CHAPITRE II
La Fontaine portant le petit collet! La chose a toujours paru fort étrange (1). Volontiers on chercherait ici l'influence de quelque maître ecclésiastique (2); et comme une tradition parle de son passage à Juilly, que Juilly était depuis 1639 collège oratorien, volontiers on verrait le jeune homme faire là des études qui, dirigées par des maîtres pieux, l'auraient conduit à l'Oratoire. Mais d'abord les registres auraient, j'imagine, signalé le fait : et au lieu de dire plus tard : « il est fils de M. Charles de La Fontaine », ils auraient dit : a C'est un des nôtres. » Ensuite, ses études devaient à cette date être terminées. Enfin la question, ainsi déplacée, resterait entière : pourquoi serait-il venu à Juilly?
En l'absence d'indices, on peut supposer l'influence d'un oratorien, d'un prêtre quelconque en relation avec la famille, ou encore l'exemple d'un camarade attiré par le rêve de l'apostolat. — On
(1) Sauf à Mgr Ricard. — (2) Voy. p. ex. ce que dit dans ses Mémoires un compatriote, Grosley : « Mes études terminées, j'eus la fantaisie d'entrer à l'Oratoire; elle m était ménagée par un P. Voysin, alors préfet des classes... Cette fantaisie passa; mon cousin Lcfebvre m'aida à m'en défaire... »
peut aussi, tout simplement, s'en tenir à l'explication que propose Adry :
Ce goût passager pour l'état ecclésiastique pourrait lui avoir été inspiré par G. Héricart, chanoine de Soissons, qui à cette époque lui fit présent, entre autres livres de piété, d'un Lactance de l'édition de Tournes (Lyon, i558), exemplaire que je possède (1).
Naturellement, comme l'a bien vu Mesnard, il faut écarter ce chanoine, qui devait naître vingttrois ans plus tard, en 1664 : mais il reste l'influence dune lecture pieuse, et la chose est si naturelle!
Après tout, dans le caractère de cet adolescent rien ne s'y oppose. Il est fort possible qu'il fût resté naïf et pur jusqu'à ses vingt ans. Sans doute il avait vu le monde, même pendant ses classes. Car aux jours de sortie il retrouvait Maucroix et Furetière, futurs avocats, dont la conversation ne devait manquer ni d'exubérance ni même de verdeur. Il y avait aussi les vacances : et là nous sommes certains (sans être fixés sur la date) que notre adolescent brûla d'un amour tout à fait profane. Cette Chloris dont il parle dans ses élégies, et qu'il aimait de tout son cœur à un âge où il ne connaissait que son cœur..., avait fait courir au futur confrère un sérieux danger. Mais son innocence même l'avait préservé ; il ne lui était probablement resté de cette griserie que le souvenir d'iieures enchantées, ou peut-être quelque repentir.
(1) Cité par Mesnard, Grands Ecrivains. — Je suppose cni'Adry aura pu confondre cet Héricart avec quelque membre de la famille Ëéricourt, laquelle a compté plusieurs ecclésiastiques dans ce même diocèse de Soissons.
Et de toute façon, quand vint l'heure des décisions graves, il put fort bien, en choisissant l'Église, obéir à un penchant de sa nature qui, peu faite pour Faction, lui rendait souhaitable une vie calme et abritée.
Ajoutez que son imagination, depuis longtemps vive (les gens imaginatifs le sont de bonne heure), devait lui rendre aimable tout ce qu'il rêvait. N'avait-il pas ce don de transfigurer toutes choses, de s'éprendre, de s'enthousiasmer, de partir en de beaux élans de passion, d'ailleurs éphémères? Et quel âge est plus fertile en élans que l'adolescence? Dirons-nous en ce lieu, pour parler comme Bossuet, ce que c'est qu'un jeune homme de dix-neuf ans? Lisons dans un historien de l'Oratoire ce passage de la vie du P. de Condren :
Longtemps incertain sur le choix d'un état de vie, un jour comme il lisait, il lui vint tout à coup dans l'esprit de se consacrer à Dieu dans le service de son Église : et cette impression fut si forte qu'à l'heure même, quittant son livre, il se mit à genoux et promit de suivre la voix de Dieu qui l'appelait. Son père, à qui il expliqua son dessein, y fut longtemps opposé. En attendant qu'il put le gagner, il dirigea ses études à ce nouveau but, mais secrètement, de peur d'irriter son père. Ainsi il était contraint de remplir la paillasse de son lit d'une Bible et d'autres livres ecclésiastiques, auxquels il donnait une partie de ses nuits; et feignant d'aller à la chasse, il s'allait cacher dans un bois pour étudier en liberté saint Thomas ou saint Augustin. (Batterel, t. II, p. 4.)
Je ne sais si La Fontaine dut lutter contre la volonté de son père, et mettre en contrebande des
livres pieux clans sa paillasse; mais enfin jusqu'à un certain point ce passage nous aide à comprendre sa crise de ferveur.
Il eut d'ailleurs cette crise en même temps que toute la France. On sait quel souffle de piété passait sur notre pays. La nécessité pour l'Église de se réformer avait créé des œuvres et suscité un grand élan. Les Bérulle. les Ollier ou les Saint- Cyran vivifiaient les âmes; et parmi les misères que causait la guerre de Trente ans, les missions de « Monsieur Vincent » étaient un admirable exemple, fait pour séduire bien des jeunes cœurs.
Jean de La Fontaine fut séduit. Ne l'oublions pas, il était l'aîné. En renonçant au monde, il renonçait à une situation modeste peut-être, mais aisée et sûre. Ce n'était pas un refuge qu'il chercbait contre une existence incertaine : il obéissait bien au mirage d'une vocation. Et ce mirage l'avait si bien cliarmé, et telle fut d'abord son ardeur, que son exemple allait six mois plus tard attirer à l'Oratoire son frère cadet.
Devons-nous insister encore, ou rester perplexes devant cette erreur? Il semble que non, et que tout s'explique. La Fontaine devait se tromper, parce que sa vraie nature ne pouvait lui apparaître encore, cachée par des tendances qui avaient fait partie de son premier être. Et si son zèle pieux fut encouragé par quelques amis qui considéraienl à la fois son humeur tranquille et son enthousiasme, ils sont, eux aussi, excusables de s'être trompés, d'avoir vu dans cette crise d'adolescence un élan mystique, une flamme sainte dans ce l'eu de paille, comme d'avoir pria pour une
vraie sagesse le calme trompeur de cette eau dormante.
Le 27 (avril 1641) M. Jean de La Fontaine, âgé de vingt ans, a été reçu pour les exercices de piété de nos confrères. Il est de Château-Thierry, et fils de Charles, et conseiller du roi, et maîtres des eaux et forêts de ce duché (1).
Ainsi parlent les Annales de la maison de l'Oratoire. En l'absence d'autres indications, nous avons tout lieu de croire que le jeune homme fut admis dans la maison mère, rue Saint-Honoré (2), et qu'il y passa tout au moins les premières semaines de son noviciat. — Essayons de le voir, et même d'un peu près, à cette époque si curieuse de son existence (3).
Mais d'abord, lui-même, pouvons-nous le voir? Il semble que la miniature du Louvre, bien que faite vingt ans plus tard, nous permette d'évoquer La Fontaine jeune. On croit l'apercevoir, au jour de son entrée, quand il se tient debout, un peu timide, sous le regard de l'Assistant qui essaye de sonder son cœur (4). Il a les cheveux bruns, un grand nez busqué, la bouche largement fendue. Il n'est pas beau. Mais il a la fraîcheur et le charme de la jeunesse. Puis son front dit l'intelligence. Ses yeux ingénus, des yeux d'un bleu sombre, ont un regard intérieur qui révèle un
(1) Arch. nat., MM. 623. — (2) Ancien hôtel du Bouchage; aujourd'hui temple protestant. — (3) Nous allons nous servir surtout du livre de Mgr Perraud (l'Oratoire de France), et de Batterel (édit. Ingold et Bonnardot).
(4) 11 voit un assistant : le dernier supérieur, le P. de Condren, était mort le 7 janvier, et n'allait être remplacé que le 7 mai par le P. Bourgoing.
penchant à la méditation. Et surtout le sourire, mobile et vivant, annonce, en même temps que de la bonhomie et de la candeur, une singulière finesse. Peut-être y a-t-il déjà quelque chose d'inquiétant dans cette grande bouche gourmande. Mais quoi? Nul ne peut savoir si cet aimable garçon, qui vient ici pour trouver Dieu, ne fera pas un très bon prêtre.
Et la vie nouvelle commence, austère, joyeuse. Notre novice est en pleine ferveur. Il sent qu'ici, plus que nulle part au monde, il s'approchera de Jésus. N'est-ce pas l'esprit même de l'Institution (pour parler avec le P. de Bérulle) que « cet honneur et cet amour spécial voués à Jésus-Christ en tant qu'il est prêtre éternellement (1)? » Renoncer au monde, ne voir que Jésus, avoir à toute heure sous les yeux ce divin modèle : quand on marche dans cette clarté, quelle règle serait trop austère?
Donc, plein d'ardeur, dès quatre heures du matin, le jeune homme se prosterne pour honorer le Verbe de Dieu. Il s'habille; sa soutane, qui « l'avertit d'enfermer Jésus en son âme, comme son corps est enclos en ce vêtement », sa soutane est pour lui « la toison de l'agneau de Dieu (2). » Pendant une heure il prie, méditant sur la vie de son divin guide. Puis en compagnie de ses frères il suit les offices; il apprend par cœur des versets de l'Écriture sainte; il lit le catéchisme du concile de Trente; on y joint volontiers le Mémorial de Grenade, ou tel autre ouvrage moderne d'édification : par exemple un des livres du nouveau supérieur,
(4)Pbrradd, 118. — (2) /rf., 42U.
le P. Bourgoing, les Vérités et Excellences de Jésus- Christ disposées par méditations pour tous les jours de l'année (1), ou peut-être, quoique l'auteur soit désormais un peu suspect, l'ouvrage du P. Seguenot, Conduite d'oraison pour les âmes qui n'y ont pas facilité (2). Les repas, fort simples, sont accompagnés de pieuses lectures et suivis d'une récréation au cours de laquelle, sous les arcades ou dans le jardin, prêtres et novices ont entre eux des conversations édifiantes. Le matin et l'après-midi on coupe les études par une demi-heure d'exercice corporel, « non pas tant pour la santé (disent les règlements), quoique ce soit utile, que pour se rendre conformes au Fils de Dieu qui a quelquefois travaillé et fait exercice (3). » Enfin la soirée, d'ailleurs courte, se passe dans le silence et dans la prière.
Comment l'ennui trouverait-il place dans une vie si heureusement occupée? J'imagine qu'en ces tout premiers jours le confrère Jean est parfaitement heureux. On a beau multiplier les pieux exercices, rien ne le rebute. Aucun souvenir profane ne vient l'attrister, aucun songe ne vient le distraire. Quand il est à la chapelle, c'est à peine si la belle Adoration des mages (de Simon Vouet) fait parfois envoler un peu loin son âme (4). Il prie avidement. Tout autour de lui les vitraux versent leur jour doux et mystique. Il se grise d'encens; les beaux cantiques bercent son rêve (5) :
(1) 5e éd., 1639 : 6 vol. in-12. —(2) 2° éd., 1637, in-12. — (3) Cité par Perraud. — (4) Il y avait là aussi le tombeau du P. de Bérulle, par Angdier.
(5) Les Oratoriens étaient connus pour leur musique d'église ; on les appelait « les Pères aux beaux chants ».
et sans réserve il se donne à Jésus. Il vivra désormais sans autre ambition que de le servir, que de rester ainsi, brebis du bon Berger, dans l'abri tiède du bercail... Et enveloppé de cette paix profonde, il ne sent même plus la fuite des jours.
Mais combien de jours passèrent-ils ainsi? Fautil faire sa ferveur si longue, et si vive? Et d'abord peut-on prolonger jusqu'au mois d'octobre (date où il entre à Saint-Magloire) son séjour rue Saint- Honoré?
On sait qu'une tradition, aujourd'hui assez répandue, montre La Fontaine à Juilly (1). Elle paraît sérieuse. La maison de Juilly, qui appartenait aux Oratoriens depuis avril 1638, avait l'année suivante inauguré son collège avec le P. de Verneuil comme supérieur.
Dès cette époque aussi (nous dit M. Hamel) Juilly commença à devenir un lieu de studieuse retraite, où l'on envoyait les plus jeunes confrères pour se nourrir de silence et de recueillement... L'un de ses premiers hôtes fut notre fabuliste... Il était entré à l'Institution de Paris le 27 avril 1644. Quelques semaines après [??] il était installé auprès du P. de Verneuil qui devait le préparer à la vêture... On montre encore au second étage... la fenêtre du haut de laquelle il s'amusait à faire descendre au bout d'une longue corde sa barrette remplie de mie de pain, jusque dans la basse-cour, pour attirer la volaille et rire tout à son aise des mœurs querelleuses et gloutonnes de la gent qui porte crête (3).
Bien que l'historien de Juilly ne cite pas ses
(i) Voy. surtout A. Hallays. —(2) Hamel, Histoire de Juilly, A.
références, je ne serais pas surpris qu'il fallût Je croire. L'habitude d'envoyer les jeunes novices aux environs nous est prouvée par maints exemples (1), et d'abord par celui du frère de notre homme, Claude de La Fontaine, qui dès son entrée à l'Oratoire fut envoyé à Montmorency. Quant à l'anecdote des volailles, c'est une anecdote, c'est-à-dire quelque chose d'invérifiable et d'un peu suspect Mais comme elle va fort bien avec le caractère du futur poète, qu'elle est gaie, placée dans un joli cadre, — discutable ou non elle subsistera. Et l'on se représentera toujours notre joyeux garçon, avec sa bonne figure rebondie et rose qui rayonne sur sa soutane, dans cette attitude amusante de jeune « clerc » en belle humeur.
Ce qui est certain, ce qu'on doit retenir, c'est qu'avant le mois d'octobre, à Juilly ou rue Saint- Honoré, La Fontaine avait commencé ses études de théologie, et qu'il y mordait mollement. Il faut écouter ici le P. Batterel :
L'ascendant qui le poussait à faire des vers se fit sentir dès le temps de [institution, pendant laquelle il a avoué depuis à son ami Boileau qu'il s'occupait plus volontiers à lire des poètes que Rodriguez... Et il en paraît même quelque chose sur nos registres où je trouve, au 28 octobre 1641, que « notre confrère de La Fontaine, Taîné/se rendra à Saint-Magloire pour y étudier la théologie, à quoi il doit être convié et pressé », — ce qui suppose qu'il en avait du dégoût et que peut-être il songeait dès lors à se retirer/
Rien ne prouve que le confrère Jean, à la date où nous sommes, eût déjà passé son temps à lire
(1) Batterel, passim.
des poètes : sa confidence a pu être mal interprétée, et doit s'appliquer à la suite. Rien ne prouve donc qu'il eût déjà du dégoût pour son existence : car il allait rester encore un an à l'Oratoire. Rien ne prouve surtout qu'il n'eût pas commencé par une grande ferveur : on peut au contraire affirmer avec toute sorte de vraisemblance que si Claude en octobre rejoignit son frère, c'est qu'il avait été séduit par l'enthousiasme fraternel.
Mais enfin, soit paresse soit incapacité, la théologie fut vite un point noir; et vers la fin d'octobre La Fontaine dut se rendre à Saint-Magloire avec quelque appréhension.
Sans doute ce Saint-Magloire n'avait rien de déplaisant. Situé rue d'Enfer, à deux pas de Saint- Jacques et du Val-de-Gràce, il était placé en pleine ville sainte (1). De toute part tintaient les cloches sacrées; on sentait de toute part monter les adorations, et s'étendre comme un doux manteau la paixdévote et recueillie. Ah! Fheureuse, l'aimable retraite! — Oui, mais il y avait la théologie. — Et sans doute aussi Jean allait rencontrer dans son supérieur, le P. Gibieuf, une àme vibrante, dont il put envier « la ferveur en larmes et les extases au saint autel (2) », et qui sûrement dut lui plaire en son joli geste familier, lorsque, avant de remettre dans son sac sa petite Bible, il la baisait, disant : Haec sunt verba sancta. Le bon, l'excellent prêtre! — Oui, mais il y avait la théologie...
Ce Rodriguez! il fut, à n'en pas douter, le premier écueil. Évidemment il y avait là trop de sco-
(1) Aujourd'hui asile des sourds-muets. Les couvents abondaient alors dans cette région.
(2) Batterel, I, 258.
lastique; c'était aride et rebutant : mauvaise affaire pour notre homme, qui en toute chose avait besoin d'être séduit. Sa légèreté d'esprit qui, lorsqu'il cessait de dormir, le faisait voltiger d'idée en idée, l'empêchait de comprendre ce qu'il n'aimait pas. Joignez que la subtilité ergoteuse devait lui être insupportable, et Dieu sait si l'on en trouvait dans les livres de théologie (1)1 Je ne serais pas surpris qu'à force de ne rien entendre à ces arguties, il ait donné à ses honnêtes professeurs (les PP. de Barde, Thomas Bethy ou du Juanet) (2) l'impression d'un simple, ou d'un pauvre idiot. En tout cas un beau jour ils se découragèrent et le plantèrent là (3).
Or il y avait à ce moment à Saint-Magloire un excellent homme, le P. Desmares, qui allait devenir et pour longtemps un bon ami de La Fontaine (4). Ce P. Desmares, âgé de trente-neuf ans, avait été l'intime de l'ancien supérieur, le P. de Condren. Esprit solide, nourri de saint Thomas et de saint Augustin, destiné à être bientôt un des prédicateurs les plus en vue (au point d'inquiéter les Jésuites et d'irriter leur malveillance), il était alors, semble-t-il, un peu méconnu de ses confrères. Son air « recueilli et mortifié » prévenait, certes, en sa
(1) Voy. d'ailleurs les réserves que fait M. Lanson dans son Boileau.
(2) Batterel, à ces noms. — (3) Nous ne parlons que de la théologie. Il est fort possible que pour la philosophie La Fontaine ait eu autre chose que de l'aversion : sans s'y attacher fortement, il a pu s'y amuser. Les idées de Descartes s'étaient déjà répandues à l'Oratoire : un des camarades du poète, A. Martin, sera plus tard un champion du cartésianisme. Et d'autre part on y avait Platon en très grande estime : il semble qu'il y ait là plus qu'une simple coïncidence.
(4) Toussaint Desmares, né à Vire en 1602. Voy. Batterel, I, 412-79.
faveur; mais sa timidité, sa naïveté même (on le trompait « comme un enfant ») le faisaient prendre peu au sérieux. Donc ce grand enfant s'approcha de ce jeune confrère à l'air si candide, que Ion méprisait. Il s'offrit pour être son guide à travers ces broussailles de la théologie. Mais les graves professeurs haussèrent les épaules.
L'histoire est peu connue, et pourtant certaine : c'est notre homme qui Fa contée plus tard à Le Verrier, l'ami de Boileau.
J'ai ouï dire à La Fontaine que pendant qu'il portait le petit collet (car il y a été dix-huit mois), il passait sa vie avec Desmares, qui était d'une si affreuse retraite que ses confrères ne connaissaient pas ce qu'il valait. La Fontaine disait : « Desmares voulait m'enseigner la théologie, ils ne le voulurent pas. Ils crurent qu'il ne pourrait me l'enseigner, ni moi que je pourrais l'apprendre. — Mais à quoi passiez-vous donc la journée? — Desmares s'amusait à lire son saint Augustin, et moi mon Astrée (1 >. »
La Fontaine ici simplifie les choses; mais il n'est pas difiieile de voir en gros comment elles se sont passées, c'est-à-dire comment l'ennui, puis le dégoût, le rejetèrent un jour dans la vie du siècle.
D'abord, en face de la théologie le jeune homme se dépita de ne rien comprendre. Mais bientôt intervinrent d'autres raisons de lassitude. Né changeant et même capricieux, il n'était pas homme à se complaire longtemps dans la même vie régu-
(I) Li Verrier, Commentaires sur les satires de Boileau (édition Lachèvre, 1 10 »
lière. Qui dit régularité, dit règle. Or cet adolescent, si sage que nous l'ayons supposé pendant son enfance, dut sentir assez tôt, à travers sa timidité et son indolence, percer le regret de sa liberté. Ses vingt ans commençaient à parler en lui. Il regarda en face cette vie qu'il avait souhaitée, et, la voyant si dure, s'étonna de l'avoir choisie. Ces cloches, qui le berçaient naguère, lui devinrent odieuses, du moins les cloches matinales. Quatre heures! même au printemps, c'était vraiment se lever trop tôt! Il avait toujours aimé le sommeil. Or. il fallait prier, là, tout endormi, sans désir, sans pensée, machinalement : beau résultat, ma foi, belle nécessité d'interrompre son somme î... Peu à peu son élan d'adoration tomba, son zèle devint tiède. Une sourde irritation s'emparait de lui, et déjà le désir de rompre cette vie froide, de s'en aller, de vivre au grand air, de vivre, au lieu de somnoler et de s'engourdir!
Peut-être essaya-t-il de lutter, de se faire gronder ou encourager par le P. Desmares. Hélas, c'était en vain. Chaque sortie, chaque rencontre avec ses anciens camarades (enfoncés, eux, dans le plaisir) lui donnait le dégoût de son existence. Chaque jour même, ses rêveries ou les souvenirs de sa libre enfance lui faisaient regretter sa liberté perdue. — Mais il n'osait pas la reconquérir.
Dans le cloître où errent des soutanes, il me semble le voir, qui s'adosse à quelque pilier, et qui rêve. Il regarde ses frères; il admire, non sans ironie, leur torpeur béate ou leur joie naïve. Il hausse les épaules : et la certitude de s'être trompé envahit son cœur. — Mais quoi? prendre un parti, cela pèse à sa nonchalance. Il verra, il a bien le
temps... Il rentre. Le voilà en face de son grave ami. Et le Père, abandonnant son éternel saint Augustin, lui sourit avec douceur, un peu tristement. Tant pis! foin de tous les écrits pieux 1 Jean a repris son livre, un livre que certes ne lui a point prêté le bibliothécaire : oui, un roman, YAstrée. Il l'avait dévoré jadis, mais dévoré sans le comprendre. Il comprend aujourd'hui, et il se passionne. Toutes ces scènes d'amour dans leur exquis décor champêtre l'emportent au loin, loin du séminaire fastidieux et morne. Errer parmi les champs, où il y a des ruisseaux et de doux ombrages ; errer, être toujours le maître de ses pas ; voir des choses aimables, voir des femmes gracieuses et tendres, les chercher, les prier, se faire aimer peut-être... aimer!
Cette fois, il est bien perdu pour l'Église. . . Après ce roman, il en a lu d'autres : il s'est brûlé à ces lectures. Sa vie devient un songe où chaque réveil lui fait l'effet d'un mauvais rêve. Non, l'existence qu'on mène dans cette maison n'est pas la vie, c'est une mort! Non, Dieu n'a pas mis la joie sur la terre pour qu'on s'en détourne : une voix le crie au fond de son être (1). Comme il est sincère, il porte au confessionnal les aspirations de son Ame souillée et pécheresse. Mais les pénitences n'y font rien : et il retourne à son péché. Désormais il est pour tout le monde un objet de scandale. Un jour vient où on lui conseille, où peutêtre on lui enjoint de partir (2)? Partir! il y a longtemps qu'il attend cette heure!
(1) C'est l'idée de toute sa vie. — (2) Voy. plus loin Brienne, exclu de L'Oratoire.
Encore une corvée, la visite à ses supérieurs, au rigide P. Bourg-oing qui sans doute l'a fait comparaître. Maintenant, un adieu au P. Desmares. Cette fois, c'est fini! Il a rejeté la soutane, franchi la porte du couvent. Il descend, d'abord un peu gêné, la rue de la Harpe, s'arrête devant un libraire, s'anime, reprend courage, et s'en va, nez au vent,, humant l'air de la liberté.
Ainsi, probablement, se passèrent les choses. Et ce qui nous excuse d'avoir été long, c'est que dans son passage à l'Oratoire nous avons pu saisir un ou deux traits de sa nature. Nous l'avons vu fervent, puis désenchanté; avide de piété, et ensuite avide de plaisir. Donc cet enthousiaste manque de suite, ce garçon tranquille manque de sérieux. Car enfin il est difficile de se représenter autrement cette conversion à rebours. Comment songer pour lui à quelque crise douloureuse où aurait sombré sa foi? « Desmares s'amusait à lire son saint Augustin, et moi mon Astrée » : non vraiment, il n'y a là ni angoisse ni lutte. Ce singulier confrère s'en est allé à la dérive, jusqu'à l'entière indifférence. Où en est sa foi? le sait-il luimême? Il est tout simplement un homme qui s'ennuie, un être jeune qui voudrait vivre, et qui, les yeux fixés sur la porte de Saint- Magloire, attend qu'elle s'ouvre.
Elle s'est ouverte, il est parti. Aura-t-il des regrets un jour? Emportera-t-il quelque chose de la sainte maison d'où il est sorti d'un cœur si léger? Qui sait? Mainte fois, plus tard, il a pu évoquer avec quelque plaisir ce « benoît préau » où passaient des robes pieuses : joli tableau pour une
imagination qui s'égaie de tout. Il a pu même une fois ou deux regretter cette douce vie, qui l'aurait fait si différent et tellement meilleur : regrets fugitifs, à coup sûr, jusqu'au jour tardif de la pénitence.
Mais pour le moment, soyons-en certains, ses rêves de plaisir, refoulés par la contrainte du séminaire, allaient se donner carrière en toute licence. Et le plus clair profit de son noviciat, où il n'avait su prendre des habitudes ni de pensée ni de conduite, où il avait appris seulement à se connaître et à voir que le sérieux n'était pas son fait, ç'allait être, ô ironie, de le rejeter vers les joies profanes.