‹ La vie de Jean de La FontaineChapitre 32 sur 38 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

croyait encore à sa fortune ne peut pas avoir été identique au vieillard sans ressources qui vivait un peu aux crochets d'autrui. Ni son extérieur, ni son air, ni son âme n'étaient plus les mêmes. Lui appliquer au hasard des traits qui ne sont vrais qu'à une seule époque, c'est tout fausser, étourdiment. Et sans doute, en faisant cela, on s'appuie sur la légende : mais qui ne voit que la légende, même vraie dans ses grandes lignes, ne nous donne presque jamais le portrait d'un homme?

Et voilà pourquoi, tout en acceptant pour La Fontaine une bonne partie de la tradition, nous demandons qu'on le juge moins sommairement qu'on ne l'a jugé.

Sa vie privée, dit-on, fut détestable. — Encore faudrait-il se rappeler tout ce qui l'excuse. — Mauvais époux, je le veux bien : est-on sûr qu'il eût tous les torts? Mauvais père, d'accord : mais dans quelle mesure? Ya-t-on prendre au sérieux tel récit absurde, et prétendre qu'il ne connaissait même pas son fils? Croira-t-on davantage Vergier, qui blâme son indifférence? Le témoignage d'un jaloux est au moins suspect. — Il reste qu'on en croie ses propres aveux, et encore sans en abuser. Je vois bien qu'il mena sa barque avec nonchalance : mais après tout il fut le seul à en souffrir. Il paya ses dettes; et tout le inonde n'en fait pas autant. Il laissa sa femme dans l'aisance; et, quand elle le quitta, au lieu de jouer la tendresse (comme certains maris) pour se faire nourrir, il crut plus digne de se montrer tel qu'il était. Il ne se débarrassa pas non plus de sa charge, puisqu'on l'en priva. Et il avait été un fonctionnaire comme beau-

coup d'autres, ou plutôt comme tous les autres, ce qui n'est pas fort méritoire, mais ce qui n'appelle pas non plus nos vertueuses indignations.

Disons plus simplement que sa vie privée fut médiocre, comme son caractère. Il eut à un haut degré le défaut que nous avons le plus besoin de combattre, le manque d'énergie, le laisser aller, le caprice fiévreux ou la fantaisie indolente. « Rien ne me force à faire un livre », répondait-il à des reproches de paresse. Et peut-être, en effet, rien ne le forçait-il à écrire quelques pages de plus. Mais il aurait pu, certainement, faire sa vie plus noble. Il aurait été ainsi. plus complet (un grand homme, et non pas seulement un grand écrivain), plus digne d'une admiration sans réserve que ses meilleurs amis ne peuvent lui donner. Et sans doute il n'y prétendait point, et même ne s'en souciait guère : mais en cela il avait tort.

Il a fait du plaisir la loi de sa vie : et c'est, convenons-en, un piètre idéal. Disciple de Rabelais, voyez comme il prend au sérieux son Antiphysis. Thélème est sa demeure : « fais ce que dois » ne lui dit rien. Comme il fait ce qu'il veut, il dit ce qu'il pense : il est sincère, et sans détours, et sans pudeur. S'il n'est pas tout à fait l'homme de la nature, assurément il en est le dévot...

Mais il l'est sans bassesse, parce qu'il est un sage. S'il se laisse aller lui aussi « à la bonne loi naturelle », ce n'est pas qu'il vive « sans nul pensement » : c'est tout justement le contraire. Dans cette indifférence, que tant de gens blâment, il y a autant de sagesse que de nonchaloir. Il méprise les conventions, et même la morale? C'est qu'il a vu de trop près trop d'honnêtes gens... Il aime mieux se

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