas comment cette éternité peut s'accorder avec la bonté de Dieu. » L'abbé, si jeune qu'il fût, n'avait garde d'entamer une vraie discussion (une belle œuvre, que de ramener à l'Église ce vieillard illustre ! il y fallait de la prudence) ; et adroit, conciliant, il sut si bien faire, que le malade ravi le pressa de revenir. « Quand je me confesserai, dit La Fontaine à son ami (et certes il ne pensait pas qu'il en fût question), je ne veux pas d'autre confesseur! »
Le jeune vicaire se le tint pour dit. Il revint le jour même, le lendemain, et puis encore, régulièrement, deux fois par jour. La Fontaine était tout heureux de causer, même de sujets graves, pourvu que ce fût à bâtons rompus. Il avait toujours eu de la peine à suivre longtemps une idée. Ses saillies, ses lueurs faisaient place à de longs silences, où le prêtre frais émoulu (qui aurait voulu marcher plus logiquement, combattre pied à pied, dans les règles) voyait à tort, je crois, de l'hébétement. D'ailleurs chez le vieillard nul désir d'échapper à la controverse : il commençait à sentir la nécessité d'une conversion vraie, d'une confession « sans comédie ».
Et nous voilà aux tout derniers jours de décembre. La Fontaine s'inquiète : sa pauvre amie est très malade (1). Si elle allait mourir, que deviendrait-il? Tout s'en va, tout lui échappe. Seule
(1) Elle va mourir le 6 janvier, hors de eliez elle. Il est inadmissible que La Fontaine ne sache pas sa maladie, qui remonte iviron six mois (voy. lettre de Rancô, du 29 juillet 92).
la religion lui offre un abri. Il faut écouter Dieu qui lui parle par la bouche de l'abbé Pouget : il faut abjurer tant d'erreurs. Mais quelle affaire, que cette confession générale! Elle lui pèse : il hésite encore. — C'est alors que le vicaire, attentif à ces combats où chancelle l'âme du malade, porte le grand coup. L'heure est passée des vaines tergiversations. Une confession s'impose; mais ce n'est pas lui, abbé Pouget, qui la recevra : il y faut un prêtre mieux autorisé. — Et comme le vieillard se désole (ce jeune homme semblait si bien le comprendre! lui faudra-t-il parler à un inconnu, qui l'écoutera glacial ou sévère?), le vicaire, qui sent sa victoire, pose ses conditions, parle en maître. Une confession générale, c'est bien, et c'est entendu : mais le pénitent devra encore faire publiquement amende honorable, et promettre de ne plus aider au débit des Contes.
— Les Contes? mais pourquoi?... La Fontaine sincèrement s'étonne. En quoi donc est-ce un mauvais livre? Qui peut prendre cela au sérieux? L'abbé Pouget croit-il que depuis les Contes il y ait plus de maris trompés, plus de jeunes gens libertins? La vie est la vie : ni contes ni sermons n'y peuvent grand'chose. — Mais l'abbé a pris sa mine sévère. Quoi? parler de la luxure avec complaisance ne serait pas l'encourager? admettre comme licite et comme naturel ce que Dieu défend, ne serait pas un péché horrible? Malheur à qui s'obstine en son aveuglement!... — Si bien que le pécheur baisse l'oreille et cède.
Ce n'est pas tout. Cette pièce de théâtre, qu'il vient d'achever, il faut la détruire! — Le poète n'en revient pas. Passe pour les Contes, qui sont
libertins : mais une pièce de théâtre! L'abbé est-il bien sûr que Dieu exige cela? — Si sûr, que dans le cas où le pénitent refuserait de se soumettre, il regarde comme de son devoir de refuser la confession.
La Fontaine est très malheureux. Sa pièce, mais il Fa promise! Il ne peut pas manquer h sa parole. Voyons, s'il obtenait de quelqu'un de sérieux, d'un ou deux docteurs de Sorbonne, l'autorisation de passer outre?... — Soit, répond le vicaire, consultez ces messieurs tant que vous voudrez : leur réponse est connue d'avance. — Et de fait cette réponse, en particulier celle de M. Pirot, est très nettement négative.
Alors, « sans balancer » (mais non sans soupirs, j'imagine), le poète jette sa pièce au feu.
« Ces deux articles réglés, continue l'abbé Pouget, il se prépara très sérieusement à sa confession générale. » Mais ici, faisons une remarque. Dans sa joie d'avoir triomphé, le jeune prêtre n'a vu que sa victoire; et je ne dis pas qu'il en ait le moindre orgueil (le ton de son récit est parfait), mais une partie du drame lui a échappé. Ce qu'il n'a pas vu (ou ce qu'il n'a pas dit), c'est qu'à l'heure où La Fontaine se décidait enfin à cette confession, il pleurait la mort de sa vieille amie. Mme de La Sablière venait de mourir aux Incurables, le 6 janvier; et le lendemain, le mercredi 7, l'abbé Tallemant l'avait conduite à Saint- Sulpice (1).
(1) Voy. Jal. — La rue aux Vaches (aujourd'hui Rousselet), où Mme de La Sablière venait de mourir, touchait aux Incurables.
Morte, pauvre amie, après tant de souffrances qu'elle avait cachées (1)! Et il n'a pas pu la revoir, il n'a pas pu l'accompagner jusqu'à la tombe, ni dire à son cher visage un dernier adieu ! Et c'est fini! le voilà seul. Elle est morte sans le voir rentré dans l'Église, elle qui le pressait tant de se convertir. Mais ses adjurations ne seront point vaines. Elle lui a montré la route qu'il faut suivre : il se rapprochera d'elle, en essayant d'aller vers Dieu.
Et voilà, selon nous, ce qu'il fallait dire. Le drame, ainsi, est plus humain. La Fontaine a pleuré, et il s'est soumis. Ce n'est pas seulement une raison qui cède, mais un cœur lassé qui cherche un appui. — Or, cette douleur profonde, que l'abbé ne nous a pas dite, qui voudrait l'enlever de la vie du léger poète?
« Comme sa maladie traînait en longueur et lui laissait toute la liberté de sa tête, il employa tout le temps nécessaire pour faire cette importante action. Cela dura longtemps, s'agissant d'entrer dans le détail de soixante et onze ans de vie... » Et cela reporte cette confession vers les derniers jours de janvier.
Il la prépare malade, c'est-à-dire au fond de son lit. Lentement, avec un soin minutieux et des précautions infinies, il repasse son existence. Soixante et onze ans? non, pas tout à fait : il faut enlever, bon abbé Pouget, les mois de nourrice.
(1) Voy. les lettres à Rancé, citées par Anatole France. Mme de La Sablière s'était aperçue, l'été précédent, qu'elle avait un cancer au sein. Rien de plus édifiant, de plus ardemment chrétien, que les derniers mois de sa vie.
Mais enfin le chiffre est celui-là même que La Fontaine avait donné (« ce n'était pas une petite affaire que le récit de soixante et onze ans d'une vie comme la sienne ») : et c'est d'une naïveté adorable.
Il fait donc à loisir cette grosse affaire. Et comme autrefois cette bonne dame qui avait égaré dans un salon sa confession écrite, il est évident qu'il écrit la sienne. — La confession de La Fontaine, rédigée par lui! Quel regard jeté sur une vie d'homme! Chez ceux qui se sont racontés euxmêmes, presque toujours un désir d'étalage ou d'apologie, et alors des coupures, du fard ou un masque. Ici un pécheur candide, mais en même temps un observateur, qui veut tout revoir pour demander pardon de ce qui fut douteux ou coupable... La confession de La Fontaine!
Il avait fait plus d'une fois de ces retours, de ces promenades, lanterne à la main, dans ses souvenirs. Le Discours à Mme de La Sablière était déjà une confession; mais cette confession ingénue était incomplète. Cette fois il revoit tout, sans complaisance, sans désir de s'excuser ou de se blanchir. Que de réflexions, et surtout quel défilé d'images! Ici un coin d'enfance, là une scène chez Mme Ulrich, des prés, des cabarets, des chansons qui montent derrière un coteau... Et puis un salon tout resplendissant de dames parées : il se penche vers l'une et lui offre quelque madrigal, tout en dévorant des yeux sa gorge d'albâtre... Indomptable désir, qui l'a si souvent vaincu, sans combat! Toute sorte de femmes repassent, les yeux rieurs, les lèvres rouges : et parmi les soupirs du pauvre Bonhomme, occupé à dire son meâ culpâ, qui sait combien de regrets, enfants du démon, viennent
jeter le désordre dans le troupeau de ses remords?...
Ses remords... S'est-il accusé de sa dureté pour sa femme? D'où vient que l'abbé Pouget n'en dise pas un mot? N'a-t-il pas exigé une réconciliation, qui devait (semble-t-il) passer bien avant l'amende? Ou bien Mlle de La Fontaine est-elle venue, sans qu'il pense à nous parler d'elle? C'est bien difficile à croire. — En tout cas des amis, Racine surtout, viennent encourager le malade. Et puis la garde est là, qui veille ce grand enfant d'un air bourru et maternel, et qui trouve qu'on a tort de tant le morigéner : « Hé, laissez-le : il est plus bête que méchant! » — Le mot du peuple, sur La Fontaine...
Les choses en sont là, quand les premiers jours de février, le mal devient grave. Et cette aggravation coïncide avec une nouvelle que le malade a dû apprendre avec effroi : le 7 février Pellisson est mort brusquement à Versailles, sans recevoir les sacrements. Si pareille chose lui arrivait! Or voici que les médecins commencent à hocher la tête; ils estiment qu'il est temps « de lui faire recevoir le saint viatique... L'abbé le prépare à la chose, et lui demande (le 11) de faire prévenir l'Académie qui doit envoyer une députation. Racine sans doute se charge du message. Et La Fontaine sait que la cérémonie aura lieu demain.
Jeudi, 12 février. Un jour d'hiver se glisse clans la chambre. On a installé le malade dans un fauteuil devant une table où brillent des cierges sur la nappe blanche. Un linge blanc sur la poitrine, il attend, fiévreux, mais non sans courage, repas-
sant dans sa tête les mots qu'il veut prononcer. Dix heures. C'est le moment où les députés de l'Académie se réunissent à Saint-Roch. Déjà de l'escalier monte un tintement de clochette qui le fait frémir. Debout, à la porte, paraît le vicaire. Pax liuic domiri ! chantent les voix pieuses; et la chambre s'emplit de monde. Derrière les académiciens, des amis se rangent, et plusieurs gens de qualité, que le vieillard ému ne distingue pas. D'ailleurs le sacrement posé sur la table attire ses regards : le viatique, pour le grand voyage!... Une aspersion, YExaudi nos : le prêtre s'approche. Mais alors le malade le prévient, se lève, et prononce « ces propres paroles » :
Monsieur, j'ai prié Messieurs de l'Académie française, dont j'ai l'honneur d'être un des membres, de se trouver ici par députés, pour être les témoins de l'action que je vais faire. Il est d'une notoriété qui n'est que trop publique, que j'ai eu le malheur de composer un livre de contes infâmes. En le composant, je n'ai pas cru que ce fut un ouvrage aussi pernicieux qu'il l'est. On m'a sur cela ouvert les yeux, et je conviens que c'est un livre abominable. Je suis très fâché de l'avoir écrit et publié. J'en demande pardon à Dieu, à l'Église, à vous, Monsieur, qui êtes son ministre, à vous, Messieurs de l'Académie, et à tous ceux qui sont ici présents. Je voudrais que cet ouvrage ne fût jamais sorti de ma plume et qu'il fût en mon pouvoir de le supprimer entièrement. Je promets solennellement, en présence de mon Dieu que je vais avoir l'honneur de recevoir, quoique indigne, que je ne contribuerai jamais à son débit et à son impression. Je renonce actuellement et pour toujours au profit qui devait me revenir d'une nouvelle édition par moi retouchée, que j'ai malheusement consenti que l'on fit actuellement en Hollande.
Si Dieu me rend la santé, j'espère qu'il me fera la grâce de soutenir authentiquement la protestation publique que je fais aujourd'hui, et je suis résolu à passer le reste de mes jours dans les exercices de la pénitence, autant que mes forces corporelles pourront me le permettre, et à n'employer le talent de poésie qu'à la composition d'ouvrages de piété. Je vous en supplie, Messieurs (ajouta-t-il en se tournant du côté des députés de l'Académie), de rendre compte à l'Académie de ce dont vous venez d'être les témoins. »
A son tour, le prêtre exhorte le pénitent à l'humilité, et, lui promettant la miséricorde de Dieu, élève l'hostie. Dans un grand élan d'espérance, La Fontaine répète les belles paroles : Domine, non sum dignus... Sed die tantum verbo, et sanabitur anima mea. — In vitam œternam, amen!... — Aux chants du Laudate, le cortège a repris le chemin de l'église, pendant que quelques amis entourent le malade, qui est retombé tremblant sur son siège.
... Mais chez notre poète, la naïveté reparaît toujours.
L'après-midi sur les quatre heures (nous dit l'abbé Pouget), M. de La Fontaine m'envoya chercher avec beaucoup d'empressement. Je crus qu'il était plus mal, je courus chez lui. Il m'embrassa avec un grand épanouissement de joie, et me dit qu'il voulait me faire part d'une agréable nouvelle : qu'il sortait de chez lui un gentilhomme envoyé par Mgr le duc de Bourgogne pour s'informer de sa santé, et lui porter de la part de ce prince une bourse de cinquante louis d'or en espèces... Ce prince ne trouvait pas raisonnable qu'il fut plus pauvre pour avoir fait son devoir.
Libre à certains biographes de trouver déplacé ce geste royal. Peut-être oublient-ils que La Fon-
taine avait toujours besoin d'argent, et qu'il aurait à payer bientôt les médecins du corps, sinon ceux de l'àme (1). D'ailleurs peu importe : ce qu'on doit souligner, c'est cette joie naïve, et cette idée candide qu'il faut que l'abbé Pouget sacbe cela immédiatement. Il ne se demande pas s'il le dérange : sur l'heure il l'appelle, avec une impatience d'enfant. Il le sera donc jusqu'au bout, jusqu'au viatique, jusqu'à la mort ! . . .
(1) Fables, XII (le Cerf malade).