CHAPITRE III
Entré à l'Oratoire à la fin d'avril 1641, La Fontaine en était sorti au bout de dix-huit mois, c'està-dire vers la fin d'octobre 1642 (1). Entre cette date et celle de son mariage cinq ans allaient se passer, d'expériences de toute sorte : période mal connue mais évidemment importante, et dont nous voudrions donner une idée (2).
En quittant Saint-Magloire, le jeune homme dut revenir au pays natal. Il l'avait abandonné sans regret, dans un grand élan de ferveur; il y revenait allègrement. Son père serait trop heureux de le voir rentrer. Et puis il était libre : qu'importait
(1) « Jean fut envoyé au. séminaire de Saint-Magloire le 20 octobre, et il y resta environ un an », nous dit A dry bibliothécaire de l'Oratoire. {Xotes à la vie de La Fontaine, 1S06.) — Cf. Le Verrier : « J'ai ouï dire à La Fontaine que pendant qu'il portait le petit collet, — car il y a été dix-huit mois... »
(2) Certains biographes distinguent ici deux moments : d'abord La Fontaine fait son droit à Paris (?), puis il revient chez lui vers 1644 (?) et s'y livre à la poésie. — Tout cela est bâti en l'air, et semble précisément contraire à l'ordre chronologique. Ce qui est sûr, c'est que le jeune homme a fait après 1644 d'assez longs séjours : tels celui de 1C46 qu'évoque une pièce de Maucroix (citée plus loin), et celui de 47 prouvé par plusieurs détails que nous donnerons. — En somme, le plus probable, c'est qu'il est revenu chez lui pendant quelque temps, — qu'il s'est un beau jour décidé à faire son droit, ici ou là, d'ailleurs en flânant, — et qu'il avait dès lors une vie en partie double entre Paris et la Champagne. C'est cette vie confuse que nous essayons de faire voir.
le reste? Il allait revoir ses pénates; et comme le voyageur qui de loin tristement « tournait les veux vers son village »,il pouvait s'écrier : « Heureux qui vit chez soil » Il était jeune; la vie s'offrait, riante : quelle impatience de la saisir!
Mais le plaisir n'est pas toute la vie. Était-il admissible que ce grand garçon restât sans rien faire? Il est probable que dès son retour son père lui offrit de lui laisser un jour ses charges, et que Jean ne put dire non. Le travail serait peu de chose; tout au plus la nécessité de faire son droit (et encore ce n'était pas indispensable) (1) pouvaitelle gêner sa paresse. Mais qu'était-ce que faire son droit? feuilleter d'une main diurne et indolente ce Louet qu'allongea Brodeau, ou quelque mouture de même farine. Puis quand on possédait une ou deux formules, on s'en allait vers quelque Faculté affronter l'épreuve, ou plutôt échanger quelques pièces d'argent contre un parchemin (2). Il n'y avait rien là de bien redoutable. D'ailleurs son père, selon toute vraisemblance, lui laissa du temps pour se décider : c'était le contraire d'un despote. Donc, abandonné à lui-même, le jeune homme se mit à flâner délicieusement.
Etre libre et avoir vingt ans! Vivre sans but et sans contrainte au sortir d'une règle austère, vivre en pleine campagne au sortir d'un couvent muré : je laisse à penser quelle joie ! Quelle joie de repasser par tous ces chemins connus, et de
Cl) On pouvait être maître des eaux sans être gradué Cvoy. ordonnance de 69).
(2) Voy. les Mémoires de CI». Perrault, ou ceux de Jean Rou : - Le point principal esl sans doute de Bavoir si les candidats oui but euj lis vinjji écus dont ils doivent payer leurs licences. » (Jean Rou, I, 30.)
retrouver un peu de soi-même à chaque buisson, à chaque source familière! Quelle joie surtout, quand on aime la nature avec volupté, de rencontrer partout, non seulement des eaux et des bois, mais aussi des songes î Jean de La Fontaine, dans cette paix d'automne finissant, se grisait de son air natal. Comme la Marne était jolie! Comme les forêts étaient belles sous leur manteau de pourpre et d'or! S'enfonçant sous leurs avenues, il aspirait l'acre parfum des feuilles mortes. Et bientôt sa pensée errante, qui voltigeait inquiète du souvenir à l'avenir, lui faisait voir là-bas des images flotter dans l'air gris : et la solitude s'emplissait de rêves. C'était je ne sais quelle apparition fuyante, insaisissable, ou Lycoris ou Galatée, ou plutôt telle image qui avait jadis fait battre son cœur. Ah! Chloris (1), vous qui vous penchiez autrefois vers l'adolescent éperdu, — vous, la fausse peureuse qu'il rassurait, pauvre innocent! — que n'êtesvous ici à cette heure pour voir que cet apprenti clerc est revenu au monde, que son extase s'était trompée d'autel, et que désormais il est mûr pour les terrestres adorations?...
Nous ne raconterons pas ses amours : même après les Élégies nous les ignorons. Mais il est à l'âge où l'on aime, et nous savons qu'il a aimé. Il a savouré dès lors (ou plutôt, alors) les ivresses pures. N'en gardait-il pas aux lèvres le parfum troublant lorsque sur son déclin, avec mélancolie, tout de même avec joie, il nous rappelait ses jeunes amours (2)? Bientôt sans doute les joies grossières allaient donner la main aux rêves déli-
(1) Voy. Élégies. — (2) Les Deux Pigeons.
cats : mais à cette heure il en était aux rêves. Pour qu'il ait gardé jusqu'au bout le don de dire parfois dos choses exquises, il faut qu'il ait connu des émotions pures, et non pas seulement (comme eussent dit ses maîtres) une damnable concupiscence.
Or, en même temps qu'il s'éveillait à l'amour il allait s'éveiller à la poésie, ce qui est un peu la même chose. Mais avant d'être atteint par ce coup de foudre (ou plutôt de flèche, venu d'Apollon 1) il avait sûrement musé plus d'une fois au milieu des livres.
Il connaissait la bibliothèque paternelle; il y avait fait, « étant petit garçon », mainte visite clandestine. Elle sera désormais son coin préféré.
Qu'y trouvait-il? Question obscure. Mais nous savons que son père goûtait la poésie; et lui-même il nous a cité quelques-uns des livres qu'il aimait le plus (1). Pêle-mêle (ou en bon ordre) il pouvait voir là des in-folio du seizième siècle, des in-4°, des in-8% des in-12, — vénérables volumes signés Galiot du Pré, Michel Vascosan, Robert ou Henri Estienne; ou de plus modernes, des frères de la Coste, des Nicolas Oudot, des Cramoisy, des Elzévirs. Et ils apparaissaient diversement vêtus, les uns de vélin pâle avec de fines dorures, les autres de veau fauve, quelques-uns de maroquin rouge foncé ou vert. Tous s'offraient à lui, Jean « n'avait qu'à prendre ». Mais je doute qu'il s'intéressât beaucoup à tel de ces livres très répandus alors, comme la Vénerie de Jacques du Fouilloux (malgré
(l) Voy. Dotamment la Ballade des livres d'amour.
ses figures sur bois), ou comme le rustique mais copieux Olivier de Serres. Encore moins se seraitil plongé dans cet in-8° couvert de vélin, que son père dut feuilleter souvent, Y Instruction sur le fait des Eaux et Forêts, de Jacques de Chauffourt. S'instruire? plus tard, d'abord se distraire Donc il étend la main vers les romanciers et vers les conteurs. Peut-être lit-il déjà des romans antiques, les Amours de Clito piton par Acbille Tatius, ou les fameuses Étkiopiques d'Héliodore. En tout cas, il en est de français qu'il a sous les yeux. Voici un in-folio de 1530 : Très plaisante et récréatrice histoire du très preux et vaillant chevalier Percerai le Gallois, jadis chevalier de la Table Ronde. Histoire vraiment récréatrice ! Au pays des belles aventures, à travers des chevauchées étranges, avidement il suit ce jeune chevalier, qui le mène du château féerique à la conquête du Saint-Graal. — Dans cet in-4° qui renferme l'histoire de Merlin, il s'amuse de la rencontre d'Uterpendragon et de l'enchanteur, et rit du pauvre sire qui ayant osé s'asseoir à la place de Merlin restée vide, disparait aux yeux ébahis (1). Et la fée Viviane l'enchante : il croit la voir là-bas, près de l'étang semé de nénuphars, dans Broceliande où sonne le cor. — Que dire de YAmadis, dont on parle depuis près d'un siècle, depuis que le « translata » le sieur des Essars? Ce ne sont que preux chevaliers et princesses belles comme le jour, géants pourfendus et châteaux forcés, grands coups d'épée, grands coups de lance ; et, à toutes les pages, des scènes d'amour, d'un amour brûlant
(1) « Tel, comme dit Merlin, cuide engeigner autrui... ». Le vers prouve que La Fontaine se souvenait de ce passage.
qui va droit au but (1), ce qui permet à tous ces héros de se survivre dans des enfants qui leur ressemblent, dignes dOrianc et d'Amadis. Et de génération en génération (c'est le cas de le dire), l'histoire recommence : et notre lecteur ne se lasse pas de courir le monde, de se battre, d'aimer avec eux.
Quand il cesse d'être Amadis, ou Esplandian, ou Galaor, de nouveau il est Céladon. Tour à tour, il soupire pour d'inaccessibles bergères, ou pour des princesses qui sont charitables. — Mais n'exagérons rien : il ne se laisse prendre qu'à ses jours. S'il est amoureux des romans de chevalerie, il ne goûte pas moins celui qui s'en est moqué. Sûrement il aime dès lors ce chevalier de la Triste Figure, pauvre fou qui chevauche lance haute à travers son rêve, tandis que sur son âne trottine Sancho, jovial et bouffon. — Et il n'apprécie pas moins, cela va sans dire, les nouvellistes italiens. Il dévore déjà, qu'il connaisse la langue ou non, les traductions de Boccace (2), et il y reviendra trop souvent pour que nous ayons à y insister. Certes, nos vieux conteurs sont pâles à côté de Boccace : mais les Cent nouvelles, ou Y Heptaméron, mais le Baron de Fénesle (3), mais Bonaventure des Périers, et la peinture naïve de la vie française telle qu'il la trouve dans Noël du Fail ou Guillaume Bouchct, toutes ces vieilles choses ont encore leur
(1) Allusions nombreuses, depuis Chjmène (« Vous vous marierez donc... »); cf. la Fiancée du roi de Garbe; et plus loin, l,i S >ciété de la Table ronde.
. en parle dans l'Avertissement des premiers contes. — (3)Vo\ lettre du 3 septembre 63 (le Différend du sieur Polrot, III, isl OU le Soleil et les Grenouilles (« car que coûtc-t-il d'appeler les choses par noms honorables?), qui rappellent, I, 1.
charme. Quant à Rabelais, qu'il a lu depuis bien longtemps, il y revient, il s'y arrête, et c'est son livre de chevet. Calembredaines et coq-à-1'àne, contes gras ou grosses facéties amenées de loin, farces, tableaux plaisants, scènes de haute comédie, — et l'anneau et les Papimanes, et le Bûcheron et Mercure, et Panurge avec Dindenaut... — il y en a pour toutes les heures. Quelle source énorme de rire, mais aussi que d'occasions de s'émerveiller ! ïl pourra par moments laisser Rabelais : il y reviendra toute sa vie.
Pour l'heure, il ne s'amuse pas moins en lisant Marot. Et ce qu'il aime en lui, c'est sans doute le Gaulois cynique, mais c'est surtout le fin poète du badinage : c'est son art de parler aux grands, d'offrir son encens de la main droite en tendant la gauche, — c'est son espièglerie qui s'arrête à temps dans une révérence faussement naïve. Le jeune homme y retrouve (sans le savoir peut-être) tout un côté de sa nature, et voit dans Marot son frère par l'esprit, en attendant de voir en lui son maître.
Ainsi se développe peu à peu, à côté de son penchant au rêve, sa tendance au rire. Ainsi s'enrichissent, sans qu'il s'en doute, ses ressources d'écrivain futur.
C'est alors que survient la révélation de Malherbe.
Il avait déjà vingt-deux ans (nous dit d'Olivet) qu'il ne se portait à rien, lorsqu'un officier, qui était à Château-Thierry en quartiers d'hiver, lut devant lui par occasion et avec emphase cette ode de Malherbe :
Que direz-vous. races futures?...
Il écouta cette ode avec des transports mécaniques de joie, d'admiration et d'étonnement... Il se mit aussitôt à lire Malherbe, et s'y attacha de telle sorte qu'après avoir passé des nuits à l'apprendre par cœur, il allait le jour le déclamer dans les bois (1).
On peut accepter l'anecdote, à condition de l'interpréter. Elle semble indiquer qu'à la fin de 1643 La Fontaine n'a pas encore vécu d'une façon suivie dans la capitale : sans cela comment n'aurait-il jamais entendu réciter du Malherbe par quelque enthousiaste? Quant à supposer qu'il n'en a pas lu, c'est inadmissible : l'ami de Maucroix ne peut avoir cette ignorance. Il ne s'agit donc pas d'une première rencontre avec la poésie, mais d une révélation de sa puissance et de sa grandeur. Jusque-là, s'égayant de leur gentillesse ou se complaisant à leur élégance, il s'était simplement amusé avec les poètes, sans s'imaginer qu'il serait un jour un des leurs. Mais cette fois, c'est autre chose! Ces vers qu'il va lançant aux échos sylvestres, c'est le frisson sacré, c'est l'enthousiasme précurseur. A la lyre de Malherbe, qui a fait vibrer en lui des cordes muettes, son imagination (la Belle au bois!) s'est éveillée. La forêt où il marche, en un saint transport qui nous fait sourire, devient pour lui le Bois sacré des Muses. Leur troupe harmonieuse passe dans la lumière : et jeunes, souriantes, elles lui font signe de les suivre. Eh bien, il les suivra : lui aussi, il sera poète, et le monde entendra ses chants!
(1) D'Olivet, Hist. A nul. (II, 321, 1743). Notons ces « transports mécaniques » : imaginé ou non, le détail répond à L'idée qu'on se faisait <!<■ La Fontaine, à >^\\ attitude en d'autres rencontres. Cet endormi esl un enthousiaste.
Vous pensez bien que de ces hauteurs il retombera vite (c'est le sort commun de tant d'enthousiasmes !) dans le réel tout à fait plat. Notre Orphée grisé de lyrisme ne sera plus, souvent, qu'un simple Champenois sensuel ou endormi. Mais enfin il s'essaie, il imite Malherbe, et son père pleure de joie (1). Encouragé, il continue. Il ébauche des poèmes, probablement des « Retraites » et des « Solitudes » (à la manière de Racan ou de Théophile) (2); il -y met ses rêves amoureux et son amour pour la campagne :
Flore, écho, les zéphirs et leurs molles haleines, Le vert tapis des prés et l'argent des fontaines (3)...
Et, bien plus que le prétexte de faire son droit, c'est sans doute le désir de retrouver à Paris des amis poètes qui l'entraîne maintenant dans la capitale.
(1) D'Olivet. — (2) Il n'en a point parlé, mais il l'a connu : son hymne à la volupté (Psyché) en est une preuve.
(3) Adonis. — Nous aurons à revenir sur ses étapes poétiques.