‹ La vie de Jean de La FontaineChapitre 29 sur 38 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Il ne devait pas mourir cette fois. Il est probable qu'après avoir traîné quelques semaines, il se remit aux environs du mois d'avril. Enfermé dans sa chambre, il recevait ses vrais amis. L'abbé Pouget vint le voir quelque temps encore (I), très fier de son pénitent, car la conversion du poète avait fait du bruit. Mme des Houlières, qui était sa voisine (2), eut recours au jeune vicaire. Quelques jours plus tard, se sentant faiblir, l'abbé François Tallemant le fit venir comme confesseur : il mourait bientôt, le 6 mai, et La Fontaine dut pleurer en lui un de ses amis les plus anciens, et le pleurer, je crois, sans pouvoir suivre ses funérailles (3). Entre temps il avait entendu courir le malin couplet de Linières (« Pellisson est mort en impie, — Et La Fontaine comme un saint») et peutêtre avait-il reçu — en tout cas il allait les recevoir — les épîtres où un jeune rimeur, Gacon, l'adjurait de secouer le joug- des prêtres. Le poète, haussant les épaules, ne répondit pas.

Un jour il dut quitter sa petite maison du quar-

(1) C'est lui qui le dit. — (2) Elle habitait rue de la Sourdière, et devait mourir le 17 février 1694.

(3) On en peut dire autant de sa vieille amie Mme de La Fayette, enterrée à Saint-Sulpice le 27 mai (1693).

tier Saint-Roch. On redira toujours l'anecdote de La Fontaine sans asile, rencontrant dans la rue son ami d'Herwart, et à une offre d'hospitalité répondant d'un mot : « J'y allais. » Mais d'où Marmontel tenait-il ce mot? En dépit de Mesnard, qui ne craint guère d'avoir affaire à la légende, sous prétexte qu'elle « n'a pas coutume d'inventer si bien », je reste sceptique. Comment croire que d'Herwart, un ami intime, n'ait pas su que le vieillard allait être contraint de déménager? — De deux choses l'une : ou la maison qu'il habitait était louée par Mme de La Sablière, et alors il était assez naturel qu'il en sortît dès qu'il le pourrait; ou bien il était à son compte dans un appartement garni, et ce sont ses finances qui l'ont forcé à en sortir. Notez que sa maladie avait dû lui coûter beaucoup (i). Mais surtout, devenu pieux, il ne pouvait plus accepter la pension de Vendôme; et d'autre part les jetons de présence à l'Académie étaient supprimés pour un temps (2). Il ne lui restait donc que les libéralités du duc de Bourgogne, sur lesquelles il n'était guère prudent de se reposer. C'est alors que sollicité par ses amis d'Angleterre, sollicité par Maucroix qui voulait l'attirer à Reims, hésitant, ne sachant que faire, il aurait tout à coup opté pour les d'Herwart au moment où son ami lui renouvelait sa proposition... Quoi qu'il en soit, le mot est charmant et ressemble à du La Fontaine. Le dernier triomphe des grands hommes est de prononcer après leur mort des mots dignes d'eux.

(1) On se demande si la fable du Cerf malade n'a pas été écrite ou refaite après sa maladie. L'allusion aux médecins de l'âme serait peu chrétienne. Mais on ne sait pas.

(2) Voy. Registre Académie (d'après les papiers du P. Léonard. Bibl. nat.).

Quant à la date de ce déménagement (si simple, d'ailleurs : quelques livres, le clavecin peut-être, les philosophes en terre cuite, tout cela aura vite roulé jusqu'à la rue Plàtrière), cette date semble devoir être reculée jusqu'à l'été au moins. Et voici pourquoi.

Ninon de Lenclos, dans une lettre qu'on date d'ordinaire au petit bonheur, écrivait à Saint- Évremond : .

J'ai su que vous souhaitiez La Fontaine en Angleterre; la tête est bien affaiblie. C'est le destin des poètes; le Tasse et Lucrèce l'ont éprouve'. Je doute qu'il y ait du philtre pour La Fontaine : il n'a guère aimé de femmes qui en eussent pu faire la dépense.

Or ce joli coup de patte, si féminin, a été lancé au milieu de juin 1693 (1). — On voit qu'à cette date les amis d'Angleterre, et à leur tête Saint-Évremond, essayaient d'attirer à eux La Fontaine. Ils pouvaient savoir que le poète allait quitter sa petite maison, ils lui avaient donc offert un asile. C'est bien ce qu'affirme d'Olivet, d'après qui les libéralités du duc de Bourgogne retinrent La Fontaine en France au moment où il allait peut-être accepter

(1) Mesnard, prudent, s'abstient; l'éditeur de Ninon propose 1687; celui de Saint-Evremond (Giraud, II, 350) propose 1694. C'est 93. — Ninon écrit au moment où elle vient de recevoir la visite d'un jeune Genevois, Turretin, qui lui apporte un mot de Saint-Evremond. Or ce Turretin, qui avait quitté Genève en 1691 et visité la Hollande, puis l'Angleterre, vint en France vers la fin de mai 1693. Il avait l'intention de s'entretenir avec des ecclésiastiques français. Ninon fait remarquer que beaucoup d'entre eux sont absents par suite du voyage de la Cour. Précisément la Cour a quitté Versailles le 18 mai pour se diriger sur Namur; le Roi, d'ailleurs, allait revenir brusquement : il était à Versailles le 26 juin. La lettre de Ninon est donc bien du milieu de juin 1693. (Vov. E. de Budé, Vie de A.-J. Turretini, Lausanne, 1880.)

l'ofire de ses amis. Et ainsi il devient à peu près certain que l'installation chez les d'Herwart ne s'est faite que par la suite, bien que d'ailleurs elle fût tout à fait prochaine.

Donc., vers le mois de mai, toujours logé près de Saint-Roch, il a vu ses forces revenir et il s'est remis au travail (1). Il a rimé le Dies irœ et commencé une traduction des Hymnes du Bréviaire. Il s'est attelé aussi à la traduction de certaines proses : il a fait en tout cas celle du Lauda Sion salvatorem, puisque M au croix lui en a donné son avis. Le voilà en pleine besogne pieuse, emporté par un grand élan. — Qui pourrait douter du sérieux de sa conversion? Il n'a point agi brusquement, sous l'empire de la maladie; ce n'a pas été le geste désespéré et presque instinctif d'un homme qui se raccroche à la religion comme à une branche, par effroi du gouffre : c'a été bien plutôt, après quelques orages, une entrée au port. Décision calme et grave, et définitive. 11 a dit adieu aux folies, adieu aux pensées terrestres, il s'est promis qu'il finirait ses jours dans le repentir : simplement il tient sa promesse. Nulle ostentation, nulle attitude de dévot : il se contente d'être ponctuel, et il continue à sourire. Sa santé lui revient, il fait sa tâche allègrement. C'est dans cet état d'esprit qu'il corrigera bientôt les épreuves des dernières fables. Il a cessé d'être un auteur profane, c'est entendu, mais il est encore un auteur et se corrige comme

(1) L'abbé Pouget le dit. — Pour certains détails nous commençons à nous servir de la lettre du 26 octobre 1693, publiée

pour la première fois en 4 911 par les Bibliophiles lyonnais, et reproduite dans la Revue d'histoire littéraire.

autrefois. Ceux qui en douteraient n'ont qu'à voir comment il retouche sa dernière fable, celle qui a paru le 1er juin dans le Recueil du P. Bouhours.

Dans l'intervalle il était revenu à l'Académie. Jl y avait lu — d'après l'abbé Pougct. que nous pouvons en croire, — sa paraphrase du Dies irœ. Or, ce fut le 15 juin (l).dans la fameuse séance où l'on reçut ensemble l'abbé Bignon et La Bruyère. On sentait dans l'air de l'orage. Ce La Bruyère comptait maint ennemi dans cette assemblée dont il venait de forcer les portes; et le clan des Modernes, furieux, guettait sa harangue. Lui, tranquillement, semait les éloges (La Fontaine en recueillait assez pour en sentir quelque fierté) ; et ses adversaires eux-mêmes devaient dévorer l'affront de ses compliments, tels jadis se courbaient les fronts les plus hostiles sous la droite bénissante du Coadjuteur... Comédie rare et savoureuse.

Est-ce au lendemain de cette séance qu'il fit son voyage à Château-Thierry (2)? Je croirais plutôt qu'il se débarrassa d'abord de la correction de ses

(1) L'abbé Pouget avait des raisons pour savoir la chose. Peu importe qu'il se trompe de date et parle du 3 juin (au lieu du 15); peu importe également que la paraphrase ait clé lue par l'abbé de Lavau, non par La Fontaine : cet abbé de Lavati était depuis longtemps (cf. les Registres) le lecteur de l'Académie. — Quant à dire, comme Mathieu Marais, que La Fontaine n'était pas encore guéri, c'est oublier : 1° qu'il est déjà capable de l'aire le travail de correction de ses fables; 2° qu'il va bientôt faire le voyage de Château-Thierry ; 3° surtout, que Ninon autour du 15 juin parle du poète comme d'un homme qui a reparu.

(2) Lettre à Maucroix, 20 octobre : ■ Il nie dil que tu te plaignais de ma paresse; je pense pourtant t'a voir écrit depuis le voyage de Chatcau-Thierrv. » Chancelier depuis le 1er octobre, La Fontaine a dû faire son voyage en septembre. Notons (pic les deux amis s'écrivent sans cesse, et que si le voyage était de juillet (avant la correction des fables), la phrase de La Fontaine s'expliquerait mal.

Fables, achevées d'imprimer le lr septembre, et qu'alors seulement il songea à se reposer, (le qui est certain, c'est qu'il est de retour le 1er octobre, puisqu'il est élu ce jour-là chancelier Je l'Académie, et que, s'il avait été absent, on l'aurait sûrement remplacé par quelque autre.

Il revoit donc une fois encore le pays natal. Il a échappé à la mort, il va saluer ses chères campagnes, retrouver peut-être un ou deux amis, évoquer de vieux souvenirs. Un autre pleurerait d'attendrissement. Lui, je ne crois pas. Il est heureux de vivre, il se sent tout ragaillardi. Tout au plus a-t-il quelque émoi en pensant qu'il va voir sa femme, et c'est sans doute par une grimace que se traduit son agitation. Ce qu'il va faire, il sait qu'il le doit (qu'il en ait ou non pris rengagement) : il doit pardonner, et aussi se faire pardonner. Cela ne l'empêche pas de regarder les vignes, et d'accueillir très bien (quitte à dire ensuite un Vade rétro) toute sorte de jolies images qui rappellent des choses passées... Et voici les murailles delà ville, voici la demeure de sa femme : et voilà l'un en face de l'autre les deux vieux époux désunis. Rencontre sans effusion, c'est probable : une gêne pèse sur eux, et la femme délaissée doit rester sur la défensive. Mais après des explications, après que le vieil homme s'est accusé gaiement, — le jour où il repartira (cette fois pour toujours), je ne puis pas croire à des adieux secs.

Il est revenu à Paris; il y est déjà, ou il est bientôt L'hôte des d'iierwart (1). (Test là qu'il va vivre

(i) L<; fait qu'il va leur rendre visite en octobre à Bois-le-

pendant les dix-huit mois qui lui restent encore. Il vivra là, dans ce décor brillant, souriant malgré lui à cette mythologie qui lui rappelle sa vie profane (1), choyé par ses amis, surtout par Mme d'Herwart, qui veille aux plus menus détails [le son existence (2). Rien ne lui manque, le vivre ai le couvert, ni même sa chère liberté. On le laisse s'enfoncer dans ses travaux de composition, errer i loisir dans le jardin, sortir quand il lui plaît pour dler voir ses amis ou pour remplir ses devoirs l'académicien.

La lettre à Maucroix, datée du 26 octobre, nous )ermet de le voir en pleine lumière. Il est désornais interdit de se représenter à cette date un La rontaine attristé ou affaibli. Loin de là, notre lomme est redevenu alerte et gaillard, et sa piété incère n'a tué ni sa curiosité ni môme sa malice.

La vie surtout et la honne humeur sont frapantes. « Je continue... à me bien porter, et ai un ppétitet une vigueur enragés. Il y a cinq ou six Durs que j'allai à Bois-le- Vicomte à pied et sans voir presque mangé : il y a d'ici cinq lieues assez aisonnables... » Pour un septuagénaire, qui était îourant il y a quelques mois 1 On dirait que cette îaladie l'a rajeuni, loin de l'éteindre. Jamais il n'a u plus d'activité, ni pareille fièvre de travail. Il ontinue à traduire les proses et les hymnes du réviaire; il revoit les traductions de Maucroix; il îi demande des livres pour l'aider dans un grand

icomte ne permet pas de rien conclure sur la date de son ins-

llation chez eux à Paris.

(t) Très bien dit par M. Lafenestre (La Fontaine et les

tistes).

(2) On peut fort bien accepter l'anecdote de l'habit neuf

bstitué au vieux sans que le rêveur y fasse attention.

dessein : sans doute quelque poème, le Triomphe de l'Église, une Hérésie vaincue, s'il faut interpréter cette demande de la chronologie du P. Petau et de {'Histoire du schisme par Nicolas Sanders. « Voilà bien de la besogne, mais qu'y faire? Je mourrais d'ennui, si je ne composais pas. » Nous avions raison de parler de fièvre : il y a quelque trépidation dans sa belle ardeur. Est-ce la vue de la mort qui lui a donné cette soif d'action? Est-ce le vide laissé dans sa vie par la suppression des plaisirs mondains? Quoi qu'il en soit, l'ennui — cet ennui qu'il a traîné pendant toute son existence — le guette toujours. Seulement, aujourd'hui, il le trompe dans le travail.

Et il garde aussi sa curiosité. Sa conversion n'a point été, il s'en faut de beaucoup, un adieu complet tà la terre. Il s'amuse encore aux nouvelles de la politique, et commente après la Marsaille l'attitude du duc de Savoie; il s'intéresse encore aux récoltes et aux vendanges, demande des renseignements sur celles de Reims, constate qu'on peut avoir du vin de Suresne très bon à huit sols la pinte rendu en cave, et brusquement s'attendrit un peu sur la misère du peuple, dont les murmures et même les clameurs montent dans Paris...

L'Académie est là toujours pour le distraire. Elu chancelier le 2 octobre, il a craint un moment d'avoir à faire l'éloge de Du Bois. « Il eût fallu le louer sur ses ouvrages ; je ne les tiens pas si bons qu'on s'imagine que je le sois. » Malin bonhomme vit encore. Il passe pour bon parmi ses confrères, c'est-à-dire pour facile et pour complaisant, parce qu'un refus lui a toujours été pénible, et que la contradiction et la lutte l'ont toujours lassé par

avance. Mais on ne lui en donne guère à garder, et il ne fait que ce qu'il veut. S'il avait dû louer Du Bois, soyons sûrs qu'il ne l'eût point couronné de fleurs sans épines. Et de même, quand il voit s'agiter sous ses yeux ces académiciens aussi importants que médiocres, il fait à part ses réflexions. Ceux-ci le considèrent comme un bonhomme sans importance. Mais patience, répondait Panurge; propria rirtute me involvo, la postérité remettra chacun à sa place... Vous voyez qu'il a gardé son humble apparence, mais qu'il est sans humilité. Et tant mieux, il est plus lui-même. Laissons-le donc déplorer la disparition des gens de bon goût. (« Bonnes gens, où êtes-vous? je ne vous vois point. »); laissons-le même juger un peu sèchement la conduite de Pellisson, qui a oublié de régler ses propres finances. « Il faut payer ses dettes!» Le mot tombe, cinglant, presque dur. Et, pour qui se souvient, il est plein de sens. Le poète a traîné toute sa vie le poids de ses dettes, il les a payées au prix de mille embarras et de mainte humiliation : pourquoi les autres n'en feraient-ils pas autant? Qu'a-t-on besoin de jeter tant de fleurs sur la tombe d'un homme qui n'a pas su se conduire correctement?... — Il en a quelque impatience, et ne se gêne pas pour le laisser voir. Où est l'onction chrétienne, et la fraternelle indulgence, et le détachement des choses terrestres?

Tout de même il était revenu à Dieu; et ses graves amis avaient dû fêter le retour de l'enfant prodigue. Son intimité s'était resserrée avec Boileau et le cher Racine. Avec ce dernier il allait à l'église (est-ce là qu'il faudrait placer l'histoire de Baruch?), et il prenait sa part d'une vie de famille

que nous connaissons. Il était là, bien sage, devenu inoffensif et par conséquent de plus en plus choyé, d'ailleurs toujours un peu inégal d'humeur et sujet à de longs silences. Il continuait à plaire médiocrement aux petites nonnes (1), qui faisaient une moue de dédain en comparant avec leur père, gentilhomme du Roi, ce vieux bonhomme malpropre, mal rasé et bégayant... Par Boileau il avait fait la connaissance du financier Le Verrier (2); et il se pourrait qu'il fallût placer chez celui-ci l'anecdote de ce dîner où La Fontaine, las de s'ennuyer, et prétextant l'Académie, déclara bonnement (?) que, puisqu'il était en avance, il prendrait « par le plus long ». Quant aux autres amis, ceux avec lesquels il avait failli perdre son âme, lorsqu'il en rencontrait un dans la rue, sans doute il s'effaçait ou balbutiait, honteux, comme un homme qui n'a plus sa tête. Et ainsi s'accréditait la légende (entretenue, j'imagine, par les libertins) d'un bonhomme sénile, tombé en enfance (3).

Tels les mois s'écoulaient, partagés entre les d'Herwart, Racine et l'Académie. L'année 1694 avait commencé, année de misère après la mauvaise récolte. Le grand règne s'assombrissait.

(1) Il faudrait dire : futures nonnes. Les deux aînées furent élevées en partie aux Ursulines de Melun (Racine, VII, 111), mais elles avaient vu souvent La Fontaine, puisque leur frère Louis a recueilli leurs impressions.

(2) Le Verrier, dont le commentaire sur Boileau nous a fourni plusieurs détails sur La Fontaine, dit que celui-ci lui avait laissé des papiers.

(3) Faut-il dater d'alors la lettre de Saint-Fvrernond à la duchesse de Mazarin, où il dit en parlant de La Fontaine : « Le mal n'est pas d'être fou, c'est d'avoir si peu de temps de l'être. » (Giraui), III, 296.)

Bien des gens maudissaient la guerre... La Fontaine poursuivait ses travaux pieux. Bon sujet, cependant, il n'avait pas cru pouvoir refuser à M. du Fresnoy de traduire pour sa maison de Glatigny les inscriptions de Van der Vuorden, ces inscriptions qui rappelaient les gloires de Louis XIV : et il y peinait un peu lourdement. Au reste il était toujours entouré, consulté respectueusement comme un homme illustre ; deux ou trois jours après la réception de l'abbé Caumartin (1), Edme Boursault venait lui soumettre des traductions de vers italiens et partait enchanté des compliments du grand poète. Le 24 août il voyait l'Académie offrir à Sa Majesté son fameux Dictionnaire en deux beaux volumes in-folio; mais d'ailleurs, quelques jours plus tard, le Roi recevait aussi l'hommage du Dictionnaire rival, celui de Furetière, imprimé en Hollande, et ce rapprochement faisait sourire le bon Racine (2). Dans cette Académie, de plus en plus désertée par les gens de valeur, La Fontaine était élu directeur le 2 octobre ; il semblait désigné par là pour recevoir l'orgueilleux évêque de Noyon. Or il allait être absent à cette date; et cette absence, qui amena l'abbé de Caumartin à recevoir Glermont-Tonnerre , donna lieu à une scène héroï-comique, que le discours plus sage de notre homme aurait évitée (3).

(1) Boursault (Lettres à l' évêque de Langres, II, 286) parle de la réception d'un abbé qui se fit lundi; il fait allusion à la sécheresse du dernier été. Il s'agit donc, non de 1 abbé Boileau (reçu le 19 août 1694, mais an jeudi), mais bien de l'abbé de Caumartin, élu en avril et reçu le lundi 8 mai.

(2) C'est la deuxième édition; voy. Correspondnce de Racine. — (3) Voy. Sainte-Beuve, Lundis. — Lettre à Maucroix, 10 février 1695 : « Voilà deux mois que je ne sors point, si ce n'est pour aller un peu à l'Académie, afin que cela m'amuse. >>

Mais il n'était pas là, il était malade. Et cette fois la note change. Malade? comment cela? Estce quelque crise qui l'a terrassé? Non, mais un malaise profond qui le mine. Il va encore de temps à autre à l'Académie, « afin que cela l'amuse »; seulement il s'y traîne. Chaque jour ses forces s'en vont. Autour de lui les ombres montent, le soir s'avance. Verra-t-il encore une fois le printemps fleurir?... J'imagine qu'il ne parle pas à ses amis de sa fin prochaine. Un peu mélancolique, d'ailleurs souriant, il redouble d'austérités, mais sans en rien dire (1). Nul ne sait qu'il porte un cilice; el c'est lui-même qui serre sa discipline, discrètement. Il omet dans sa lettre ses stations à Saint-Eustache : mais comment ne pas le voir là souvent, à genoux dans l'ombre pieuse? C'est fini des travaux, fini des espoirs. Il ne songe plus qu'à bien mourir. Certes, la mort elle-même ne lui fait point peur : mais le Jugement!... Maucroix lui a fait dire par leur ami commun l'évêque de Soissons (2) qu'il le croyait plus malade d'esprit que de corps : hélas, plût à Dieu que cela fût vrai !

Et voici qui donne raison à ses craintes. Le lundi 9 février, en revenant de l'Académie, au moment où il est dans la rue du Chantre (3), il lui prend une si grande faiblesse, qu'il se sent mourir. Minute d'angoisse, cri vers Dieu... Puis le trouble s'apaise : allons, un dernier effort pour rentrer au gîte! Les jambes tremblantes, il monte — pour la dernière fois sans doute! — ces marches qui le séparent de sa chambre, où il va mourir. — Le

(1) Voy. lettre de Boileau à Maucroix. — (2) C'est un Sillery. — (3) La rue du Chantre, disparue, longerait aujourd'hui la façade occidentale des magasins du Louvre.

lendemain il peut encore écrire à son ami quelques lignes épouvantées : « 0 mon cher, mourir n'est rien : mais songes-tu que je vais comparaître devant Dieu? Tu sais comme j'ai vécu. Avant que tu reçoives ce billet, les portes de l'éternité seront peut-être ouvertes pour moi. » Il est dans son lit, abattu, préparé à tout.

C'est là qu'il reçoit, le 15 ou 16 février, la réponse de Maucroix, si chrétienne et tendre :

Mon cher ami, la douleur que ta dernière lettre me cause est telle que tu te la dois imaginer. Mais en même temps je te dirai que j'ai bien de la consolation des dispositions chrétiennes où je te vois. Mon très cher, les plus justes ont besoin de la mise'ricorde de Dieu... Invoque-le de tout ton cœur.... Si Dieu te fait la grâce de te renvoyer la santé, j'espère que tu viendras passer avec moi les restes de ta vie... Si tu n'as pas la force de m'écrire, prie M. Racine de me rendre cet office de charité, le plus grand qu'il me puisse jamais rendre. Adieu, mon bon, ancien et mon véritable ami, que Dieu, par sa très grande bonté, prenne soin de la santé de ton corps et de ton âme.

Vivre avec lui! c'eût été doux; mais c'est trop tard. Ici du moins il a Racine qui vient le voir, qui le réconforte, lui lit des prières : et ces deux grands poètes ne sont plus que deux pauvres hommes, prosternés et frissonnants.

La fin, la fin approche! Celle d'un beau jour? — Hélas!... Ainsi pouvaient s'en aller jadis les âmes païennes, disant à la lumière un paisible adieu. Làbas le soleil lançait ses derniers rayons, puis emplissait le ciel de grandes lueurs. La vie repassait devant eux, avec ses chants, ses joies, ses heures enchantées : et ils s'en allaient doucement vers

l'Adès fleuri... Mais la mort d'un chrétien est rarement joyeuse. Qui est sûr de ne pas trouver au sortir du sombre passage, un Dieu vengeur et irrité?

J'aurai vécu sans soin et mourrai sans remords :

parole païenne et blasphématrice ! Comme il la déteste, à présenti Sans remords, quand il a vécu loin de Dieu, quand il a usé sa vie en chimères, en abominables délices ! Ah ! comment a-t-il osé dire cette parole impie, que son cilice n'effacera pas?...

— Eh quoi? Dieu permettrait-il qu'il vécût encore? Un moment ses forces lui sont revenues. Le dimanche 10 avril il a pu aller jusqu'à Saint-Eustache, faire ses Pâques (1). Mais le lendemain il est retombé. Cette fois il faut partir : c'est l'Ange du Seigneur qui frappe à la porte... A d'autres de jouir du soleil, des fleurs : ce qui l'attend c'est l'ombre noire, le silence glacé de la tombe, jusqu'au jour où Dieu jugera! Et cependant, ô Dieu!... Le pécheur repentant ne peut-il espérer la miséricorde? Peut-être que là-haut, dans le séjour de la lumière, il trouvera la paix, qu'il a tant cherchée. Oh! pourvu que Dieu entende ses cris!... — De nouveau, comme il y a deux ans, la chambre s'est emplie du bruit des prières. C'est l'extrême-onction, cette fois... Le Kyrie; puis les pas s'éloignent. Entouré de ses amis qui versent des pleurs, le moribond, figure décharnée et blême, avidement regarde encore la croix... Et bientôt, ce mercredi 13 (vers quelle Lumière entrevue dans l'ombre?) Jean de La Fontaine s'en va.

(1) Bibl. nat. (cabinet des titres).

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