‹ La vie de Jean de La FontaineChapitre 30 sur 38 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

La mort, qui est la fin d'un être, n'est pas forcément celle d'une biographie (1). Avec La Fontaine surtout, il ne convient guère de s'arrêter à ce point fînaL « Jean s'en alla comme il était venu » : c'est possible, car il ne lui restait peut-être pas un sou vaillant. Mais il ne s'en alla point comme il avait vécu : et cela nous oblige à finir sur une autre note.

Il est bien vrai : le poète vieilli avait connu des heures sombres. Les jours tristes étaient venus. Ce doux flâneur artiste, qui avait bu à toutes les coupes et s'y était tant de fois grisé, comprenait maintenant le néant des choses. Tout croulait sous ses yeux; le beau palais des songes, le palais de Psyché, n'était plus que ruines. Un vent froid soufflait, le vent de la mort. Il fallait mourir, il fallait descendre là-bas dans cette ombre. Le néant? non pas, car Dieu l'attendait. Ce Dieu, qu'il n'avait jamais renié, mais qu'il adorait distraitement, du bout des lèvres, gardant jusqu'aux autels ses rêves profanes, ce Dieu allait demain lui demander compte. Et, plus âpre que ce frisson du néant qui glace les moelles, l'épouvante de la damnation étreignait son cœur.

(1) Nous ne parlons pas de ses obsèques, de sa sépulture aux Saints-Innocents...

Mais avant ces heures tragiques, ce n'est pas ainsi, on le sait, qu'il avait vécu. Sa vie entière avait été sinon joyeuse, du moins tournée vers le plaisir. Ivresse des beaux jours, des parfums, des chansons; ivresse des désirs qui troublent si doucement le cœur, ou qui font que l'âme s'envole enchantée; ivresse païenne de la chair, jusqu'à l'oubli de l'âge, et du respect de soi; et aussi la douceur des amitiés tendres; ou simplement la belle joie de vivre (si forte chez lui!) et le don d'envelopper sa vie des charmes du rêve : voilà ce qui avait rempli ses jours et son cœur.

Il eut plus d'un ennui, sans doute : une situation médiocre traversée par mainte préoccupation, un foyer où habite la mésintelligence, la chute de son protecteur, les soucis d'une charge qui lui pèse et qui lui échappe, et la vie inquiète, sans sécurité... En somme peu de chose, rien qui appelle de vrais chagrins. Et s'il eut des chagrins, comme la mort de ses parents (survenue, d'ailleurs, de façon nor maie), ou d'autres tristesses que nous ignorons, il put bien verser quelques pleurs, mais sans se laisser assombrir. Reste cette inquiétude, cette mélancolie dont il a si souvent parlé (1). Mais son âme légère s'envolait bien vite loin des brumes, vers la lumière et vers la joie. Ainsi sa vie fut une vie moyenne, qu'il eut la sagesse de prendre sans irritation et sans amertume, qu'il eut le bonheur de ne point tremper de larmes vaines, et qu'il vécut avec une âme moyenne aussi, allègrement. Quand

M) 11 a môme parlé (lettre à sa femme) de sou « Impatience naturelle >-. .le songe à Musset, <jui lui aussi connut cette impatience et cette inquiétude. Mais combien La Fontaine est plus robuste, de toute façon !

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