‹ La vie de Jean de La FontaineChapitre 31 sur 38 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

on songe que jusqu'à soixante et onze ans il a duré intact, résistant, joyeux, — on pense au chêne pour le corps, mais pour l'âme on pense au roseau. Une âme forte, en face de la vie, « se bronze ou se brise » ; une âme faible s'étiole ou s'écrase ; une àme légère plie et se relève, et plie encore, vivante jusqu'au bout. C'est l'histoire de La Fontaine.

Et voyez que sa poésie lui ressemble. Rien de capiteux, rien non plus de fade. C'est limpide, savoureux et frais. L'arrière-goût poivré donne du ton à cette fraîcheur. Cela sent la pierre et le soleil, comme du Sillery ou de l'Avenay. C'est fin, c'est doux, c'est fort, sans platitude ni empâtement. Cela réveille et cela égaie. On croit boire de la lumière en respirant des fleurs.

« Fleur de sagesse et de gaieté » : même pour lui, le mot reste vrai. — D'ailleurs, qui prétendrait enfermer cet homme dans une formule? Tentez de le juger; vous trouverez partout des traits qui s'opposent et qui déconcertent Vous le déclarez indolent : vous avez raison; mais ce dormeur n'est pas toujours un endormi, il passe à tout bout de champ de l'indolence à l'enthousiasme, et ce paresseux est capable d'un effort patient — Vous le voyez épris de la vie, avide de plaisir, résolument ou bassement épicurien : et voici que vous reviennent à l'esprit tant de vers si purs, presque immatériels. Donc vous admirez ce rêveur à la voix tendre ou caressante; puis vous songez aux Contes, à leurs grossières facéties : décidément, il est cynique et débraillé. — Mais non, rappelez-vous que les mots trop lestes le faisaient rougir (sur sa

fin, peut- être) (I), rappelez-vous en tout cas son Discours à Mme de la Sablière, ses regrets touchants, presque ses remords. Là-dessus, il oublie de se convertir : mais il reste si aimable, jusqu'en ses rechutes!

On hésite : sommes-nous en face d'une nature fine ou vulgaire?... On fait pour sa pensée ce qu'on a fait pour sa personne, allant du mondain au rural, et de l'homme d'esprit au balourd. Ici le Bonhomme gauche et mal vêtu, avec ses gros souliers boueux et ses bas mis à l'envers, avec le regard éteint d'un viveur qui aurait bu toutes les lies et toutes les hontes, avec le sourire distrait d'un idiot ou la gouaillerie d'un cynique. Là le charmant poète, paré, fringant et désinvolte, que les plus grandes dames recherchent, qui offre à la jeune Sévigné ses hommages d'une grâce exquise, qui dit à la marquise de La Fayette : « Je vous aime; aimez-moi toujours », — et qui passe, souriant et fin, parmi ces déesses...

On hésite, ou plutôt en général on n'hésite pas, et chacun le voit à sa guise. En quoi je ne dirai pas que tout le monde a raison, car évidemment tout le monde a tort. Notre homme est ceci, et il est cela. — Il l'est très souvent tout ensemble. Il passe en un instant de la sagesse à la folie, tout aussi bien qu'il passe de l'élégance au débraillé. Mais du reste, est-il surprenant qu'un homme aille à vêpres au sortir de table, ou quitte ses bottes de chasse pour des escarpins?... — Surtout, et nous nous flattons de l'avoir montré, il y a eu plusieurs La Fontaine successivement. L'homme jeune qui

(1) Ce détail eat dans Le Verrier.

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