CHAPITRE PREMIER
l'enfance
Tallemant raconte qu'au dix-septième siècle un brave théologien, faisant l'histoire du premier homme avant la chute, avait écrit deux volumes sur ce beau sujet, et démontré qu'avant l'arrivée d'Eve le plus grand bonheur d'Adam était de nager (1). Sans écrire deux volumes sur Jean de La Fontaine avant le péché, ni affirmer qu'alors son plus grand bonheur était de dormir, nous parlerons de son enfance. Un profond mystère l'enveloppe, que les précédents biographes avaient respecté, et que nous ne dissiperons pas nous-même,
(1) Il s'appelait Amvrault. C'était un protestant, ami de Conrart. (Tallemant, éd. in-8°, VII, 366.)
pour cause. Mais enfin, quand nous n'aurions fait que décrire le cadre ou qu'enfoncer gravement des portes ouvertes, nous compterions pour quelque chose d'avoir rappelé que ce grand poète fut d'abord un petit enfant.
Transportons-nous donc par la pensée (le plus sûr serait d'aller faire un tour à Château-Thierry) dans cette église de Saint-Crépin, située à cette date en dehors des murs, où le 8 juillet 1621, en la onzième année du règne de Louis le Juste, le curé La Vallée baptisait « un fils nommé Jean ». C'est là que nous apparaît pour la première fois, informe et vagissant, le futur poète. C'est là que trois ans plus tard, en novembre, il reparaît comme parrain, déjà! puis à huit ans et demi, comme parrain, encore; puis à douze ans, comme parrain, toujours (1). Hé quoi? la vocation de Jean de La Fontaine serait-elle d'avoir charge d'àmes? ou est-ce parce que ses charges seront trop nombreuses qu'il les mettra plus tard si volontiers par terre?... En tout cas, remarquons ceci : puisque, ni au milieu de janvier ni au début d'août, les écoliers d'alors ne sont en vacances, il est certain que jusqu'à sa treizième année cet enfant vécut à Château-Thierry, ou aux environs (2). Et ainsi nous pouvons le suivre en toute assurance dans la maison paternelle.
Cette maison existe encore : on peut se la représenter telle qu'elle était il y a trois siècles (3).
(1) Registre de Saint-Crépin ; 17 janvier 1630; 7 août lf>33. — (2) On a parlé pour lui (d'Olivet) de « maîtres de campagne ». Ce mot de campagne est-il une malice à l'adresse de Château- Thierry? ou devons-nous le prendre au propre? Ce qui est sûr, c'est que l'enfant n'a pu entrer au collège avant neuf ans, âge réglementaire.
(3) Aujourd'hui « Musée Jean de la Fontaine ». — La description, malheureusement insuffisante pour la disposition inté-
Située à l'ouest de la ville, dans la rue des Cordeliers (une rue qui monte au nord dans la direction du château), bâtie naturellement entre cour et jardin, fermée sur la rue par un mur et par une porte cochère, elle offrait au visiteur sa façade élevée sur un perron à rampe de quatre ou cinq marches, et ses ailes à tourelles, dont l'une (celle du nord) touchait à un couvent de Cordeliers, l'autre à une ruelle nommée cour Buisson. C'est cette partie gauche (devant laquelle était un puits) qui renfermait l'écurie, le fournil et le bûcher, sans compter un colombier et deux sortes de volières (« grande et petite gallicines »). Faut-il rappeler qu'au-dessous se développait une grande cave, digne de propriétaires champenois? Quant au jardin, il s'étendait jusqu'au rempart; et, sans crainte de nous tromper, nous pouvons y mettre quelques arbres, des pelouses et des fleurs de France, les fleurs qui composaient le « jardin bouquetier » d'Olivier de Serres. D'ailleurs, allons làbas, on nous fera voir une aubépine contemporaine de notre grand homme : peut-être...
Demeure honorable plus que somptueuse. Mais tout est relatif; et ses possesseurs devaient être des gens en vue dans la petite ville. Me Charles de La Fontaine, issu de simples marchands, était devenu maître des eaux et capitaine des chasses. Il avait épousé en 1617 Françoise Pidoux, veuve d'un riche marchand de Coulommiers, Louis de Jouy, et fille d'un médecin du roi Henri IV. Les Pi-
rieure et surtout pour le mobilier, nous est donnée par l'acte de vente de 76. — On remarquera que la porte cochère a fait place à une grille; que l'aile du nord a perdu sa tourelle, et que l'autre a disparu. Quant au jardin, il a été sensiblement diminué du côté ouest.
doux étaient même une assez grande famille, beaucoup mieux posée que les La Fontaine : et le maître des eaux le savait bien, puisque, en écartelant ses armes de celles de sa femme, il avait donné la place d'bonneur à celles des Pidoux (1). Quoi qu'il en soit, le petit Jean, dont on a une tendance à faire un rural | sous prétexte qu'il fut forestier, n'a vraiment rien d'un campagnard : c'est le fils de bourgeois aisés, sinon riches. Qu'il l'ait compris ou non, il n'a pas eu dans son enfance à souffrir dune vie étroite. Et il semble, d'autre part, s'être épanoui dans un milieu souriant et tendre.
D'abord il a un frère, plus jeune de deux ans, le petit Claude, qui sera le compagnon de ses jeux. Et s'il faut écarter ici la grande sœur (ou plutôt demi-sœur, Anne de Jouy) qui se mariera au début de 1627 (2) malgré l'opposition obstinée de M. de La Fontaine; s'il faut écarter le bon vieux grand-père, mort sans doute peu après la naissance de Jean (3), il reste aux deux enfants leur mère, et cela suffit.
On sait que d'ordinaire A ses enfants mère ne sait que faire Pour leur montrer l'amour qu'elle a pour eux (4).
Pourquoi Françoise Pidoux, faisant exception à
(1) Voy. Appendice. — (2) Le 7 février, à Paris, elle épouse Philippe de Prast. Le petit Jean a cinq ans et demi : on voit l'erreur commise par certains biographes. Quant à l'opposition du beau-père, elle se comprend : c'était pour ses deux fils autant de moins à recevoir un jour de leur mère.
(3) Le père doit bien avoir à peu près l'âge de sa femme; or, celle-ci est née en 1582. Si l'on songe que les hommes (au contraire des femmes) se mariaient alors assez tard, on peut faire remonter jusqu'en d;i50 la naissance du grand-père. Le poète, qui souhaite plus tard la longévité des Pidoux, semble par là se défier quelque peu de celle des La Fontaine. Donc...
(4) Contes : le Faucon. — Hypothèse, bien entendu.
la règle, aurait-elle été une mauvaise maman pour ses deux garçons? Quant au père, il a bien pu tâcher de leur inspirer quelque crainte (« la crainte est aux enfants la première leçon ») (1); mais son fils ne dira-t-il pas avec assurance que « tout père frappe à côté (2) » ? Plus tard son indulgence pour les fredaines de son Jean devenu jeune homme, son enthousiasme quand il le voit faire des vers au lieu de s'occuper de choses sérieuses (3), nous révèlent à n'en pas douter un père facile, et même tendre.
De bons parents suffisent pour faire un milieu aimable, même si dans leur union passent quelques froideurs. Si forts qu'aient pu être certains éclats de voix ou claquements de porte, il est probable que le petit Jean ne s'est aperçu de rien, et qu'il a vécu avec son frère librement, gaiement.
La vie, pour eux, ce fut d'abord de s'amuser, de courir dans le jardin au pied du rempart, de regarder toutes sortes de bêtes, — ou d'entendre, sagement assis, des contes de fées. Il y avait une fois!... Le conte les emportait au loin; et ils se passionnaient, ils rêvaient de Peau d'Ane : Jean devait en rêver jusqu'à sa vieillesse (4). — Puis ce fut l'alphabet, la « croix de par Dieu », et bientôt l'école. Ah! l'école ennuyeuse, l'école où l'on dort (5), où le magister est rébarbatif, où les camarades sont des fripons d'enfants, méchants comme des singes, qui dévastent les arbres fruitiers (6) ou
(1) Contes : les Oies du frère Philippe. — (2) Fables, VIII, 20. — (3) D'Olivet, Histoire de l'Académie. — (4) La Fontaine a connu les contes de ma mère 1*0 ye; il les a connus, comme tous les petits enfants, par la tradition des nourrices. « Si Peau d'Ane m'était conté... », dira-t-il dix-huit ans avant les contes de Perrault.
(5) Fables, V, 11. — (6) Id., IX, o.
tuent à coups de fronde les pauvres oiseaux!...
Qui parle ainsi? N'est-ce pas l'enfant, derrière le poète? Et nous-mêmes, derrière cette défiance pour les polissons, ne pouvons -nous pas entrevoir une nature douce, un peu craintive, une petite âme éprise de solitude et de silence? « La Fontaine, bon garçon fort sage et fort modeste », dira bientôt une note écrite par l'un des amisMaucroix sur un livre de classe (1). C'est bien ainsi qu'on peut voir Jean. Modeste, assurément c'est lui : c'est ainsi qu'il sera toujours. Sage, c'est lui encore, si par là on entend tranquille. Il aura un jour, à vingt ans, un élan de ferveur pieuse : et nous n'en serons pas autrement surpris. Timide, inquiet, fait pour la rêverie, il a dû aimer de bonne heure la paix des églises, comme aussi les histoires que disent leurs vitraux. Un enfant sage et pieux, dans la pénombre de Saint-Crépin, un enfant naïf et candide avec sa petite tête brune gentiment penchée : voilà peut-être le premier portrait de l'auteur des Contes...
Non qu'il soit maladif ou mélancolique : ce serait fort imprévu! Cet homme, si longtemps robuste et gaillard, a dû être un heureux enfant. Soyons sûrs qu'il ne donnerait point sa part des fêtes de famille, des bons dîners où vibrent les chansons, ni des jeux avec ses commères. Mais sa joie, par moments au moins, est plutôt paisible et contemplative. Dans le jardin, où passe un air
(1) Un Lucien, traduction latine. — Les Maucroix sont plus Agés que Jean, lequel a doux ans de plus que son frère. C'est donc bien de lui qu'il B'agit. D'autant que son nom figure sur le livre a deux reprises, avec une écriture qui rappelle la sienne conservée par le registre de baptême de Saint-Crépin.
léger, sa paresse béate se laisse engourdir; les chants graves qui montent du couvent le bercent : seul, loin du monde, il songe avec douceur.
D'ailleurs le monde existe et il y faut vivre; mais l'enfant sans doute n'en est pas fâché.
D'abord la ville a un aspect aimable. Un peu petite, serrée dans sa ceinture de remparts, elle est bâtie à flanc de coteau; et de la partie haute, que domine assez fièrement le château ducal, on voit des collines, des forêts, des champs, mais avant tout la Marne qui déroule dans la vallée sa ligne claire. L'impression est charmante, tout à fait lumineuse et gaie.
Et puis cette petite ville, si régulier, si lent que soit le rythme de sa vie, donne à l'enfant plus d'un spectacle. Quand il accompagne son père jusqu'à une audience, après avoir descendu quelques pas la rue des Cordeliers, tourné à gauche dans la Grand' Rue jusqu'au Beau Richard, tourné encore à gauche dans la direction du château, il est en face de la Halle, et voit à droite l'Hôtel de ville : ici des magistrats (présidial ou échevinage) qui se saluent ou causent avec importance; là le marché, où s'entassent bêtes et légumes, au milieu du bruit de la vente et des voix aigres des commères. Les passants, les femmes sur leurs portes, un âne qui trottine chargé de légumes, l'horloge de la maison Balhan (1) avec sa Sainte Vierge et l'enfant Jésus, et, au-dessous, les inscriptions latines qu'un beau jour il a déchiffrées (0 mater Dei, memento met), — le moindre détail l'amuse ou le fait
(1) A. Poquet, Histoire de Château- Thierry.
rêver. A Saint-Crépin, où il va entendre la messe, il peut se souvenir des baptêmes où il fut parrain ; et là, chaque dimanche, sur ce banc réservé où il s'installe avec les siens (1), tout en écoutant de son mieux il a des distractions, que rompt brusquement la clochette claire. On sort; les « gros messieurs » s'abordent sous l'œil respectueux des petites gens : et ce doux enfant, qui est né malin, mesure la distance qui sépare un savetier d'un maître des eaux.
Et chaque année conduit son joyeux défilé de fêtes. C'est d'abord une des plus vivantes, la fête des Rois, lorsque la veille de l'Epiphanie cinq heures ont sonné et que la basoche se forme en cortège. Dans la Grand'Rue, à la lueur des torches, on voit les clercs vêtus de noir, portant au couvre-chef plumet rouge et branche de houx, chevaucher au bruit des violons du côté du Moulin du Roi (2). Puis quand ils ont fait là-bas une danse, ils reviennent : et l'on aperçoit, pesant sur l'épaule des porteurs des halles, le gâteau de quatre-vingts livres qu'on distribuera tout à l'heure aux autorités. Vous pensez si dans la maison du maître des eaux les deux garçons surveillent sa venue! — Et voici, pour les écoliers, toutes les joies du Carnaval : les combats de coqs (3), la grande cavalcade vers l'abbaye du Val Secret, et au retour les dragées qui pieu vent sur le populaire. — Et voici encore l'élection de l'échevinage, qui le jour des Bran-
(i) Notons le détail. Va banc réservé est une source de consilération, et de procès... Or, il en a un, puisqu'il le vend plus tard & Pintrel (acte du S janvier 1070, cité par Mesnard).
(2) A. PoQUBT, I, 170. — (3) Vov. la fable des Deux Coqs, VU, \$ - A. POQDBT, I, 108.
dons fait courir le peuple à la Madeleine (1). Tonneaux mis en perce, et pots ruisselants ! Les chants avinés troublent jusqu'au soir la paix des bourgeois qui voudraient dormir : et Jean de La Fontaine les entend du fond de son lit. — A présent c'est Pâques fleuries; c'est Saint- Céneric, fête de la ville, avec son défilé de corporations religieuses (2); c'est, à la Pentecôte, le grand concours de l'Arquebuse, qui au milieu des fifres, des tambours, promène les chevaliers couverts d'écarlate et de galons d'or (3); ce sont les feux de la Saint- Jean, sa fête à lui. qui le fait songer aux vacances.
Or, à côté de toutes ces fêtes régulières, qui sont attendues, dont aucune « ne fait tort à l'autre », parce que toutes lui font oublier l'école, la petite ville lui offre encore quelque imprévu. A trois reprises Château- Thierry a l'honneur d'abriter pour plusieurs semaines Louis XIII et Richelieu (4). Car le duché, qui jusqu'en 1630 appartenait au comte de Saint-Paul, a fait retour à la couronne; et le Roi, qui est venu en prendre possession, a été si content du pays, c'est-à-dire des chasses, qu'il s'y attarde et qu'il y revient. Jean de La Fontaine avait dix ans la première fois. Il put voir le Roi et le cardinal (5). Il vit plusieurs
(1) Église au nord de la ville, hors des murs. (A. Poquet, I, 137). — Remarquez combien il y a dans l'œuvre de La Fontaine de souvenirs d'ivrognes.
(2) A. Poquet, II, 196. — (3) Id.. I, 263. — (4) Id., II, 41. — En 1631, du 23 octobre au 11 décembre; en 1633, pendant deux mois; en 1635, du 16 mai au 8 juin.
(5) M. Hanotaux nous apprend que la famille Pidoux avait rendu service à celle de Richelieu. Je ne serais pas surpris qu'en 1635 le jeune garçon eût été présenté au grand cardinal. Il va bientôt partir pour Paris : est-ce une simple coïncidence?
départs ou retours de chasse, de ces cavalcades où les riches harnais se mêlaient aux brillants costumes, où bondissaient les meutes parmi les trompes et les cors. Le cortège au retour passait là-haut sous la porte Saint-Pierre (1), et s'enfonçait dans le château. Le peuple regardait. Un frémissement inaccoutumé traversait la ville...
Ce n'étaient là que des lueurs de vie brillante. Le reste du temps, pour notre enfant devenu collégien, la grande joie c'étaient les promenades. Tantôt son frère et lui s'en allaient le long de la Marne, bordée de saules et de pêcheurs; tantôt toute la famille se rendait à la Fontaine-Regnard, domaine familial que l'on peut évoquer encore, entouré de bois où parmi les rochers cascade un ruisseau (2); d'autres fois on partait pour faire les vendanges (3). A la suite du maître des eaux, en quelque tournée, on voit les enfants « cueillir la noisette », et le père qui leur montre des oiseaux, des plantes (4) : ici des fourrés de verdure fraîche où détalent en se culbutant de jeunes lapins ; là des champs de fougères, des rochers moussus, une source vive; partout la fraîcheur et un grand silence (5). L'âme de l'enfant s'emplit, sans y penser, de ce calme et de ce mystère. 11 rapporte de là tout un monde d'images qui rayonnent et
ou le cardinal avait-il dit au père qu'il fallait faire quelque chose de cet enfant? (Ce soi ait le pendant de l'histoire de Biaise Pascal.)
(i) Monument historique. — (2) Le domaine est au sud de la ville. Voy. lettre du 30 août i663 :
La montagne e^l toute pleine — De rochers fait comme ceux — De notre pet it domaine
(3) On pouvait aller assez loin, par exemple jusqu'à Oulchy-
le-Chateau ou les La Fontaine avaient une propriété. (Cf. infrà.) I Contei : les Oies. — (5) Id. : la Clochette.
murmurent au dedans de lui, qui le suivent jusque dans ses classes, et qu'il revoit avec délices en fermant les yeux, tandis que dans une explication de Virgile ronronne la voix du magister (1).
Car il fait du latin, et ne ferait même que cela, s'il fallait en croire ses biographes (2). Ce qui est certain, c'est qu'il a grandi et qu'il approche de l'adolescence. Où en est-il de son développement? Nous apercevons bien, semble-t-il, quelques traits de son caractère, sa tranquillité, sa sagesse timide et rêveuse. Mais nous ne savons rien de son éducation. Nous entrevoyons bien (et encore) ce que pouvaient être aux environs de 1635 les idées et les mœurs bourgeoises; nous verrions volontiers dans les La Fontaine une de ces bonnes familles où le culte des traditions et le souci de garder son rang inspirent l'amour de l'ordre, le sérieux et le respect. Mais rien ne nous prouve (car le père dans la suite paraît bien léger) que la maison fût si sérieuse; surtout rien ne nous dit dans quelle mesure Jean profite de l'éducation qui lui est donnée, ïl faut en revenir au bon garçon sage et modeste.
Mais il faut se rappeler aussi qu'il commence à vivre. Peut-être est-il bien tôt pour dire que sa pensée se forme : mais, à défaut de sa réflexion, qui peut-être sommeille encore, son imagination
(i) Voy. l'épitre à Bouillon. Il se dit « élevé dès l'enfance » parmi les Muses; et cela indique mainte rêverie qu'inspire la nature.
(2) D'Oliyet. Il fit du grec plus tard; et s'il n'en sut pas beaucoup (L. Racine), il en savait assez pour quitter quelquefois, en lisant Platon, la traduction latine pour le texte même. Il se mêlera (voy. une lettre de Perraut à Condé) de traduire un ouvrage de Platon.
s'enrichit de ce qu'il a vu, de ce qu'il a lu. Il a beau dormir dans ses classes, il est comme le rat, il en garde aux dents quelques bribes. Ses rêves en profitent, sans doute aussi ses jeux. Bercé par Y Enéide, il peut dans les forêts chercher le rameau d'or. Nourri de Tite-Live, il a peut-être avec Claude-Rémus refondé la ville de Rome; ou bien il est Scipion, s'il n'est pas Annibal (1). Vie des hommes antiques, romans, pieuses légendes, vont se mêlant dans les histoires qu'il se raconte et où naturellement il se donne un rôle. Le jour où il a lu YAstrée (2), qui sait s'il n'y a point pris l'idée de jouer au berger avec quelque gentille commère? Et qui sait s'il n'a pas connu dès lors ces amours naïves, où fleurit une tendresse parfois si durable que toute la jeunesse en est parfumée (3)? Jours de soleil, jours de joie enfantine, dans la verdure, sous le ciel bleu! Griseries des longues promenades, inquiétudes, langueurs, frémissements des premiers rêves ! Que de choses qui entraient dans cette jeune tête, qui agitaient déjà ou qui effleuraient ce cœur de quinze ans!
Un jour cette vie changea. Jean de La Fontaine commençait sa quinzième année, quand il quitta sa ville natale.
Comment nous le savons, c'est ce qu'il faut
(1) Guerrier, lui! — Pourquoi pas? Nos rêves sont souvent moins L'expression que le complément de notre nature Et n'at-il pae détrôné le Sophi vers la quarantaine? (La Laitière.)
i±) Etant petil garçon je lisais son roman.. (Balhule.) — (3) A peine la raison vint éclairer mon âme, — Que je sentie l'ardeur -1" ma première flamme. (Disc, à Mme de la Sablière.)
dire, puisque ses biographes l'ignorent. Le jour où aux Archives on a découvert sa nomination de maître des eaux, on a pu lire parmi les attestations de bonne vie et mœurs un témoignage de Furetière (1). Furetière, à la date du 16 février 1632, déclare connaître La Fontaine « depuis seize ans et plus, avant (dit-il en un français douteux) étudié ensemble, et les dites études finies, fréquenté familièrement ». Ce témoignage officiel, pour lequel le répondant n'avait pas de raisons d'altérer les dates, mérite confiance. Il est confirmé par une lettre du même Furetière, qui, le 20 mai 86 déclare avoir rendu à La Fontaine « pendant cinquante ans » une infinité de bons offices. Donc nous pouvons admettre que vers la fin de 1635 ces deux hommes ont fait des études ensemble : où veut-on que ce soit, si ce n'est dans la capitale?
Notons que Furetière est un Parisien. A moins de circonstances fort extraordinaires, il n'a pu abandonner Paris, si riche en collèges, que pour un établissement tout à fait spécial. Par exemple son père, qui devait compter deux Oratoriens parmi ses enfants (2), aurait pu désirer pour lui l'éducation oratorienne. Dans ce cas, il faudrait écarter non seulement Château- Thierry, mais encore Reims, Reims dont on a parlé pour La Fontaine assez légèremeit, puisque l'Oratoire n'y avait pas de collège. Il faudrait également écarter Juilly, ouvert quatre ans plus tard, en 1639. Et il faut même écarter Troyes, collège de l'Oratoire depuis octobre 1630, où les registres soigneusement étu-
(1) Voy. Revue Bleue, 1897. La conclusion que j'en tire, et qui s'impose", est neuve.
(2) Jal.
diés (1) n'ont révélé aucun passage de nos deux amis. Que conclure, sinon que Furetière a fait ses études à Paris et que La Fontaine, provincial, est allé y finir les siennes? Est-il étonnant que le maître des eaux, souhaitant pour son fils une instruction un peu soignée, ait cru pouvoir la trouver là? Ce n'est pas d'aujourd'hui que Paris est centre.
Mais il faut nous en tenir là dans nos inductions. Nous ne savons pas encore quel collège reçut La Fontaine (2), ni si le jeune garçon y fut interne, « camériste », ou seulement « galoche ». — Disons simplement qu'il s'agit pour lui des dernières classes, sans que nous puissions préciser. De tout temps il y a eu des jeunes gens en avance, d'autres en retard. Charles Perrault avait terminé sa philosophie vers quinze ans et demi, Boileau à seize ans, et Racine à vingt. Si Jean de La Fontaine est dans la moyenne, il a pu en 1635 commencer sa seconde; et comme après la rhétorique on faisait deux ans de philosophie, cela le mènerait jusqu'à dix-huit ans.
On voudrait le voir en cette période, moins pour savoir ce qu'il a dû à ses études, que pour connaître ses impressions. Je les crois médiocrement gaies. 11 a pour tous les professeurs (pédants, barbacoles!) autre chose que le mépris railleur des gais polissons qui se vengent de leur ennui par des farces (3) : non, il a pour eux de la haine, la
(1) Voir Garhé, l'Enseiynement à Troyes. — (2) Le sauronsnous jamais? iNi Harcourt, ni Beauvais (voy. le P. Chapotin) n'ont gardé de traces. Du reste, les archives des collèges, qui citent les élèves boursiers, sont muettes sur les autres. — Ce qui est presque sûr, c'est qu'il faut écarter pour ce futur oratoriei] les collèges des Jésuites.
Ci) Voy [es Souvenirs de collège de Francion (Ch. Sohel), ou
rancune de quelqu'un qu'on a tourmenté. Enfermé dans la geôle dont parlait Montaigne, il en a connu les misères. Son indépendance dut souffrir de cette contrainte, comme sa timidité s'effarait de la polissonnerie de ses camarades. Que de regrets s'envolaient là-bas, vers son cher pays, vers ces coins de Marne paisibles et clairs, vers la douceur calme du petit jardin i « Adieu, ruisseaux, ombrages frais, — chants amoureux de Philomèle (1) ! » Brusquement il s'entendait appeler par une voix brutale, et il balbutiait n'importe quelle réponse qui faisait outrage au grand Despautères : d'où invectives cicéroniennes, longs pensums, ou verges sanglantes. Sans doute, on ne doit pas faire de lui un pauvre être dolent, prêt à s'abîmer dans le désespoir. Il avait des amis; son intime Furetière, Parisien, devait avoir quelque chose de la gaieté des moineaux francs qui s'ébattent dans la capitale ; les Maucroix, s'ils n'étaient pas là, n'étaient pas très loin; les jours de sortie, surtout les vacances, venaient mettre dans sa vie un peu de lumière : et le rire chez lui avait sûrement le dernier mot. Mais, dans les intervalles, le collège a pu développer sa tendance à vivre en plein rêve. Et de même, si sa nature de poète répugnait déjà au travail réglé et à la contrainte, ce collège stupide et barbare exagéra sa répugnance (2).
la charge que l'ait Cvrano dans sou Pédant joué; voy. aussi dans Carré une jolie revue des types d'élèves. — Pour le costume des écoliers, voici celui de f allouant vers 1636 : une casaque ou capote longue, des bottes larges d'ouverture et des bas de soie (noire ou verte). (Tall, VI, 3.S0.)
(1) Le Petit Chien. — (2) Nous n'avons rien dit du Paris d'alors; mais nomment tout dire? Rappelons du moins l'agitation de toute l'Université en 1636, après la prise de Corbie.
Ce sont là simples hypothèses. A peine entrevu, notre homme disparaît. Quand nous le retrouvons en pleine lumière, à la fin d'avril 1641, il a vingt ans et entre à l'Oratoire. Par quels chemins est-il arrivé là? C'est une question intéressante.